Écouter cet article

Date : 27/03/26

Introduction

La relation franco-malgache ne s’est pas effondrée. Elle s’est déplacée. Longtemps centrale, presque naturelle dans les représentations comme dans les circuits du pouvoir, elle entre dans une phase plus incertaine. La France reste un acteur important. Mais elle n’est plus l’axe autour duquel tout s’organise. Madagascar, lui, découvre que la diversification des partenaires n’est pas encore une stratégie. Entre recomposition diplomatique, guerre de perception et risque de dépendances multiples, une question s’impose : le pays transforme-t-il réellement ses rapports au monde, ou recycle-t-il ses vieux équilibres sous une autre forme ?

Une relation encore dense

La première erreur serait de parler de rupture. La relation entre la France et Madagascar continue d’être épaisse et matériellement concrète. Elle repose sur des échanges économiques importants, sur une coopération active, sur des entreprises déjà présentes dans des secteurs clés, sur des réseaux humains, linguistiques, institutionnels et éducatifs qui ne disparaissent pas d’un coup. En surface, tout cela ressemble encore à une relation classique entre un partenaire historique et un ancien territoire colonisé devenu souverain. En profondeur, pourtant, l’ambivalence demeure. Car cette densité n’efface ni l’asymétrie du lien, ni la mémoire longue qui l’accompagne. 

Une histoire qui pèse encore

C’est cette mémoire qui continue de troubler le présent. Héritage colonial non résolu, question des Îles Éparses, perception d’interférences politiques, soupçon récurrent d’une proximité française avec certaines élites : la relation reste traversée par des lignes de fracture que les séquences diplomatiques ne suffisent pas à refermer. Elle n’est ni rompue, ni stabilisée. Elle fonctionne par cycles, avec ses phases de crispation, puis de réchauffement, comme si aucune normalisation durable n’arrivait vraiment à s’imposer. Dans ce type de relation, le passé ne reste jamais derrière. Il revient dans chaque discussion pour le présent.

Le centre du jeu a néanmoins changé

Le vrai basculement est ailleurs. Il tient au fait que la relation France-Madagascar n’est plus une relation bilatérale centrale. Elle est désormais prise dans un système plus large, plus nerveux, plus concurrentiel. Madagascar cherche à ne plus dépendre d’un seul partenaire. La Russie avance sur le terrain sécuritaire. La Chine poursuit sa logique économique. D’autres acteurs, plus discrets, s’installent eux aussi. La France reste présente, mais elle n’occupe plus seule le centre de gravité. Elle agit davantage dans un espace de négociation multipolaire où elle doit composer, défendre ses positions et parfois rattraper le terrain perdu.

Plus de marge, plus de risque

Cette diversification donne à Madagascar davantage de latitude. Le pays peut comparer, arbitrer, jouer avec plusieurs partenaires, élargir ses options. Sur le papier, cela ressemble à un gain de souveraineté. Mais la multipolarité ne produit pas automatiquement de l’autonomie. Elle peut aussi produire une fragmentation des dépendances. Un pays qui ne renforce pas sa capacité de négociation peut s’éloigner d’une dépendance visible pour entrer dans plusieurs dépendances partielles, moins lisibles mais tout aussi contraignantes. Le danger n’est donc pas seulement de rester pris dans un engrenage asymétrique avec la France. Il est de transformer cette asymétrie en marché concurrentiel de la dépendance.

Le piège de la recomposition

C’est ici que la grille du piège Népal devient utile. Elle permet de comprendre qu’un changement d’acteurs, à l’intérieur du pays comme dans ses relations extérieures, ne suffit pas à produire une transformation réelle. Une nouvelle génération peut émerger. De nouveaux partenaires peuvent apparaître. Le discours souverainiste peut gagner du terrain. Et pourtant, les structures profondes peuvent rester intactes : circuits économiques orientés vers les mêmes intérêts, cadres institutionnels hérités, élites stabilisées dans les mêmes réseaux, dépendances réorganisées mais non réduites. Ce qui change alors, ce n’est pas la nature du système. C’est sa mise en scène.

Transformer ou recycler

La question centrale est donc simple, mais sévère : Madagascar est-il en train de transformer ses structures, ou de recycler ses équilibres sous une autre forme ? C’est là que la charte Diapason impose d’aller plus loin que la seule description. Les éléments accumulés ne disent pas seulement qu’une recomposition est en cours. Ils suggèrent que le pays s’approche d’un point de bascule où la reproduction pourrait l’emporter sur la transformation. Diversifier les partenaires sans rééquilibrer le rapport de force, afficher la souveraineté sans modifier les mécanismes économiques profonds, renouveler les figures sans déplacer les règles : tout cela peut donner l’apparence du changement tout en consolidant le système existant.

