La décentralisation

Date : 05/06/26 Le mot facile, le budget difficile   La décentralisation est de retour dans le vocabulaire politique malgache. Elle a tout pour plaire. Elle parle aux régions oubliées, répond à la lassitude contre l’hypercentralisation d’Antananarivo, donne le sentiment que l’État va enfin se rapprocher des citoyens. Dans un pays où l’on attend souvent tout de la capitale sans toujours recevoir grand-chose, le mot peut séduire. C’est précisément pour cela qu’il faut le manier avec prudence. La Présidence de la Refondation de la République de Madagascar (PRRM), en fait désormais un axe politique. Le colonel Michaël Randrianirina a annoncé, à Toamasina, une hausse du budget alloué aux régions à 24 %, contre environ 4,5 % actuellement. Le projet de loi de finances rectificative 2026 évoque, lui, une montée des ressources destinées aux STD et aux CTD de 3 % à 12 % du budget général de l’État. Sur le papier, l’annonce est forte. Dans les faits, elle appelle une question simple : de quoi parle-t-on exactement ? C’est là que le risque populiste apparaît : transformer une aspiration légitime des territoires en promesse budgétaire spectaculaire, sans clarifier la chaîne de décision, d’exécution et de contrôle. Car une vraie décentralisation ne se mesure pas aux pourcentages proclamés. Elle se mesure à cinq choses : les compétences transférées, l’argent réellement disponible, les personnels qualifiés, la capacité d’exécution et le contrôle citoyen des résultats. Le piège des sigles Il faut ici expliquer deux notions essentielles. Les CTD sont les Collectivités territoriales décentralisées. À Madagascar, elles désignent les communes, les régions et les provinces (Art. 143 – Constitution 11 décembre 2010). Elles disposent, en principe, d’une autonomie administrative et financière. Elles doivent gérer leurs propres affaires, à travers des organes locaux et des compétences transférées par la loi. Les STD sont les Services techniques déconcentrés. Ils représentent l’administration centrale dans les territoires. Ils exécutent localement les politiques décidées par l’État. Ils peuvent être utiles, nécessaires même, mais ils ne sont pas des collectivités élues. La différence est donc majeure. Donner de l’argent aux CTD, c’est transférer des moyens à des collectivités censées représenter les citoyens localement. Donner de l’argent aux STD, c’est renforcer la présence locale de l’État central. Dans le premier cas, on décentralise. Dans le second, on déconcentre. Or la formule publique qui parle de ressources destinées aux « STD et CTD » entretient une ambiguïté décisive. Si les crédits supplémentaires passent surtout par les services déconcentrés, la réforme pourra être présentée comme une décentralisation, tout en maintenant le pouvoir de décision à Antananarivo. C’est le cœur du sujet. La vraie question n’est donc pas : combien les régions vont-elles recevoir ? La vraie question est : qui décidera, qui exécutera, qui contrôlera et qui rendra compte ? Autrement dit, la décentralisation n’est pas une nouveauté politique créée par le PRRM. Elle existe déjà dans l’architecture juridique malgache. Le problème n’est pas son absence dans les textes. Le problème est sa faible incarnation dans les budgets, les compétences et les résultats. Le budget comme test de sincérité Le budget 2026 adopté par l’État s’élève à 26 799,7 milliards d’ariary. À cette échelle, 12 % représenteraient plus de 3 200 milliards d’ariary. 24 % représenteraient plus de 6 400 milliards d’ariary. Ce ne serait pas un ajustement administratif. Ce serait une rupture budgétaire. Mais une rupture budgétaire ne suffit pas à faire une rupture institutionnelle. Un crédit peut être voté sans être décaissé. Une dépense peut être localisée en région tout en restant décidée par un ministère central. Une route peut être inaugurée sans budget d’entretien. Une région peut recevoir de nouvelles responsabilités sans ingénieurs, sans comptables, sans agents de passation de marchés, sans système de suivi. La décentralisation devient alors un transfert d’attentes, pas un transfert de pouvoir. C’est ici que l’exécution budgétaire devient un signal d’alerte. Au premier trimestre 2026, les dépenses publiques ont été qualifiées de timides, avec un niveau d’engagement global faible. Le ministère chargé de l’Intérieur et de la Décentralisation figure lui aussi parmi les entités dont les engagements restent faibles. Autrement dit, avant même de transférer massivement des moyens vers les territoires, l’État montre déjà des limites dans sa capacité à engager et transformer ses crédits en actions. Le risque n’est donc pas théorique. L’argent sans capacité peut produire autant d’échec que les compétences sans argent. Antananarivo contre régions : le faux débat Le discours populiste est simple : la capitale prend tout, les régions n’ont rien. Il contient une part de vérité, mais il devient dangereux s’il simplifie trop. Antananarivo concentre l’administration, les sièges ministériels, les grandes entreprises, les universités, les hôpitaux, les marchés et les centres de décision. Mais la question n’est pas seulement de savoir combien reçoit la Commune urbaine d’Antananarivo. Son budget propre reste très faible comparé au budget national. Le vrai sujet est ailleurs : combien de décisions concernant tout le pays restent prises depuis Antananarivo ? Combien de crédits sont décidés dans les ministères, même lorsqu’ils concernent les régions ? Combien de marchés publics, de nominations, de priorités d’investissement et de services restent pilotés par le centre ? Cette centralisation ne profite pas seulement à une capitale abstraite. Elle profite à tous ceux qui contrôlent les circuits de décision : arbitrages budgétaires, nominations, marchés publics, autorisations administratives, priorités d’investissement. Tant que ces leviers restent concentrés au centre, ils permettent de distribuer des faveurs, de construire des fidélités et de maintenir des dépendances politiques. La décentralisation devient alors un obstacle pour ceux qui vivent de cette verticalité. Elle ne menace pas seulement une organisation administrative. Elle menace un système de pouvoir. La décentralisation ne doit pas être une punition contre la capitale. Elle doit corriger une architecture politique dans laquelle la capitale décide, les régions attendent et les citoyens subissent. Madagascar n’est pas seule face à ce dilemme. Partout en Afrique, la décentralisation a souvent été présentée comme une réponse à l’éloignement de l’État. Mais les expériences du continent montrent qu’elle réussit rarement lorsqu’elle avance plus vite que les capacités administratives, budgétaires

