La fabrique du consentement – Décryptage

  Décryptons le sujet…   La fabrique du consentement : quand la refondation devient une pré-campagne Dans ce nouveau débat hebdo de Diapason, nous analysons une question centrale pour Madagascar : une concertation nationale suffit elle à garantir une vraie participation citoyenne ? La vraie question n’est pas seulement de savoir si les jeunes, les citoyens ou la diaspora seront consultés. La vraie question est : qui écrira la synthèse finale ? À travers l’article La fabrique du consentement, nous explorons le risque d’une refondation qui ne transforme pas réellement le système, mais qui organise progressivement l’acceptation de son échec. Colère sociale, concertation, tri, synthèse, validation institutionnelle, narratif officiel, pré-campagne, consentement : cette chaîne mérite d’être regardée avec lucidité. Nous faisons également le lien avec concertation-diaspora.com, la plateforme des Assises de la Diaspora, pensée comme un exemple de concertation plus transparente, auditable, accessible et civique. Car la démocratie ne se joue pas seulement dans le droit de parler. Elle se joue aussi dans la capacité à vérifier ce que l’on fait de cette parole. >> Télécharger la vidéo << Lire l’article Accéder au débat                      

La fabrique du consentement

Date : 29/05/26 Quand la refondation devient une pré-campagne   Madagascar n’est pas seulement dans une crise politique. Le pays entre dans une séquence plus difficile à saisir : celle où la colère se fatigue, où la rupture devient procédure, où la refondation ne produit pas encore de résultats visibles, mais occupe déjà le langage public. Après le syndrome de Stockholm malgache[1], la quadrature du cercle[2] et la boucle est bouclée[3], une autre mécanique apparaît : la fabrication du consentement. Le pouvoir n’a pas nécessairement besoin d’un enthousiasme massif. Il lui suffit d’une société épuisée, d’une jeunesse surveillée, d’une opposition dispersée et d’un processus institutionnel présenté comme inévitable. Dans ce schéma, la refondation cesse d’être seulement une promesse. Elle devient une méthode. Elle encadre la parole, absorbe la contestation, organise le calendrier, puis prépare l’horizon électoral. Le point de bascule est là : lorsque le changement cesse d’être une exigence populaire pour devenir un récit administré par ceux qui détiennent déjà le pouvoir. Un peuple moins convaincu qu’épuisé Il y a des moments où les peuples ne croient plus vraiment, mais continuent d’avancer dans le scénario qu’on leur propose. Non par adhésion, mais par lassitude. La crise malgache semble traverser cette zone grise. La mobilisation de la Génération Z avait ouvert une brèche. Elle portait une colère simple, presque vitale : l’eau, l’électricité, la dignité, la corruption, la pauvreté, l’avenir confisqué. Ce n’était pas d’abord un programme idéologique. C’était une demande de vie normale. Puis la séquence s’est institutionnalisée. Le langage de la refondation a remplacé celui de la révolte. Les slogans de jeunesse ont été repris par l’État. Les promesses de transformation ont été absorbées par une transition. Le temps politique a commencé à jouer contre l’urgence sociale. Dans un pays où la survie quotidienne consomme une grande partie de l’énergie collective, l’épuisement devient une ressource politique. Un peuple désabusé ne devient pas automatiquement révolutionnaire. Il peut devenir silencieux, prudent, sceptique, puis disponible pour le discours de celui qui promet au moins l’ordre et la stabilité. Le consentement ne naît donc pas toujours de la confiance. Il naît parfois du manque d’alternative visible. La refondation comme mot écran Le mot refondation possède une force évidente. Il semble tout contenir : réforme des institutions, moralisation de la vie publique, nouvelle Constitution, participation citoyenne, place de la jeunesse, restauration de l’État, souveraineté retrouvée. Mais cette force est aussi son ambiguïté. Plus un mot est vaste, plus il peut masquer le flou. Une refondation démocratique suppose des garanties : une méthode transparente, un calendrier crédible, des contre-pouvoirs, une justice indépendante, des règles électorales connues, une restitution publique des contributions