La France confrontée, elle aussi, à sa propre limite

Dans cette séquence, la France affronte elle aussi son propre point de bascule. Sa posture est lisible. Elle cherche à rester utile sans s’exposer au cœur du risque politique. Elle privilégie les projets de développement, la formation, les dispositifs techniques, les appuis périphériques, les relais institutionnels plus sûrs. C’est une stratégie rationnelle. Elle limite les coûts. Elle évite l’enlisement. Mais elle a une conséquence évidente : la France améliore parfois les marges du système sans en modifier les mécanismes centraux. Elle agit, mais elle transforme peu. Elle reste présente, mais de moins en moins structurante. À ce stade, la qualification paraît justifiée : la France est en train de devenir un stabilisateur périphérique.

Une guerre de perception

Cette évolution est aggravée par une autre réalité, plus diffuse mais décisive : la perception. La France peut financer, accompagner, former, soutenir. Cela ne suffit plus. Dans l’opinion, une idée s’installe progressivement : la France fait encore partie du système qui n’a pas produit les résultats attendus. Que cette perception soit parfaitement juste ou non n’est plus l’essentiel. Elle pèse. Elle transforme le regard porté sur sa présence. Dans un pays où les coupures d’électricité, l’accès limité à l’eau et la faiblesse des services structurent la vie quotidienne, la question devient brutale : qui est là depuis longtemps, et pourquoi cela ne change-t-il pas davantage ? Dans ce raisonnement, la France est naturellement incluse, voire perdante.

Le poids du temps long

C’est aussi ce qui rend illusoire l’idée d’un remplacement rapide de la France. On ne change pas un partenaire structurant comme on change de fournisseur. La relation franco malgache dépasse les seuls flux économiques. Elle repose sur une infrastructure invisible : langue de travail, habitudes administratives, proximité juridique, réseaux éducatifs, circulation humaine, références culturelles, modes de négociation. Cet ensemble ne se substitue pas en quelques mois. Le coût d’un basculement mal préparé serait élevé : phase d’apprentissage, erreurs de coordination, dépendances multiples non maîtrisées, perte temporaire d’efficacité. La vraie question n’est donc pas de savoir par qui remplacer la France, mais comment redéfinir sa place dans un système plus large.

L’eau et l’électricité comme test

Si la France veut encore compter, sa meilleure porte d’entrée n’est sans doute pas la diplomatie symbolique. C’est le quotidien. L’eau et l’électricité concentrent à la fois l’angoisse sociale, l’attente politique et la possibilité d’une utilité visible. C’est sur ces biens essentiels que peut se rejouer une part de sa légitimité. Non en revenant par le haut, non en cherchant à peser directement sur la politique intérieure, mais en étant associée à des résultats concrets : moins de coupures, plus d’accès à l’eau, moins d’inondations, des services qui fonctionnent mieux, des capacités locales qui montent en puissance. Dans un contexte de guerre de perception, ce type de résultat compte davantage que les discours sur le partenariat renouvelé.

Une influence utile ou recyclée

Mais là encore, tout dépend de la manière. Si l’appui français sur l’eau et l’énergie sert seulement à se réinstaller dans les circuits existants, il prolongera le soupçon de continuité. En revanche, s’il est lié à la transparence, à la traçabilité, à la maintenance, à la formation locale, à des effets visibles pour la population, alors il peut devenir un levier de repositionnement crédible. La distinction est décisive. D’un côté, une influence recyclée, techniquement utile mais politiquement suspecte. De l’autre, une influence utile, modeste peut-être, mais reliée à la vie réelle. C’est sans doute la dernière grande marge de manœuvre française dans le contexte actuel.

La fin d’une évidence

Au fond, la relation entre la France et Madagascar n’est pas en train de disparaître. Elle cesse d’aller d’elle-même. C’est cela, la vraie bascule. La France reste un acteur important, mais elle n’est plus l’acteur structurant d’hier. Madagascar gagne des marges, mais il n’a pas encore transformé ces marges en stratégie souveraine. Entre les deux, une ambiguïté se referme. Le pays n’est plus face à une simple question diplomatique. Il est face à une question de structure : comment éviter que la multipolarité ne devienne qu’une nouvelle forme de capture ?

 Le choix cornélien, en définitive ?

La réponse, pour Diapason, ne peut plus rester au stade du constat. Ce que la situation devient se dessine plus nettement. Nous ne sommes plus seulement dans une recomposition des partenaires mais dans une lutte entre deux trajectoires. La première mènerait à un rééquilibrage réel, donc à une capacité malgache plus forte de négociation, de contrôle et d’orientation. La seconde conduirait à une reproduction sous un nouveau décor, avec des acteurs plus nombreux mais des règles inchangées. À ce stade, le risque le plus palpable n’est pas la rupture. C’est la continuité recomposée. Et c’est peut-être là, précisément, que se joue la fin d’une relation évidente.

 

Rédaction – Diapason

 

Télécharger l’articleIci 🗞

 

Retrouver le débat autour de l’article tous les mardis soir ici :

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Comité de Rédaction