La fabrique du consentement

Date : 29/05/26 Quand la refondation devient une pré-campagne   Madagascar n’est pas seulement dans une crise politique. Le pays entre dans une séquence plus difficile à saisir : celle où la colère se fatigue, où la rupture devient procédure, où la refondation ne produit pas encore de résultats visibles, mais occupe déjà le langage public. Après le syndrome de Stockholm malgache[1], la quadrature du cercle[2] et la boucle est bouclée[3], une autre mécanique apparaît : la fabrication du consentement. Le pouvoir n’a pas nécessairement besoin d’un enthousiasme massif. Il lui suffit d’une société épuisée, d’une jeunesse surveillée, d’une opposition dispersée et d’un processus institutionnel présenté comme inévitable. Dans ce schéma, la refondation cesse d’être seulement une promesse. Elle devient une méthode. Elle encadre la parole, absorbe la contestation, organise le calendrier, puis prépare l’horizon électoral. Le point de bascule est là : lorsque le changement cesse d’être une exigence populaire pour devenir un récit administré par ceux qui détiennent déjà le pouvoir. Un peuple moins convaincu qu’épuisé Il y a des moments où les peuples ne croient plus vraiment, mais continuent d’avancer dans le scénario qu’on leur propose. Non par adhésion, mais par lassitude. La crise malgache semble traverser cette zone grise. La mobilisation de la Génération Z avait ouvert une brèche. Elle portait une colère simple, presque vitale : l’eau, l’électricité, la dignité, la corruption, la pauvreté, l’avenir confisqué. Ce n’était pas d’abord un programme idéologique. C’était une demande de vie normale. Puis la séquence s’est institutionnalisée. Le langage de la refondation a remplacé celui de la révolte. Les slogans de jeunesse ont été repris par l’État. Les promesses de transformation ont été absorbées par une transition. Le temps politique a commencé à jouer contre l’urgence sociale. Dans un pays où la survie quotidienne consomme une grande partie de l’énergie collective, l’épuisement devient une ressource politique. Un peuple désabusé ne devient pas automatiquement révolutionnaire. Il peut devenir silencieux, prudent, sceptique, puis disponible pour le discours de celui qui promet au moins l’ordre et la stabilité. Le consentement ne naît donc pas toujours de la confiance. Il naît parfois du manque d’alternative visible. La refondation comme mot écran Le mot refondation possède une force évidente. Il semble tout contenir : réforme des institutions, moralisation de la vie publique, nouvelle Constitution, participation citoyenne, place de la jeunesse, restauration de l’État, souveraineté retrouvée. Mais cette force est aussi son ambiguïté. Plus un mot est vaste, plus il peut masquer le flou. Une refondation démocratique suppose des garanties : une méthode transparente, un calendrier crédible, des contre-pouvoirs, une justice indépendante, des règles électorales connues, une restitution publique des contributions citoyennes. Sans ces garanties, le mot peut devenir un brouillard politique. Il permet de reporter les questions concrètes au nom d’un futur toujours annoncé. Qui décide ? Qui arbitre ? Qui rédige ? Qui contrôle ? Qui transforme les contributions populaires en orientations officielles ? Ces questions déterminent la frontière entre une refondation démocratique et une refondation sous contrôle. La décision n°10 de la Haute Cour Constitutionnelle du 14 octobre 2025 a donné une forme juridique à une situation de crise. Elle a aussi ouvert une interrogation durable : comment une transition née d’une rupture peut éviter de devenir un pouvoir de substitution ? La concertation comme rituel de validation La concertation nationale devrait être l’un des instruments les plus utiles d’une sortie de crise. Un pays qui veut se reconstruire doit écouter, confronter, hiérarchiser, puis décider. Mais l’écoute peut devenir un rituel si la décision est déjà orientée. La Concertation nationale des jeunes pour la Refondation a été lancée officiellement en avril 2026. Le discours institutionnel insiste sur la place centrale de la jeunesse et sur la collecte des aspirations dans les territoires. Sur le principe, l’initiative est défendable. Dans la pratique, l’enjeu se situe ailleurs : que devient la parole après avoir été collectée ? Une concertation peut être ouverte à l’entrée et fermée à la sortie. On peut laisser parler les citoyens, puis confier la synthèse à une architecture politique qui retient surtout ce qui conforte la trajectoire choisie. Le pouvoir ne censure pas frontalement. Il trie, reformule, priorise, puis transforme la parole populaire en matériau de légitimation. La question centrale n’est donc pas seulement : les jeunes seront-ils consultés ? La vraie question est : qui écrira la synthèse finale ? Celui qui écrit la synthèse détient souvent plus de pouvoir que celui qui prend la parole. La Gen Z, de force fondatrice à problème politique La Génération Z malgache a joué un rôle de déclencheur. Elle a rendu visible ce que beaucoup ressentaient déjà : l’épuisement face aux coupures d’eau et d’électricité, l’exaspération devant la pauvreté, le rejet d’une classe politique verrouillée, l’indignation devant la corruption et l’impunité. Mais une fois la rupture enclenchée, la jeunesse devient parfois encombrante. Tant qu’elle conteste l’ancien ordre, elle sert de force de légitimation. Lorsqu’elle demande des comptes au nouveau, elle devient un facteur de risque. Les alertes d’organisations de défense des droits, les interpellations de militants et le recours à des qualifications liées à la sûreté de l’État doivent être lus avec prudence, mais aussi avec gravité. Ils signalent une tension classique des transitions : le pouvoir doit choisir entre transformer les causes de la colère ou contenir ceux qui les rappellent. Ce basculement est décisif. Les acteurs de la rupture peuvent devenir les suspects d’un ordre né de leur propre mobilisation. Le populisme comme anesthésiant Dans les transitions fragiles, le populisme prospère parce qu’il simplifie l’insupportable. Il désigne des adversaires, parle au nom du peuple, célèbre la rupture, accuse les anciennes élites, puis recompose souvent une nouvelle verticalité autour d’un homme, d’un appareil ou d’un cercle restreint. Madagascar connaît cette grammaire : parler au nom du peuple tout en décidant sans lui, célébrer la jeunesse tout en la canalisant, dénoncer l’ancien système tout en recyclant ses pratiques, promettre la souveraineté tout en négociant dans des espaces peu lisibles. Le populisme ne supprime pas le désabusement. Il l’exploite. Il ne

La boucle est bouclée (Article)