citoyennes. Sans ces garanties, le mot peut devenir un brouillard politique. Il permet de reporter les questions concrètes au nom d’un futur toujours annoncé. Qui décide ? Qui arbitre ? Qui rédige ? Qui contrôle ? Qui transforme les contributions populaires en orientations officielles ? Ces questions déterminent la frontière entre une refondation démocratique et une refondation sous contrôle. La décision n°10 de la Haute Cour Constitutionnelle du 14 octobre 2025 a donné une forme juridique à une situation de crise. Elle a aussi ouvert une interrogation durable : comment une transition née d’une rupture peut éviter de devenir un pouvoir de substitution ? La concertation comme rituel de validation La concertation nationale devrait être l’un des instruments les plus utiles d’une sortie de crise. Un pays qui veut se reconstruire doit écouter, confronter, hiérarchiser, puis décider. Mais l’écoute peut devenir un rituel si la décision est déjà orientée. La Concertation nationale des jeunes pour la Refondation a été lancée officiellement en avril 2026. Le discours institutionnel insiste sur la place centrale de la jeunesse et sur la collecte des aspirations dans les territoires. Sur le principe, l’initiative est défendable. Dans la pratique, l’enjeu se situe ailleurs : que devient la parole après avoir été collectée ? Une concertation peut être ouverte à l’entrée et fermée à la sortie. On peut laisser parler les citoyens, puis confier la synthèse à une architecture politique qui retient surtout ce qui conforte la trajectoire choisie. Le pouvoir ne censure pas frontalement. Il trie, reformule, priorise, puis transforme la parole populaire en matériau de légitimation. La question centrale n’est donc pas seulement : les jeunes seront-ils consultés ? La vraie question est : qui écrira la synthèse finale ? Celui qui écrit la synthèse détient souvent plus de pouvoir que celui qui prend la parole. La Gen Z, de force fondatrice à problème politique La Génération Z malgache a joué un rôle de déclencheur. Elle a rendu visible ce que beaucoup ressentaient déjà : l’épuisement face aux coupures d’eau et d’électricité, l’exaspération devant la pauvreté, le rejet d’une classe politique verrouillée, l’indignation devant la corruption et l’impunité. Mais une fois la rupture enclenchée, la jeunesse devient parfois encombrante. Tant qu’elle conteste l’ancien ordre, elle sert de force de légitimation. Lorsqu’elle demande des comptes au nouveau, elle devient un facteur de risque. Les alertes d’organisations de défense des droits, les interpellations de militants et le recours à des qualifications liées à la sûreté de l’État doivent être lus avec prudence, mais aussi avec gravité. Ils signalent une tension classique des transitions : le pouvoir doit choisir entre transformer les causes de la colère ou contenir ceux qui les rappellent. Ce basculement est décisif. Les acteurs de la rupture peuvent devenir les suspects d’un ordre né de leur propre mobilisation. Le populisme comme anesthésiant Dans les transitions fragiles, le populisme prospère parce qu’il simplifie l’insupportable. Il désigne des adversaires, parle au nom du peuple, célèbre la rupture, accuse les anciennes élites, puis recompose souvent une nouvelle verticalité autour d’un homme, d’un appareil ou d’un cercle restreint. Madagascar connaît cette grammaire : parler au nom du peuple tout en décidant sans lui, célébrer la jeunesse tout en la canalisant, dénoncer l’ancien système tout en recyclant ses pratiques, promettre la souveraineté tout en négociant dans des espaces peu lisibles. Le populisme ne supprime pas le désabusement. Il l’exploite. Il ne

La boucle est bouclée – Décryptage

  Décryptons le sujet…     Madagascar est-il pauvre, ou enfermé dans une boucle de dépendance ? Notre dossier « La boucle est bouclée » analyse ce paradoxe : Madagascar exporte souvent brut, tandis que la transformation, les marges, les normes, le financement et le récit sont captés ailleurs. La boucle est bouclée. Mais elle peut être ouverte. >> Télécharger la vidéo << Lire l’article Lire le dossier                                                                                                                Accéder au débat                      

La boucle est bouclée (Article)