Date : 22/05/26 Madagascar n’est pas pauvre parce qu’il ne possède rien. Il reste pauvre parce que sa richesse circule dans une architecture qui le dépasse, l’absorbe et le renvoie à sa dépendance. Le monde voit une île riche en vanille, girofle, nickel, graphite, biodiversité, terres et jeunesse. Le Malgache, lui, voit les coupures d’électricité, les routes dégradées, les emplois précaires, les prix qui montent et l’État qui promet. Entre ces deux réalités se tient l’iceberg inversé[1] : la richesse visible de l’extérieur et l’appauvrissement vécu de l’intérieur.   L’article pose une idée simple : Madagascar produit, extrait, exporte, puis rachète sous forme de dépendance ce qu’il n’a pas pu transformer. Les ressources sortent brutes. Les produits finis reviennent chers. Les marges industrielles se forment ailleurs. La pauvreté, elle, reste sur place. Ce n’est pas seulement un dysfonctionnement administratif. C’est une chaîne. Une chaîne de valeur pour les uns, une chaîne de dépendance pour les autres. La place assignée Madagascar n’est pas une anomalie. La CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement) rappelle que 95 économies en développement sur 143 étaient encore dépendantes des matières premières entre 2021 et 2023. Cette dépendance touche particulièrement les pays les moins avancés. Elle n’est donc pas une exception malgache, mais une condition largement partagée par les pays placés en périphérie du système productif mondial[2]. Cette périphérie a une fonction. Elle fournit ce dont les centres industriels ont besoin : matières premières, marchés ouverts, ressources critiques, main-d’œuvre disponible, stabilité minimale des flux. Les pays bénéficiaires n’ont pas nécessairement intérêt à voir leurs fournisseurs devenir des concurrents. Un Madagascar qui vend de la vanille brute reste utile. Un Madagascar qui transforme la vanille en extraits, en arômes, en poudre, en marques et en contrats longs devient un acteur industriel. Il capte une part de la marge. Il négocie. Il dérange. La pauvreté devient alors plus qu’un échec. Elle devient une position dans la chaîne mondiale. Un pays pauvre vend moins cher, accepte davantage de contraintes, dépend plus facilement de l’aide, conteste moins longtemps et négocie rarement depuis une position de force. Ce n’est pas dire que l’Occident organiserait seul la pauvreté malgache. C’est dire qu’un système mondial bénéficie objectivement d’un Madagascar qui transforme peu et reste disponible pour exporter brut. Le process de la captation Le mécanisme suit une logique presque industrielle. D’abord vient l’intérêt extérieur : sécuriser les ressources, maintenir l’accès aux marchés, conserver une influence géopolitique. Puis vient le cadre : accords commerciaux, normes, bailleurs, conditionnalités, diplomatie économique. Tout cela porte souvent le nom de coopération, de partenariat ou de réforme. Mais ce cadre peut rendre plus facile l’exportation brute que la transformation locale. Ensuite, les sociétés d’exploitation, les exportateurs, les logisticiens, les banques et les acheteurs internationaux sécurisent les flux. La matière sort. La valeur part avec elle. La transformation se fait dans les pays où l’électricité fonctionne, où le crédit est accessible, où les normes sont maîtrisées, où les marques contrôlent le marché final. Le premier verrou est financier. L’entrepreneur malgache peut parfois commercer, importer, collecter ou distribuer. Mais financer une industrie longue, acheter des équipements, construire une usine, obtenir une certification, tenir plusieurs années avant rentabilité : c’est une autre affaire. La Banque mondiale souligne que les contraintes de financement pèsent sur la productivité et la capacité d’investissement des entreprises malgaches[3]. Le second verrou est énergétique. C’est le nœud critique. Sans électricité stable, pas d’usine fiable. Sans usine fiable, pas de transformation compétitive. Sans transformation, pas de valeur ajoutée. Le FMI et la Banque mondiale documentent la fragilité de la JIRAMA, ses arriérés et son poids sur les finances publiques. À Madagascar, l’énergie n’est pas seulement un service défaillant. Elle est la frontière entre une économie de cueillette et une économie de transformation[4]. Conséquence ? De là découle le reste : peu d’usines, peu de transformation, exportation brute, importation de produits finis, déficit commercial, monnaie fragile, dette, dépendance aux bailleurs. Puis le social encaisse : pauvreté, exode, emplois précaires, transferts de la diaspora, survie quotidienne. Enfin, la politique administre la boucle. Une partie des élites ne transforme pas le système. Elle occupe les points de passage : importations, licences, contrats énergétiques, marchés publics, autorisations, intermédiation.   L’aide comme décor moral Le système a aussi son langage de compensation. Aides, prêts, fondations, programmes RSE, appuis techniques, certifications, projets pilotes. Il ne faut pas les caricaturer. Certains projets sauvent des vies, financent de l’eau, soutiennent des écoles, renforcent des producteurs, modernisent des administrations. La Banque mondiale documente par exemple des programmes d’accès à l’eau, de soutien au secteur privé, au tourisme, à l’agribusiness et aux statistiques publiques à Madagascar[5]. Mais la question demeure : l’aide compense-t-elle la valeur perdue ? Ou rend-elle acceptable le système qui produit cette perte ? On prend la valeur, puis on rend l’appui. On capte la transformation, puis on finance la formation. On garde les usines ailleurs, puis on soutient les coopératives ici. On maintient l’export brut, puis on célèbre le partenariat. C’est peut-être la forme moderne de la dépendance : elle n’a pas toujours besoin d’être imposée par la force. Elle devient acceptable par la compensation. Elle se présente sous les traits du développement, alors même qu’elle laisse intacte la structure qui empêche le développement. Changer de place, pas quitter le monde D’autres pays ont connu ce piège. Le Ghana et la Côte d’Ivoire produisent le cacao, mais l’industrie mondiale du chocolat capte une grande partie de la valeur. La Zambie et la République Démocratique du Congo (RDC) connaissent les tensions classiques du cuivre et du cobalt : richesse minière, présence étrangère, volatilité des cours, captation politique. Le Botswana a choisi une autre voie avec le diamant : négocier, faire entrer l’État dans la gouvernance de la ressource, capter davantage de revenus et construire un partenariat plus équilibré. L’Indonésie a pris une option plus dure sur le nickel : restreindre l’exportation brute pour obliger l’investissement dans la transformation locale. Cette politique n’est pas sans risques. Elle suppose énergie, infrastructures, capitaux, régulation environnementale

La boucle est bouclée (Dossier)

Date : 22/05/26 Abstract   Ce dossier analyse le paradoxe malgache d’un pays riche en ressources mais durablement enfermé dans la pauvreté. Vanille, girofle, nickel, graphite, ilménite, terres agricoles, biodiversité et position stratégique donnent à Madagascar un potentiel considérable. Pourtant, cette richesse se traduit faiblement en industrie locale, en recettes publiques, en emplois qualifiés, en souveraineté économique et en amélioration sociale. L’hypothèse centrale du dossier est que cette situation ne relève pas seulement d’une mauvaise gouvernance interne. Elle s’inscrit dans une architecture de dépendance où les ressources sortent du territoire sous forme brute, tandis que la transformation, les marges, les normes, les marques, le financement et le récit sont captés ailleurs. Cette architecture repose sur plusieurs verrous : faiblesse énergétique, accès limité au crédit productif, dépendance aux bailleurs, sous contrôle des flux, fiscalité insuffisante, intermédiation économique et maintien politique du système. Le dossier met en lumière les acteurs de cette chaîne, leurs motivations, les compensations visibles qui accompagnent parfois la captation de valeur, ainsi que le manque à gagner économique lié à l’absence de transformation locale, aux pertes énergétiques, au déficit de financement bancaire et aux faiblesses de contrôle de l’État. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’un acteur unique organiserait la pauvreté de Madagascar, mais de montrer qu’un système mondial et local bénéficie objectivement d’un pays qui vend brut, transforme peu, négocie faiblement et dépend durablement. Enfin, le dossier propose une voie de sortie réaliste : concentrer l’effort sur quelques filières prioritaires, créer des zones productives électrifiées, orienter le crédit vers la transformation, rendre les flux stratégiques visibles et mobiliser la diaspora comme capital patient. La boucle est bouclée, mais elle peut être démontée si elle est nommée, mesurée et attaquée à ses points de verrouillage.     Télécharger l’article :  Ici 🗞   Retrouver le débat autour de l’article tous les mardis soir ici :    