Date : 22/05/26 Madagascar n’est pas pauvre parce qu’il ne possède rien. Il reste pauvre parce que sa richesse circule dans une architecture qui le dépasse, l’absorbe et le renvoie à sa dépendance. Le monde voit une île riche en vanille, girofle, nickel, graphite, biodiversité, terres et jeunesse. Le Malgache, lui, voit les coupures d’électricité, les routes dégradées, les emplois précaires, les prix qui montent et l’État qui promet. Entre ces deux réalités se tient l’iceberg inversé[1] : la richesse visible de l’extérieur et l’appauvrissement vécu de l’intérieur.   L’article pose une idée simple : Madagascar produit, extrait, exporte, puis rachète sous forme de dépendance ce qu’il n’a pas pu transformer. Les ressources sortent brutes. Les produits finis reviennent chers. Les marges industrielles se forment ailleurs. La pauvreté, elle, reste sur place. Ce n’est pas seulement un dysfonctionnement administratif. C’est une chaîne. Une chaîne de valeur pour les uns, une chaîne de dépendance pour les autres. La place assignée Madagascar n’est pas une anomalie. La CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement) rappelle que 95 économies en développement sur 143 étaient encore dépendantes des matières premières entre 2021 et 2023. Cette dépendance touche particulièrement les pays les moins avancés. Elle n’est donc pas une exception malgache, mais une condition largement partagée par les pays placés en périphérie du système productif mondial[2]. Cette périphérie a une fonction. Elle fournit ce dont les centres industriels ont besoin : matières premières, marchés ouverts, ressources critiques, main-d’œuvre disponible, stabilité minimale des flux. Les pays bénéficiaires n’ont pas nécessairement intérêt à voir leurs fournisseurs devenir des concurrents. Un Madagascar qui vend de la vanille brute reste utile. Un Madagascar qui transforme la vanille en extraits, en arômes, en poudre, en marques et en contrats longs devient un acteur industriel. Il capte une part de la marge. Il négocie. Il dérange. La pauvreté devient alors plus qu’un échec. Elle devient une position dans la chaîne mondiale. Un pays pauvre vend moins cher, accepte davantage de contraintes, dépend plus facilement de l’aide, conteste moins longtemps et négocie rarement depuis une position de force. Ce n’est pas dire que l’Occident organiserait seul la pauvreté malgache. C’est dire qu’un système mondial bénéficie objectivement d’un Madagascar qui transforme peu et reste disponible pour exporter brut. Le process de la captation Le mécanisme suit une logique presque industrielle. D’abord vient l’intérêt extérieur : sécuriser les ressources, maintenir l’accès aux marchés, conserver une influence géopolitique. Puis vient le cadre : accords commerciaux, normes, bailleurs, conditionnalités, diplomatie économique. Tout cela porte souvent le nom de coopération, de partenariat ou de réforme. Mais ce cadre peut rendre plus facile l’exportation brute que la transformation locale. Ensuite, les sociétés d’exploitation, les exportateurs, les logisticiens, les banques et les acheteurs internationaux sécurisent les flux. La matière sort. La valeur part avec elle. La transformation se fait dans les pays où l’électricité fonctionne, où le crédit est accessible, où les normes sont maîtrisées, où les marques contrôlent le marché final. Le premier verrou est financier. L’entrepreneur malgache peut parfois commercer, importer, collecter ou distribuer. Mais financer une industrie longue, acheter des équipements, construire une usine, obtenir une certification, tenir plusieurs années avant rentabilité : c’est une autre affaire. La Banque mondiale souligne que les contraintes de financement pèsent sur la productivité et la capacité d’investissement des entreprises malgaches[3]. Le second verrou est énergétique. C’est le nœud critique. Sans électricité stable, pas d’usine fiable. Sans usine fiable, pas de transformation compétitive. Sans transformation, pas de valeur ajoutée. Le FMI et la Banque mondiale documentent la fragilité de la JIRAMA, ses arriérés et son poids sur les finances publiques. À Madagascar, l’énergie n’est pas seulement un service défaillant. Elle est la frontière entre une économie de cueillette et une économie de transformation[4]. Conséquence ? De là découle le reste : peu d’usines, peu de transformation, exportation brute, importation de produits finis, déficit commercial, monnaie fragile, dette, dépendance aux bailleurs. Puis le social encaisse : pauvreté, exode, emplois précaires, transferts de la diaspora, survie quotidienne. Enfin, la politique administre la boucle. Une partie des élites ne transforme pas le système. Elle occupe les points de passage : importations, licences, contrats énergétiques, marchés publics, autorisations, intermédiation.   L’aide comme décor moral Le système a aussi son langage de compensation. Aides, prêts, fondations, programmes RSE, appuis techniques, certifications, projets pilotes. Il ne faut pas les caricaturer. Certains projets sauvent des vies, financent de l’eau, soutiennent des écoles, renforcent des producteurs, modernisent des administrations. La Banque mondiale documente par exemple des programmes d’accès à l’eau, de soutien au secteur privé, au tourisme, à l’agribusiness et aux statistiques publiques à Madagascar[5]. Mais la question demeure : l’aide compense-t-elle la valeur perdue ? Ou rend-elle acceptable le système qui produit cette perte ? On prend la valeur, puis on rend l’appui. On capte la transformation, puis on finance la formation. On garde les usines ailleurs, puis on soutient les coopératives ici. On maintient l’export brut, puis on célèbre le partenariat. C’est peut-être la forme moderne de la dépendance : elle n’a pas toujours besoin d’être imposée par la force. Elle devient acceptable par la compensation. Elle se présente sous les traits du développement, alors même qu’elle laisse intacte la structure qui empêche le développement. Changer de place, pas quitter le monde D’autres pays ont connu ce piège. Le Ghana et la Côte d’Ivoire produisent le cacao, mais l’industrie mondiale du chocolat capte une grande partie de la valeur. La Zambie et la République Démocratique du Congo (RDC) connaissent les tensions classiques du cuivre et du cobalt : richesse minière, présence étrangère, volatilité des cours, captation politique. Le Botswana a choisi une autre voie avec le diamant : négocier, faire entrer l’État dans la gouvernance de la ressource, capter davantage de revenus et construire un partenariat plus équilibré. L’Indonésie a pris une option plus dure sur le nickel : restreindre l’exportation brute pour obliger l’investissement dans la transformation locale. Cette politique n’est pas sans risques. Elle suppose énergie, infrastructures, capitaux, régulation environnementale

La boucle est bouclée (Dossier)

Date : 22/05/26 Abstract   Ce dossier analyse le paradoxe malgache d’un pays riche en ressources mais durablement enfermé dans la pauvreté. Vanille, girofle, nickel, graphite, ilménite, terres agricoles, biodiversité et position stratégique donnent à Madagascar un potentiel considérable. Pourtant, cette richesse se traduit faiblement en industrie locale, en recettes publiques, en emplois qualifiés, en souveraineté économique et en amélioration sociale. L’hypothèse centrale du dossier est que cette situation ne relève pas seulement d’une mauvaise gouvernance interne. Elle s’inscrit dans une architecture de dépendance où les ressources sortent du territoire sous forme brute, tandis que la transformation, les marges, les normes, les marques, le financement et le récit sont captés ailleurs. Cette architecture repose sur plusieurs verrous : faiblesse énergétique, accès limité au crédit productif, dépendance aux bailleurs, sous contrôle des flux, fiscalité insuffisante, intermédiation économique et maintien politique du système. Le dossier met en lumière les acteurs de cette chaîne, leurs motivations, les compensations visibles qui accompagnent parfois la captation de valeur, ainsi que le manque à gagner économique lié à l’absence de transformation locale, aux pertes énergétiques, au déficit de financement bancaire et aux faiblesses de contrôle de l’État. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’un acteur unique organiserait la pauvreté de Madagascar, mais de montrer qu’un système mondial et local bénéficie objectivement d’un pays qui vend brut, transforme peu, négocie faiblement et dépend durablement. Enfin, le dossier propose une voie de sortie réaliste : concentrer l’effort sur quelques filières prioritaires, créer des zones productives électrifiées, orienter le crédit vers la transformation, rendre les flux stratégiques visibles et mobiliser la diaspora comme capital patient. La boucle est bouclée, mais elle peut être démontée si elle est nommée, mesurée et attaquée à ses points de verrouillage.     Télécharger l’article :  Ici 🗞   Retrouver le débat autour de l’article tous les mardis soir ici :    