Africa Forward – L’Afrique veut changer les règles

Date : 15/05/26 Nairobi, le sommet symptôme Africa Forward 2026 s’est tenu à Nairobi les 11 et 12 mai, coorganisé par le Kenya et la France. Présenté comme un rendez-vous de l’innovation, de la croissance et des partenariats Afrique-France, il ne peut pourtant pas être lu comme une simple séquence économique. Il intervient au moment où la présence française recule dans plusieurs pays africains, où les opinions publiques contestent l’ancien modèle d’influence, et où de nouveaux partenaires avancent leurs offres. Le choix de Nairobi est déjà un message. Capitale anglophone, est africaine, technologique, éloignée du vieux périmètre francophone, elle oblige Paris à parler depuis un autre centre de gravité. Africa Forward n’est donc pas le sujet. Il est le symptôme d’une question plus large : les États africains veulent-ils seulement changer d’interlocuteur, ou changer les règles mêmes de la relation ? Le partenariat demande des preuves Le mot partenariat rassure. Il remplace le vocabulaire de l’aide, de la coopération verticale et de la tutelle par celui de l’égalité. Mais un partenariat ne se mesure pas à la qualité des formules. Il se mesure à des questions simples : qui fixe les priorités, qui finance, qui prend les risques, qui possède les infrastructures, qui contrôle les données, qui arbitre les litiges, qui capte la valeur finale ? Les 23 milliards d’euros d’investissements annoncés par le président Emmanuel Macron pour le continent africain donnent au sommet une portée économique. Mais un volume d’investissement ne dit pas à lui seul si la relation devient symétrique. Il peut soutenir une capacité productive locale, ou prolonger une dépendance par les contrats, les concessions, les chaînes de valeur et les arbitrages. Un partenariat n’est égalitaire que si les règles le sont[1]. Panafricanisme : projet ou décor Le panafricanisme n’est pas né comme une formule diplomatique. Il s’est construit autour de l’unité des peuples d’ascendance africaine face à l’injustice raciale, aux inégalités et au colonialisme. L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), fondée en 1963, portait déjà cette ambition : défendre la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’indépendance des États africains[2]. Mais ce mot est aujourd’hui disputé. Il existe un panafricanisme de projet, qui cherche à organiser la souveraineté. Il existe un panafricanisme institutionnel, porté par l’Union africaine, la ZLECAf (Zone de Libre-échange Continentale Africaine) et les mécanismes régionaux. Il existe aussi un panafricanisme de façade, parfois mobilisé par des régimes fermés pour remplacer la réforme interne par le discours anti-impérialiste. Le panafricanisme peut libérer lorsqu’il organise. Il peut tromper lorsqu’il transforme le rejet en slogan. De la Françafrique à la recomposition La phase actuelle ne se comprend qu’en distinguant trois moments. Le colonialisme fut la domination directe. Le néocolonialisme, tel que l’a théorisé Kwame Nkrumah, désigne les indépendances piégées dont les leviers réels restent orientés de l’extérieur[3]. La Françafrique, souvent annoncée comme révolue, demeure pourtant une matrice d’analyse utile pour comprendre certains prolongements français : réseaux politiques, bases militaires, contrats stratégiques, franc CFA, élites croisées, diplomatie parallèle[4]. Tout n’est pas resté immobile. Les sociétés africaines ont changé, les opinions publiques se sont durcies, et plusieurs instruments visibles reculent. La France tente elle aussi de se réinventer dans cette relation comme elle l’a déjà effectué à plusieurs reprises notamment à la veille des indépendances ou pour adoucir les angles d’un néocolonialisme trop marqué[5]. Mais la dépendance peut se déplacer. Quand la base militaire disparaît, la tutelle ne disparaît pas nécessairement. Elle persiste par la dette, les concessions minières, les infrastructures, la technologie, la formation des élites, les normes juridiques ou les récits. Plusieurs trajectoires africaines Le Mali, le Burkina Faso et le Niger incarnent la rupture frontale : départ ou réduction de la présence militaire française, montée d’un discours souverainiste, rapprochement avec la Russie et inscription dans l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette rupture est lisible et mobilisatrice, mais elle ne garantit pas la souveraineté. Elle peut aussi produire militarisation du pouvoir, restriction des libertés et transfert de dépendance sécuritaire[6]. Le Sénégal suit une voie plus institutionnelle, avec la fin de la présence militaire permanente française dans un cadre politique assumé. Le Rwanda illustre un redéploiement linguistique, diplomatique et économique qui a déplacé son horizon stratégique bien au-delà de la France. L’Éthiopie rappelle que l’Afrique peut se penser depuis ses propres centralités. Le Burundi rappelle que les héritages coloniaux africains ne se limitent pas à Paris. Le débat sur l’écart entre Afriques anglophone et francophone prolonge cette lecture. Dans une chronique RTL, François Lenglet[7] souligne que la langue ne suffit pas à expliquer les différences de trajectoire. Les facteurs décisifs seraient aussi monétaires, institutionnels et productifs : monnaie, droit, culture d’entreprise, capacité de produire localement. Il n’existe donc pas une sortie africaine du néocolonialisme. Il existe plusieurs chemins, dont certains libèrent, certains déplacent la dépendance, et d’autres la rebaptisent. Ce que les puissances viennent chercher La France ne quitte pas l’Afrique. Elle tente d’y préserver une présence autrement comme à chaque étape où elle a élaboré la stratégie et le narratif d’un retrait pour mieux perdurer[8], dans un contexte plus contesté, plus concurrentiel et plus coûteux politiquement. Moins par les bases, davantage par les contrats, l’investissement, la diplomatie économique, la francophonie élargie et le récit post Françafrique. Ses échanges commerciaux avec l’Afrique subsaharienne restent modestes, mais sa dépendance est stratégique : marchés futurs, énergie, minerais, votes diplomatiques, sécurité maritime, migrations, normes internationales[9]. La France n’est pas seule. Elle tient néanmoins à marquer son pré-carré par ce type d’initiatives. Cette dynamique reste d’autant plus ambivalente qu’elle s’appuie parfois sur des régimes dont la légitimité démocratique est contestée (Madagascar, Gabon, Tchad, …). La Chine cherche minerais critiques, ports, corridors, marchés et soutiens diplomatiques. L’Union européenne et les États-Unis cherchent à sécuriser les chaînes de valeur vertes, numériques et de défense. La Russie cherche des points d’appui militaires, miniers, informationnels et diplomatiques. La Turquie avance par le commerce, le BTP, les drones et les compagnies aériennes. Le Golfe cherche ports, terres, logistique et sécurité alimentaire. L’Inde avance par l’océan Indien, la diaspora, les médicaments génériques et le numérique[10]. La question africaine