Africa Forward – L’Afrique veut changer les règles

Date : 15/05/26 Nairobi, le sommet symptôme Africa Forward 2026 s’est tenu à Nairobi les 11 et 12 mai, coorganisé par le Kenya et la France. Présenté comme un rendez-vous de l’innovation, de la croissance et des partenariats Afrique-France, il ne peut pourtant pas être lu comme une simple séquence économique. Il intervient au moment où la présence française recule dans plusieurs pays africains, où les opinions publiques contestent l’ancien modèle d’influence, et où de nouveaux partenaires avancent leurs offres. Le choix de Nairobi est déjà un message. Capitale anglophone, est africaine, technologique, éloignée du vieux périmètre francophone, elle oblige Paris à parler depuis un autre centre de gravité. Africa Forward n’est donc pas le sujet. Il est le symptôme d’une question plus large : les États africains veulent-ils seulement changer d’interlocuteur, ou changer les règles mêmes de la relation ? Le partenariat demande des preuves Le mot partenariat rassure. Il remplace le vocabulaire de l’aide, de la coopération verticale et de la tutelle par celui de l’égalité. Mais un partenariat ne se mesure pas à la qualité des formules. Il se mesure à des questions simples : qui fixe les priorités, qui finance, qui prend les risques, qui possède les infrastructures, qui contrôle les données, qui arbitre les litiges, qui capte la valeur finale ? Les 23 milliards d’euros d’investissements annoncés par le président Emmanuel Macron pour le continent africain donnent au sommet une portée économique. Mais un volume d’investissement ne dit pas à lui seul si la relation devient symétrique. Il peut soutenir une capacité productive locale, ou prolonger une dépendance par les contrats, les concessions, les chaînes de valeur et les arbitrages. Un partenariat n’est égalitaire que si les règles le sont[1]. Panafricanisme : projet ou décor Le panafricanisme n’est pas né comme une formule diplomatique. Il s’est construit autour de l’unité des peuples d’ascendance africaine face à l’injustice raciale, aux inégalités et au colonialisme. L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), fondée en 1963, portait déjà cette ambition : défendre la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’indépendance des États africains[2]. Mais ce mot est aujourd’hui disputé. Il existe un panafricanisme de projet, qui cherche à organiser la souveraineté. Il existe un panafricanisme institutionnel, porté par l’Union africaine, la ZLECAf (Zone de Libre-échange Continentale Africaine) et les mécanismes régionaux. Il existe aussi un panafricanisme de façade, parfois mobilisé par des régimes fermés pour remplacer la réforme interne par le discours anti-impérialiste. Le panafricanisme peut libérer lorsqu’il organise. Il peut tromper lorsqu’il transforme le rejet en slogan. De la Françafrique à la recomposition La phase actuelle ne se comprend qu’en distinguant trois moments. Le colonialisme fut la domination directe. Le néocolonialisme, tel que l’a théorisé Kwame Nkrumah, désigne les indépendances piégées dont les leviers réels restent orientés de l’extérieur[3]. La Françafrique, souvent annoncée comme révolue, demeure pourtant une matrice d’analyse utile pour comprendre certains prolongements français : réseaux politiques, bases militaires, contrats stratégiques, franc CFA, élites croisées, diplomatie parallèle[4]. Tout n’est pas resté immobile. Les sociétés africaines ont changé, les opinions publiques se sont durcies, et plusieurs instruments visibles reculent. La France tente elle aussi de se réinventer dans cette relation comme elle l’a déjà effectué à plusieurs reprises notamment à la veille des indépendances ou pour adoucir les angles d’un néocolonialisme trop marqué[5]. Mais la dépendance peut se déplacer. Quand la base militaire disparaît, la tutelle ne disparaît pas nécessairement. Elle persiste par la dette, les concessions minières, les infrastructures, la technologie, la formation des élites, les normes juridiques ou les récits. Plusieurs trajectoires africaines Le Mali, le Burkina Faso et le Niger incarnent la rupture frontale : départ ou réduction de la présence militaire française, montée d’un discours souverainiste, rapprochement avec la Russie et inscription dans l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette rupture est lisible et mobilisatrice, mais elle ne garantit pas la souveraineté. Elle peut aussi produire militarisation du pouvoir, restriction des libertés et transfert de dépendance sécuritaire[6]. Le Sénégal suit une voie plus institutionnelle, avec la fin de la présence militaire permanente française dans un cadre politique assumé. Le Rwanda illustre un redéploiement linguistique, diplomatique et économique qui a déplacé son horizon stratégique bien au-delà de la France. L’Éthiopie rappelle que l’Afrique peut se penser depuis ses propres centralités. Le Burundi rappelle que les héritages coloniaux africains ne se limitent pas à Paris. Le débat sur l’écart entre Afriques anglophone et francophone prolonge cette lecture. Dans une chronique RTL, François Lenglet[7] souligne que la langue ne suffit pas à expliquer les différences de trajectoire. Les facteurs décisifs seraient aussi monétaires, institutionnels et productifs : monnaie, droit, culture d’entreprise, capacité de produire localement. Il n’existe donc pas une sortie africaine du néocolonialisme. Il existe plusieurs chemins, dont certains libèrent, certains déplacent la dépendance, et d’autres la rebaptisent. Ce que les puissances viennent chercher La France ne quitte pas l’Afrique. Elle tente d’y préserver une présence autrement comme à chaque étape où elle a élaboré la stratégie et le narratif d’un retrait pour mieux perdurer[8], dans un contexte plus contesté, plus concurrentiel et plus coûteux politiquement. Moins par les bases, davantage par les contrats, l’investissement, la diplomatie économique, la francophonie élargie et le récit post Françafrique. Ses échanges commerciaux avec l’Afrique subsaharienne restent modestes, mais sa dépendance est stratégique : marchés futurs, énergie, minerais, votes diplomatiques, sécurité maritime, migrations, normes internationales[9]. La France n’est pas seule. Elle tient néanmoins à marquer son pré-carré par ce type d’initiatives. Cette dynamique reste d’autant plus ambivalente qu’elle s’appuie parfois sur des régimes dont la légitimité démocratique est contestée (Madagascar, Gabon, Tchad, …). La Chine cherche minerais critiques, ports, corridors, marchés et soutiens diplomatiques. L’Union européenne et les États-Unis cherchent à sécuriser les chaînes de valeur vertes, numériques et de défense. La Russie cherche des points d’appui militaires, miniers, informationnels et diplomatiques. La Turquie avance par le commerce, le BTP, les drones et les compagnies aériennes. Le Golfe cherche ports, terres, logistique et sécurité alimentaire. L’Inde avance par l’océan Indien, la diaspora, les médicaments génériques et le numérique[10]. La question africaine