La quadrature du cercle

Date : 08/05/26 Il y a des articles qui ouvrent une discussion. D’autres qui retirent un couvercle. Le précédent texte de Diapason sur le syndrome de Stockholm malgache[1] appartient à cette seconde catégorie. Son écho, au-delà des chiffres d’audience, dit autre chose qu’un simple succès de lecture. Beaucoup n’y ont pas découvert une idée nouvelle. Ils y ont reconnu une sensation ancienne : celle d’un pays qui sait confusément qu’il est tenu, orienté, capturé, mais qui continue parfois à chercher auprès du système même qui l’étouffe une forme de sécurité, de reconnaissance ou de protection. Nommer cela n’était pas un exercice de style. C’était une première rupture. Une domination reste d’autant plus solide qu’elle n’a pas de nom. Tant que l’on parle seulement de pauvreté, de malchance, de mauvaise gouvernance ou de fatalité, le mécanisme central demeure flou. À partir du moment où l’on parle d’emprise, de captation, de dépendance organisée et de verrouillage, le réel change de forme. Il devient plus difficile à maquiller. Mais une fois le mot posé, une autre question surgit. Elle est plus rude, plus concrète, plus dérangeante. Si le syndrome existe, si l’emprise est réelle, alors il faut regarder l’impasse en face : qui peut changer le système ? Le pays pris dans son propre nœud Madagascar est souvent présenté comme un pays pauvre. C’est vrai, mais cela ne suffit pas. La pauvreté n’est pas seulement un niveau de revenu. Elle devient un mode d’organisation sociale lorsqu’elle enferme une large partie de la population dans l’urgence permanente. La Banque mondiale estimait encore récemment que la pauvreté restait proche de 80 % au seuil international de 2,15 dollars par jour. Mais le problème va au-delà du chiffre : un pays ne se transforme pas lorsque l’essentiel de son énergie collective est absorbé par la survie quotidienne[2]. Le cadrage des 92 %, 7,9 % et 0,1 % n’est pas une statistique officielle, mais une grille de lecture politique. Il rend visible l’architecture du verrouillage : une majorité absorbée par la survie, une zone intermédiaire dépendante, et un sommet minuscule qui concentre les leviers de richesse, de décision et d’influence. La majorité vit dans l’informel, la débrouille, le petit commerce, l’agriculture de subsistance, les services précaires, les transports improvisés, tous ces métiers qui tiennent une famille un jour de plus. Elle peut se mettre en colère, descendre dans la rue, dire non. Mais elle ne peut pas, seule, construire une stratégie longue, financer des outils, protéger des lanceurs d’alerte, documenter les circuits, organiser des recours et tenir dans la durée. Quand le riz manque, quand le délestage ruine une journée de travail, quand le trajet coûte trop cher, la priorité n’est pas la théorie du changement. C’est le repas du soir[3]. Au sommet, le 0,1 % symbolise les acteurs qui contrôlent ou influencent l’accès à l’État, aux marchés, aux autorisations, aux importations, aux ressources, aux financements, parfois aux médias et aux partis. Entre les deux, les 7,9 % voient souvent le verrouillage, mais en dépendent aussi : un salaire, un contrat, une commande, une protection, un agrément, une sous-traitance, un poste. Comprendre le système est une chose. Risquer de perdre sa place en est une autre[4]. La quadrature du cercle Le piège est là : ceux qui subissent le plus n’ont pas les moyens d’agir seuls ; ceux qui pourraient agir dépendent souvent du système ; ceux qui contrôlent le système n’ont aucun intérêt à le transformer. C’est la quadrature du cercle malgache. On peut appeler le peuple à se réveiller, mais il est déjà debout : il cherche de l’eau, recharge son téléphone quand l’électricité revient, vend, répare, transporte, négocie, emprunte, rembourse, recommence. On peut appeler les élites à la responsabilité, mais une partie prospère précisément parce que l’irresponsabilité est rentable. On peut appeler la jeunesse ou la diaspora à sauver le pays, mais l’énergie sans organisation se récupère, et aucun pays ne se transforme durablement par procuration. Il faut donc déplacer la question. Non pas : qui va sauver Madagascar ? Mais : comment créer des prises concrètes dans une société verrouillée ? C’est ici que commence l’ingénierie civique : non pas promettre le grand soir, mais construire des gestes, des réseaux et des preuves capables de rendre le système moins indispensable. Ne pas se tromper de sortie Les faux remèdes commencent souvent par une promesse de simplicité. Les outils numériques, les plateformes, les paiements par téléphone et les circuits rapides donnent une impression de libération. Ils réduisent certaines distances, contournent parfois un guichet, fluidifient des usages. Mais ils ne sont pas neutres. Si les rails, les frais, les données, les commissions et les points de passage restent contrôlés par les mêmes groupes dominants, la dépendance ne disparaît pas. Elle change de visage. Changer de guichet ne signifie pas changer de système. Le sujet n’est donc pas de rejeter les outils modernes, mais de cesser de les confondre avec l’autonomie. Le téléphone peut aider, l’application peut accélérer, le paiement numérique peut fluidifier. Mais la vraie question reste la même : qui contrôle la circulation de l’argent, de l’information, de la confiance et de la preuve ? La sortie ne viendra donc pas d’un outil miracle, mais d’une capacité collective à organiser autrement la confiance, la preuve et l’action. De la lucidité à l’ingénierie civique L’ingénierie civique n’est pas une manipulation. C’est l’inverse : une manière de redonner des prises à une société habituée à l’impuissance. Elle transforme la frustration en méthode par des gestes simples, visibles, répétés : documenter un abus, publier l’usage d’une caisse, organiser un achat groupé, traduire le droit en langage clair, suivre une affaire jusqu’au bout, financer une preuve locale plutôt qu’un discours lointain. Rien de spectaculaire, mais c’est souvent ainsi qu’un système commence à perdre : non par une proclamation, mais par des pratiques qui retirent peu à peu à l’emprise son pouvoir d’intimidation. Le changement ne vient alors ni d’une majorité épuisée, ni d’une élite capturée, ni d’une promesse institutionnelle de plus. Il vient d’une minorité utile, organisée,

Le syndrome de Stockholm malgache

Date : 01/0526 À première vue, Madagascar donne l’image d’un pays désorganisé : services défaillants, infrastructures fragiles, économie informelle massive. Une lecture rapide conclurait à un État faible, dépassé par ses propres contradictions. Mais cette lecture est trompeuse. Car derrière cette apparente désorganisation se cache une réalité beaucoup plus dérangeante : une structuration extrêmement précise des rôles économiques, mais fragmentée entre plusieurs groupes qui ne poursuivent pas nécessairement un intérêt collectif national. Chaque secteur clé du quotidien du citoyen est contrôlé. L’énergie, l’importation, la distribution, la finance, les infrastructures, les ressources naturelles : rien n’est laissé au hasard. Mais ce contrôle est réparti. Une minorité d’acteurs économiques parfaitement structurés contrôle les flux, Des puissances extérieures tiennent les manettes des infrastructures et les ressources, La grande majorité de la population essaie d’y survivre. Ce n’est pas un chaos. C’est un système. Un système fragmenté, mais fonctionnel. Un système où chaque acteur occupe une position précise, sans qu’aucun ne maîtrise l’ensemble. Et c’est dans cette architecture que s’installe progressivement une forme de dépendance, à la fois économique et mentale, que l’on peut qualifier sans excès de syndrome de Stockholm malgache. Qui contrôle quoi : une économie à plusieurs étages La cartographie est désormais connue. Cette organisation ne résulte pas d’un plan centralisé. Elle est le produit d’ajustements successifs, où chaque acteur a consolidé sa position dans les zones laissées vacantes ou ouvertes. Les Karana, communauté d’origine indo-pakistanaise pour beaucoup née à Madagascar, occupent une position centrale dans l’économie nationale. Leur implantation remonte à plusieurs générations. Ils ne sont pas des acteurs extérieurs. Ils sont devenus des acteurs internes structurants. Ils dominent les secteurs qui font circuler l’économie : Import-export, Distribution de biens, Carburant et énergie thermique, Immobilier urbain, Textile et industrie d’export, Finance informelle et réseaux commerciaux. En parallèle, d’autres communautés occupent des positions complémentaires : Les groupes chinois dans les infrastructures et les flux de biens manufacturés, Les acteurs français dans la finance, les télécommunications et la structuration institutionnelle, Les multinationales dans les ressources naturelles. Enfin, la majorité malgache reste concentrée dans les secteurs à faible valeur ajoutée : Agriculture vivrière, Commerce informel, Transport artisanal, Main-d’œuvre. L’État, loin d’être absent, agit comme un régulateur partiel du système, souvent plus en position d’arbitrage que de maîtrise.   Le constat est brutal : Ceux qui produisent ne captent pas la valeur, ceux qui captent la valeur ne produisent pas directement. Et entre les deux, une majorité qui alimente le système sans pouvoir en orienter la trajectoire. Le moment clé : les années Ratsiraka Pour comprendre cette configuration, il faut revenir en arrière. Ce moment marque une rupture silencieuse : l’État perd progressivement sa capacité à organiser l’économie, tandis que des réseaux privés structurés prennent le relais. Le point de bascule ne se situe pas dans les années récentes. Il remonte à une période charnière : celle du président Didier Ratsiraka. Dans les années 1970 et 1980, Madagascar s’engage dans une politique de nationalisations massives. L’État prend le contrôle de nombreux secteurs économiques. L’objectif est clair : construire une souveraineté économique nationale. Mais cette stratégie produit un effet inattendu. Désorganisation des circuits économiques, Fuite des compétences, Inefficacité des entreprises publiques. Face à ces difficultés, les réseaux commerciaux privés, déjà structurés, deviennent des relais indispensables. Puis viennent les années 1990 et les programmes de libéralisation. Les entreprises sont privatisées. Les circuits économiques se réorganisent rapidement. Mais tous les acteurs ne sont pas égaux face à cette transition. Ceux qui disposent déjà de réseaux, de capital et d’expérience, notamment les Karana, sont en position de reprendre, structurer et consolider des pans entiers de l’économie. Le basculement s’opère alors. Non pas par conquête brutale, mais par capacité d’adaptation à un moment de rupture économique. Trente-cinq ans plus tard, ce basculement n’est plus visible comme un événement. Il est même devenu la norme. Une dépendance quotidienne invisible Pour le citoyen malgache, cette structuration n’est pas théorique. Elle est quotidienne. Cette dépendance n’est pas perçue comme telle, car elle est intégrée dans les gestes les plus simples du quotidien. Il achète du riz produit localement, mais consomme des produits importés. Le riz est désormais, lui aussi, importé… Il prend un taxi-be (taxi collectif), mais le carburant vient d’un circuit qu’il ne maîtrise pas. Il dépend d’une électricité produite via des chaînes contractuelles opaques. Il travaille dans une économie où les circuits de décision lui échappent. Chaque acte du quotidien est inséré dans une chaîne qu’il ne contrôle pas. Cette dépendance crée une tension permanente : Bénéficier des services fournis, Tout en sachant que ces services reposent sur une structure déséquilibrée. Le citoyen est à la fois bénéficiaire et captif. Il vit dans un système qui fonctionne suffisamment pour être accepté, mais pas assez pour être choisi. Le paradoxe des millionnaires À cette dépendance s’ajoute une contradiction plus silencieuse, mais tout aussi structurante : ce que les analyses Diapason qualifient de paradoxe des millionnaires. Ce paradoxe agit comme un amortisseur social. Il transforme une critique potentielle du système qui devrait pourtant avoir lieu en une aspiration irrésistible de l’individu à faire partie du rouage, malgré lui. Dans un pays où une large majorité vit dans la précarité, une partie non négligeable de la population aspire moins à dénoncer le système qui la tient pourtant en otage L’objectif implicite n’est pas toujours de remettre en cause les mécanismes de captation de la richesse, mais d’en faire partie, ou tout au moins passer du côté de ceux qui contrôlent, et redéfinissent les règles du jeu. Ce paradoxe produit un effet profond : il désamorce la contestation. Pourquoi combattre un système que l’on espère rejoindre un jour ? Pourquoi dénoncer des pratiques que l’on pourrait soi-même adopter en cas d’ascension ? Le système ne se maintient donc pas uniquement par contrainte économique. Il se stabilise aussi par projection sociale. Chacun voit dans les figures de réussite non pas un problème structurel, mais une possibilité individuelle. Dans cette projection, le système ne se contente pas de se maintenir. Il se légitime et devient la

C’est écrit…

Date : 24/04/26 Le moment où une transition change de nature Il est des séquences politiques qui ne font pas de bruit mais qui disent pourtant presque tout. L’arrestation de figures de la Gen Z suivie de l’ouverture parallèle d’un canal de dialogue par la Primature, appartiennent à cette catégorie. Vu de loin, le pouvoir pourrait plaider l’équilibre. Il serait à l’écoute d’une jeunesse de plus en plus contestataire mais s’attache méthodiquement à contenir les excès de quelques militants. Vu de plus près, le tableau est donc moins rassurant et ne peut que susciter des interrogations. Les charges évoquées contre plusieurs activistes relèvent de la sûreté de l’État ou de la conspiration criminelle, pendant que le discours officiel continue de parler d’apaisement et d’ouverture. C’est précisément ce mélange qui doit alerter. En avril 2026, plusieurs observateurs internationaux ont signalé une répression croissante contre des activistes Gen Z à Madagascar, tandis que le FMI constatait de son côté un contexte économique encore fragilisé tout en s’attelant à la préparation d’une loi de finances rectificative pour 2026[1]. Le point de bascule est donc là. Il tient dans un contraste simple : des jeunes sont interpelés au nom de la sûreté de l’État pendant qu’en surface le pouvoir continue de parler d’apaisement, de dialogue et de jeunesse. En quelques jours, la même séquence a produit deux images incompatibles en apparence : des activistes arrêtés au nom de la sécurité de l’État, et un pouvoir qui se remet en scène comme interlocuteur raisonnable de la jeunesse. C’est souvent ainsi que les transitions commencent à se refermer : non dans le fracas d’une rupture assumée, mais dans l’installation d’un double langage. Le plus significatif, dans la séquence récente, n’est pas seulement l’arrestation d’activistes. C’est le montage politique d’ensemble. D’un côté, le registre de la sûreté de l’État. De l’autre, l’ouverture d’un dialogue balisé par la Primature. Cette combinaison n’est pas une contradiction. C’est déjà une méthode en elle-même. Elle consiste à isoler les figures jugées menaçantes, tout en fabriquant des interlocuteurs plus faciles à gérer. Une transition ne change pas seulement de nature quand elle dissout un Parlement, interdit les partis ou proclame l’état d’exception. Elle se dénature quand elle commence à choisir quelle jeunesse elle accepte d’entendre et quels manifestants elle décide de considérer comme étant des menaces potentielles. C’est à ce moment précis que la contestation cesse d’être un fait politique pour devenir un problème de sécurité. Dans la grille de lecture établie par Diapason, Madagascar se situe désormais entre la requalification de la contestation, le début du verrouillage et une phase déjà visible de civilianisation de façade. Ce basculement n’a rien d’exceptionnel. Il obéit à une mécanique déjà observée ailleurs sur le continent africain : une contestation ouvre une brèche, un pouvoir nouveau s’installe en promettant la rupture, puis, face à l’impatience sociale et à l’absence de résultats rapides, la logique du contrôle commence à prendre le pas sur celle de la transformation. Le piège n’est pas népalais au sens géographique. Il est historique Le piège Népal[2] ne renvoie pas d’abord à un pays. Il est la résultante d’une mécanique connue. Une colère sociale fait sauter un verrou. Un pouvoir ancien vacille. Une force mieux organisée que la rue, souvent militaire ou politico-sécuritaire, s’installe au centre du jeu au nom de la stabilisation. Elle reprend les mots du mouvement, se couvre du vocabulaire de la refondation, puis réorganise le rapport de force à son avantage. La victoire symbolique reste dans les mains de la rue. La maîtrise de l’État passe ailleurs. Le dossier Diapason résume cela comme un cycle de victoire sans refondation réelle, de vide de leadership, puis de reprise en main par les élites ou l’armée.  Une leçon simple est à tirer de l’observation de ce cycle. Les transitions échouent rarement au moment de la rupture. Elles échouent quand les promesses formulées dans l’enthousiasme des premiers jours rencontrent la lenteur des structures réelles. L’eau ne revient pas. L’électricité ne se stabilise pas. La corruption ne recule pas visiblement. La dignité promise ne se matérialise pas. Alors la légitimité initiale se fissure. La contestation revient. Et le nouveau pouvoir doit choisir. Transformer plus vite ou contenir davantage. L’expérience africaine montre qu’à ce stade, beaucoup de régimes choisissent moins la réforme que le contrôle. Pour savoir ce que devient une transition, il faut donc moins écouter ce qu’elle dit d’elle-même que regarder ce qu’en ont fait d’autres régimes confrontés au même moment de vérité. Le couloir tchadien et gabonais Pour comprendre le moment malgache, il faut regarder du côté du Tchad et du Gabon. Non parce que les contextes seraient identiques, mais parce qu’ils montrent la même opération politique. Au Tchad, Mahamat Idriss Déby a converti une prise de pouvoir exceptionnelle en trajectoire électorale. Au Gabon, le pouvoir issu du coup d’août 2023 a lui aussi remis du référendum, de la présidentielle et du vocabulaire de la rénovation dans le décor. Dans les deux cas, la forme civile n’a pas effacé le rapport de force initial. Elle l’a rendu plus présentable. C’est ce couloir là que Madagascar semble vouloir emprunter. Pas encore la fermeture ouverte ni la suspension assumée du politique mais plutôt un stade plus souple, plus maîtrisé, souvent plus redoutable : on parle de dialogue, on remet du civil en vitrine, on sélectionne les interlocuteurs, on judiciarise les plus dérangeants, et l’on reprend la main sur le récit. Le pouvoir ne ferme pas encore tout. Il commence juste à refermer l’essentiel. Le spectre soudanais Mais derrière ce couloir, une autre image se profile : celle du Soudan. En 2019, la rue y fait tomber Omar el Béchir. Quelques mois plus tard, militaires et civils signent un partage du pouvoir censé conduire à des élections. En 2021, l’armée interrompt la transition. En 2023, la rivalité entre l’armée et les RSF débouche sur la guerre. En quelques années, une transition née d’une promesse politique bascule dans une lutte armée pour le centre de l’État. Le Soudan n’est pas un modèle à