La quadrature du cercle

Date : 08/05/26 Il y a des articles qui ouvrent une discussion. D’autres qui retirent un couvercle. Le précédent texte de Diapason sur le syndrome de Stockholm malgache[1] appartient à cette seconde catégorie. Son écho, au-delà des chiffres d’audience, dit autre chose qu’un simple succès de lecture. Beaucoup n’y ont pas découvert une idée nouvelle. Ils y ont reconnu une sensation ancienne : celle d’un pays qui sait confusément qu’il est tenu, orienté, capturé, mais qui continue parfois à chercher auprès du système même qui l’étouffe une forme de sécurité, de reconnaissance ou de protection. Nommer cela n’était pas un exercice de style. C’était une première rupture. Une domination reste d’autant plus solide qu’elle n’a pas de nom. Tant que l’on parle seulement de pauvreté, de malchance, de mauvaise gouvernance ou de fatalité, le mécanisme central demeure flou. À partir du moment où l’on parle d’emprise, de captation, de dépendance organisée et de verrouillage, le réel change de forme. Il devient plus difficile à maquiller. Mais une fois le mot posé, une autre question surgit. Elle est plus rude, plus concrète, plus dérangeante. Si le syndrome existe, si l’emprise est réelle, alors il faut regarder l’impasse en face : qui peut changer le système ? Le pays pris dans son propre nœud Madagascar est souvent présenté comme un pays pauvre. C’est vrai, mais cela ne suffit pas. La pauvreté n’est pas seulement un niveau de revenu. Elle devient un mode d’organisation sociale lorsqu’elle enferme une large partie de la population dans l’urgence permanente. La Banque mondiale estimait encore récemment que la pauvreté restait proche de 80 % au seuil international de 2,15 dollars par jour. Mais le problème va au-delà du chiffre : un pays ne se transforme pas lorsque l’essentiel de son énergie collective est absorbé par la survie quotidienne[2]. Le cadrage des 92 %, 7,9 % et 0,1 % n’est pas une statistique officielle, mais une grille de lecture politique. Il rend visible l’architecture du verrouillage : une majorité absorbée par la survie, une zone intermédiaire dépendante, et un sommet minuscule qui concentre les leviers de richesse, de décision et d’influence. La majorité vit dans l’informel, la débrouille, le petit commerce, l’agriculture de subsistance, les services précaires, les transports improvisés, tous ces métiers qui tiennent une famille un jour de plus. Elle peut se mettre en colère, descendre dans la rue, dire non. Mais elle ne peut pas, seule, construire une stratégie longue, financer des outils, protéger des lanceurs d’alerte, documenter les circuits, organiser des recours et tenir dans la durée. Quand le riz manque, quand le délestage ruine une journée de travail, quand le trajet coûte trop cher, la priorité n’est pas la théorie du changement. C’est le repas du soir[3]. Au sommet, le 0,1 % symbolise les acteurs qui contrôlent ou influencent l’accès à l’État, aux marchés, aux autorisations, aux importations, aux ressources, aux financements, parfois aux médias et aux partis. Entre les deux, les 7,9 % voient souvent le verrouillage, mais en dépendent aussi : un salaire, un contrat, une commande, une protection, un agrément, une sous-traitance, un poste. Comprendre le système est une chose. Risquer de perdre sa place en est une autre[4]. La quadrature du cercle Le piège est là : ceux qui subissent le plus n’ont pas les moyens d’agir seuls ; ceux qui pourraient agir dépendent souvent du système ; ceux qui contrôlent le système n’ont aucun intérêt à le transformer. C’est la quadrature du cercle malgache. On peut appeler le peuple à se réveiller, mais il est déjà debout : il cherche de l’eau, recharge son téléphone quand l’électricité revient, vend, répare, transporte, négocie, emprunte, rembourse, recommence. On peut appeler les élites à la responsabilité, mais une partie prospère précisément parce que l’irresponsabilité est rentable. On peut appeler la jeunesse ou la diaspora à sauver le pays, mais l’énergie sans organisation se récupère, et aucun pays ne se transforme durablement par procuration. Il faut donc déplacer la question. Non pas : qui va sauver Madagascar ? Mais : comment créer des prises concrètes dans une société verrouillée ? C’est ici que commence l’ingénierie civique : non pas promettre le grand soir, mais construire des gestes, des réseaux et des preuves capables de rendre le système moins indispensable. Ne pas se tromper de sortie Les faux remèdes commencent souvent par une promesse de simplicité. Les outils numériques, les plateformes, les paiements par téléphone et les circuits rapides donnent une impression de libération. Ils réduisent certaines distances, contournent parfois un guichet, fluidifient des usages. Mais ils ne sont pas neutres. Si les rails, les frais, les données, les commissions et les points de passage restent contrôlés par les mêmes groupes dominants, la dépendance ne disparaît pas. Elle change de visage. Changer de guichet ne signifie pas changer de système. Le sujet n’est donc pas de rejeter les outils modernes, mais de cesser de les confondre avec l’autonomie. Le téléphone peut aider, l’application peut accélérer, le paiement numérique peut fluidifier. Mais la vraie question reste la même : qui contrôle la circulation de l’argent, de l’information, de la confiance et de la preuve ? La sortie ne viendra donc pas d’un outil miracle, mais d’une capacité collective à organiser autrement la confiance, la preuve et l’action. De la lucidité à l’ingénierie civique L’ingénierie civique n’est pas une manipulation. C’est l’inverse : une manière de redonner des prises à une société habituée à l’impuissance. Elle transforme la frustration en méthode par des gestes simples, visibles, répétés : documenter un abus, publier l’usage d’une caisse, organiser un achat groupé, traduire le droit en langage clair, suivre une affaire jusqu’au bout, financer une preuve locale plutôt qu’un discours lointain. Rien de spectaculaire, mais c’est souvent ainsi qu’un système commence à perdre : non par une proclamation, mais par des pratiques qui retirent peu à peu à l’emprise son pouvoir d’intimidation. Le changement ne vient alors ni d’une majorité épuisée, ni d’une élite capturée, ni d’une promesse institutionnelle de plus. Il vient d’une minorité utile, organisée,

Webinaires – La refondation selon l’article 53 de la Constitution

Le Think Tank Diapason organise son prochain Webinaire : 🗓 Dimanche 10/05/25 🕕 à 20h (Fr) > ou 21h (Madagascar) En direct sur Facebook : https://www.facebook.com/diapasonmg YouTube : https://www.youtube.com/@diapasonmada/streams Le thème que nous aborderons avec nos 2 panélistes : La refondation selon l’article 53 de la constitution Venez poser vos questions ! Avec, Ketakandriana Rafitoson, Hery Frédéric Ranjeva. La refondation peut elle se décréter, ou doit elle se construire dans le respect du droit ? Diapason ouvre le débat autour d’un sujet central : la refondation selon l’article 53 de la Constitution. Derrière le mot “refondation”, il y a une question décisive pour Madagascar : comment transformer l’État sans fragiliser davantage les institutions ? Comment distinguer une véritable reconstruction démocratique d’un simple recyclage politique ? Comment faire du droit non pas un obstacle, mais une boussole ? Pour en discuter, nous recevrons : Ketakandriana Rafitoson, PhD Executive Director, Resource Justice Network Vice Chair, Transparency International Hery Frédéric Ranjeva Avocat au barreau de Paris Modération : Tin Rakotomalala – Président de Diapason Un échange pour clarifier les enjeux constitutionnels, politiques et citoyens de cette séquence malgache, à un moment où la société demande des preuves, de la cohérence et une refondation crédible.   #Diapason_Think_Tank #Madagascar