De la rupture promise à la sûreté de l’État

Date : 17/04/26 Comment une transition annoncée ouverte commence à se refermer ? Des faits qui marquent une inflexion silencieuse Entre le 14 et le 15 avril 2026, une séquence s’installe presque silencieusement, sans rupture apparente, mais avec une portée politique majeure. Plusieurs militants GEN Z sont interpellés et placés en garde à vue à Anosy. Le motif est classique, pourrait-on dire mais, dans ce contexte particulier, devient ainsi central : atteinte à la sûreté de l’État. Le discours officiel reste en effet inchangé. Cohésion, apaisement, jeunesse. Le registre est inclusif. Ce contraste structure le moment. Ce n’est plus un décalage. C’est un basculement dans la manière dont le politique est géré. Une rupture qui se dilue À l’automne 2025, la transition s’ouvre sur une promesse : rompre avec le passé. Elle s’appuie sur une alliance implicite entre jeunesse mobilisée et acteurs institutionnels. Le CAPSAT[1] incarne alors cette posture en appelant à ne pas réprimer les manifestants. Quelques mois plus tard, le récit se fissure. Les acteurs de la rupture deviennent des cibles potentielles. La continuité apparaît là où la rupture était attendue. Ce qui devait changer résiste. Et c’est dans cette résistance que les transitions commencent à se déformer. Le double langage comme symptôme Le décalage entre discours et action n’est pas accidentel. Il révèle une tension. Le pouvoir doit préserver sa légitimité tout en faisant face à une réalité contraignante : attentes élevées, résultats tardifs, pression sociale persistante. De cet écart naît un double langage : celui du discours d’une part, celui de l’action de l’autre. Et ces deux registres commencent désormais à diverger. Une mécanique déjà connue Les transitions africaines ne basculent pas brutalement. Elles évoluent par séquences. Frustration. Mobilisation. Rupture. Attente. Décrochage. Pour comprendre ce qui se joue réellement, il faut sortir du cas malgache et observer cette mécanique. C’est dans la phase de réajustement que tout se joue. Quand les résultats tardent, la pression sociale ne disparaît pas. Elle revient, plus critique. Le pouvoir doit alors choisir : transformer ou contenir. L’histoire montre que la seconde option s’impose souvent. Pour comprendre ce qui se joue réellement, il faut sortir du cas malgache et regarder la mécanique des transitions africaines. Tableau – Les étapes des transitions africaines et positionnement de Madagascar   Étape Description (pattern africain) Signaux observables Exemples historiques (Afrique) Position Madagascar (2025-2026) 1. Accumulation des frustrations Dégradation progressive des conditions de vie + perte de confiance dans les institutions Crises eau/électricité, chômage, corruption perçue, colère diffuse Soudan (2018), Burkina Faso (2021) ✅ Phase atteinte (pré-septembre 2025) 2. Déclenchement du mouvement Mobilisation portée par une jeunesse urbaine connectée (type GEN Z) Manifestations spontanées, viralité réseaux sociaux, figures émergentes Sénégal (2021-2024), Nigéria (#EndSARS) ✅ Phase atteinte (septembre 2025) 3. Rupture politique / basculement Chute ou affaiblissement du pouvoir en place, intervention militaire ou institutionnelle Dissolution, vacance, prise de position des forces armées Mali (2020), Guinée (2021) ✅ Phase atteinte (octobre 2025) 4. Alliance tactique pouvoir–mouvement Le nouveau pouvoir se légitime via la rue et promet une rupture Discours pro-jeunesse, promesse de refondation, inclusion symbolique Tchad (transition post-Déby), Soudan (phase civile-militaire) ✅ Phase atteinte 5. Phase d’attente critique Le pouvoir doit produire des résultats rapides (services essentiels, justice) Attentes fortes sur eau, électricité, corruption Cas généralisé dans transitions africaines ✅ Phase atteinte (fin 2025 – début 2026) 6. Décrochage réalité / promesses Les résultats tardent, la frustration revient Maintien des pénuries, inertie administrative, tensions sociales Soudan (post-2019), Mali (post-2020) ⚠️ Phase enclenchée 7. Désalignement avec la jeunesse Le mouvement initial devient critique envers le nouveau pouvoir Reprises de manifestations, critiques publiques, fractures internes Algérie (Hirak), Soudan ⚠️ Phase en cours 8. Requalification de la contestation Le pouvoir redéfinit la contestation comme menace Usage de termes : “trouble à l’ordre public”, “sûreté de l’État” Pattern classique post-transition 🚨 Phase enclenchée (avril 2026) 9. Verrouillage progressif Mise en place d’un contrôle ciblé (arrestations, intimidation) Arrestations de leaders, pression judiciaire, flou juridique Égypte (post-2013), Soudan (2021) 🚨 Phase en cours 10. Civilianisation de façade Maintien d’un discours démocratique mais pratiques coercitives Discours d’unité vs actions répressives Cas fréquent dans transitions hybrides 🚨 Phase actuelle dominante 11. Stabilisation autoritaire Le régime se consolide avec contrôle politique durable Réduction de l’espace civique, neutralisation des oppositions Rwanda, Ouganda ⏳ Pas encore atteint mais manifestement en cours 12. Nouvelle rupture ou enlisement Soit explosion sociale, soit résignation progressive Reprise du cycle ou verrouillage durable Tous contextes africains ❓ Phase à venir C’est dans cette phase de réajustement que se produisent les inflexions les plus déterminantes. Lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous, la pression sociale ne disparaît pas. Elle se transforme. Elle se redéploie. Et elle revient, souvent plus critique, plus agressive. Face à cette pression, le pouvoir est confronté à un choix structurant : accélérer les transformations ou contenir les expressions de mécontentement. L’histoire montre que, dans de nombreux cas, la seconde option s’impose progressivement. Lecture synthétique : où se situe Madagascar Madagascar se situe entre les étapes 8 et 10 : Requalification de la contestation Début du verrouillage Discours encore conciliant Autrement dit : Une transition qui ne s’effondre pas, mais qui bascule vers une normalisation autoritaire non assumée. Une logique systémique Les transitions échouent rarement au moment de la rupture. Elles échouent lorsque le pouvoir ne produit pas de résultats. Dans ce vide : La légitimité s’érode La pression revient Le pouvoir bascule vers le contrôle Ce n’est pas un accident. C’est un mécanisme. Une transition ne bascule pas quand elle chute. Elle bascule quand elle commence à se protéger d’elle-même. Le glissement sécuritaire L’atteinte à la sûreté de l’État marque un changement de registre. La contestation cesse d’être politique. Elle devient un risque. Ce glissement redéfinit le cadre. L’opposition ne se discute plus. Elle se gère. Et ce qui se gère finit rarement par se résoudre. Le point de bascule Le basculement est subtil. Il survient lorsque le pouvoir issu de la contestation commence à la juger illégitime. Tant qu’elle affaiblit l’ancien ordre, elle est légitime. Lorsqu’elle conteste le

Une rupture sans relais : le paradoxe politique de la jeunesse malgache

Diapason est un « think tank » qui veut poser des questions, nourrir le débat, valoriser les initiatives et favoriser l’innovation socio-économique et politique pour le développement de Madagascar. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles du think tank.  Nos valeurs Boussole / Cap Indépendance politique Multiculturel Vision à long terme Trait d’union entre savoir et pouvoir Éducation Recul nécessaire Liberté d’action Disruptif Bonne lecture !   Date : 14/04/26 Irruption politique d’une génération invisible Bien qu’ils représentent le quart de la population, les jeunes de la tranche d’âge 20-34 ans sont loin du protocole d’inclusion souhaité par les Objectifs de Développement Durable (ONU, horizon 2030) qui les placent au cœur de leurs initiatives pour le développement de Madagascar. Souvent confrontés à des défis d’ordre économique et social, la plupart restent régulièrement exclus des prises de décisions. Ce décalage structurel éclaire en partie un paradoxe apparent : malgré leur insatisfaction, ils sont moins susceptibles que leurs aînés de s’engager dans les processus politiques et civiques, en dehors des manifestations ou marches de protestation. C’est précisément cette apparente distance au politique qui rend leur irruption d’autant plus significative. Longtemps perçue comme désengagée, voire indifférente aux dynamiques politiques, cette jeunesse s’est imposée, le 25 septembre 2025, comme un acteur central du basculement institutionnel, révélant une capacité de mobilisation que peu d’observateurs avaient anticipée. Une politisation sans intégration Pour comprendre cette bascule, il faut revenir aux conditions sociales qui l’ont rendue possible. Confrontée à un chômage massif, à la précarité des parcours et à l’absence de perspectives crédibles, la génération Z malgache évolue dans un espace où les promesses d’ascension sociale apparaissent de plus en plus déconnectées des réalités. Dans ce contexte, l’absence d’engagement formel ne traduit pas une absence de politisation, mais une transformation de ses modalités. Loin de produire un engagement politique structuré, cette condition a nourri une défiance diffuse à l’égard des institutions et des élites dirigeantes. En ce sens, la politisation de cette jeunesse ne s’est pas faite par adhésion, mais par saturation. Cette politisation sans encadrement explique en grande partie la forme prise par le mouvement. Le mouvement qui a conduit au renversement de l’ancien président Andry Rajoelina se distingue ainsi par son caractère largement horizontal, peu hiérarchisé et difficilement récupérable dans ses premières phases. Dès lors, l’événement du 25 septembre doit être lu moins comme un point final que comme une mise en visibilité. Un point de bascule, bien plus qu’un aboutissement. Cette irruption révèle enfin un paradoxe fondamental : une génération que les institutions n’ont ni intégrée ni véritablement représentée s’est révélée capable d’en modifier brutalement l’équilibre. La jeunesse malgache n’a pas simplement participé à un moment de rupture : elle en a été l’un des principaux vecteurs, sans pour autant disposer des outils politiques lui permettant d’en structurer les suites. Or, c’est précisément dans cet écart entre capacité de rupture et incapacité d’institutionnalisation que se joue la séquence suivante. Car une mobilisation peut renverser un ordre, sans pour autant être en mesure d’en refonder un autre.   Une transition confisquée par les logiques anciennes Cette irruption, aussi spectaculaire soit-elle, n’a pas débouché sur une reconfiguration durable du pouvoir. Au contraire, elle a ouvert une séquence de transition au cours de laquelle les rapports de force se sont rapidement reconfigurés au profit des acteurs déjà établis. Très rapidement, les dynamiques à l’œuvre dans la phase de transition ont révélé une tendance bien connue des séquences de rupture politique : la reprise en main par les acteurs traditionnels. Ce mouvement de reprise en main s’est opéré à travers un mécanisme classique de refermeture des espaces décisionnels. Dans les semaines qui ont suivi le basculement du 25 septembre 2025, les espaces de décision se sont progressivement refermés autour de cercles déjà constitués – élites politiques, figures institutionnelles, réseaux d’influence préexistants. Là où la mobilisation avait été portée par une logique horizontale et diffuse, la transition s’est structurée selon des schémas plus classiques, marqués par la centralisation du pouvoir et la reconstitution de hiérarchies familières. La transition referme ce que la rue avait ouvert Dans ce processus, la jeunesse s’est retrouvée reléguée à un rôle essentiellement symbolique. Présente dans les discours, invoquée comme moteur du changement, elle demeure largement absente des instances où se définissent les orientations concrètes de la transition. Cette disjonction entre reconnaissance rhétorique et exclusion pratique traduit moins un oubli qu’un mécanisme de mise à distance. Intégrer réellement cette génération supposerait en effet de redéfinir les règles du jeu politique, au risque de fragiliser des équilibres que les acteurs en place cherchent précisément à préserver. Ce phénomène de confiscation ne repose pas uniquement sur une volonté délibérée d’exclusion. Il tient aussi aux caractéristiques mêmes du mouvement initial. Faiblement structuré, dépourvu de relais institutionnels solides, celui-ci n’a pas produit d’interlocuteurs clairement identifiés capables de s’imposer dans les négociations de la transition. En l’absence de traduction organisationnelle de la mobilisation, l’énergie politique générée s’est trouvée en grande partie captée par des acteurs mieux préparés à occuper l’espace institutionnel. Ainsi, la rupture portée par la GEN Z s’est progressivement transformée en ressource politique pour des logiques qu’elle entendait précisément dépasser. Le passage de la rue aux institutions a opéré comme un filtre, sélectionnant non pas les forces les plus représentatives de la mobilisation, mais celles déjà familières des mécanismes de pouvoir. Ce décalage met en lumière une tension structurelle : celle qui oppose la capacité à provoquer un changement à celle de l’organiser. En l’absence de passerelles entre ces deux dimensions, la jeunesse malgache se retrouve dans une position paradoxale – à l’origine du basculement, mais marginalisée dans sa traduction politique. Le risque d’un retour de flamme générationnel La mise à distance progressive de la jeunesse dans la phase de transition ne constitue pas seulement une contradiction politique : elle porte en elle les germes d’un déséquilibre plus profond. Car une génération qui a fait l’expérience concrète de sa capacité à infléchir le cours des événements ne revient pas aisément à

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