Le syndrome de Stockholm malgache

Date : 01/0526 À première vue, Madagascar donne l’image d’un pays désorganisé : services défaillants, infrastructures fragiles, économie informelle massive. Une lecture rapide conclurait à un État faible, dépassé par ses propres contradictions. Mais cette lecture est trompeuse. Car derrière cette apparente désorganisation se cache une réalité beaucoup plus dérangeante : une structuration extrêmement précise des rôles économiques, mais fragmentée entre plusieurs groupes qui ne poursuivent pas nécessairement un intérêt collectif national. Chaque secteur clé du quotidien du citoyen est contrôlé. L’énergie, l’importation, la distribution, la finance, les infrastructures, les ressources naturelles : rien n’est laissé au hasard. Mais ce contrôle est réparti. Une minorité d’acteurs économiques parfaitement structurés contrôle les flux, Des puissances extérieures tiennent les manettes des infrastructures et les ressources, La grande majorité de la population essaie d’y survivre. Ce n’est pas un chaos. C’est un système. Un système fragmenté, mais fonctionnel. Un système où chaque acteur occupe une position précise, sans qu’aucun ne maîtrise l’ensemble. Et c’est dans cette architecture que s’installe progressivement une forme de dépendance, à la fois économique et mentale, que l’on peut qualifier sans excès de syndrome de Stockholm malgache. Qui contrôle quoi : une économie à plusieurs étages La cartographie est désormais connue. Cette organisation ne résulte pas d’un plan centralisé. Elle est le produit d’ajustements successifs, où chaque acteur a consolidé sa position dans les zones laissées vacantes ou ouvertes. Les Karana, communauté d’origine indo-pakistanaise pour beaucoup née à Madagascar, occupent une position centrale dans l’économie nationale. Leur implantation remonte à plusieurs générations. Ils ne sont pas des acteurs extérieurs. Ils sont devenus des acteurs internes structurants. Ils dominent les secteurs qui font circuler l’économie : Import-export, Distribution de biens, Carburant et énergie thermique, Immobilier urbain, Textile et industrie d’export, Finance informelle et réseaux commerciaux. En parallèle, d’autres communautés occupent des positions complémentaires : Les groupes chinois dans les infrastructures et les flux de biens manufacturés, Les acteurs français dans la finance, les télécommunications et la structuration institutionnelle, Les multinationales dans les ressources naturelles. Enfin, la majorité malgache reste concentrée dans les secteurs à faible valeur ajoutée : Agriculture vivrière, Commerce informel, Transport artisanal, Main-d’œuvre. L’État, loin d’être absent, agit comme un régulateur partiel du système, souvent plus en position d’arbitrage que de maîtrise.   Le constat est brutal : Ceux qui produisent ne captent pas la valeur, ceux qui captent la valeur ne produisent pas directement. Et entre les deux, une majorité qui alimente le système sans pouvoir en orienter la trajectoire. Le moment clé : les années Ratsiraka Pour comprendre cette configuration, il faut revenir en arrière. Ce moment marque une rupture silencieuse : l’État perd progressivement sa capacité à organiser l’économie, tandis que des réseaux privés structurés prennent le relais. Le point de bascule ne se situe pas dans les années récentes. Il remonte à une période charnière : celle du président Didier Ratsiraka. Dans les années 1970 et 1980, Madagascar s’engage dans une politique de nationalisations massives. L’État prend le contrôle de nombreux secteurs économiques. L’objectif est clair : construire une souveraineté économique nationale. Mais cette stratégie produit un effet inattendu. Désorganisation des circuits économiques, Fuite des compétences, Inefficacité des entreprises publiques. Face à ces difficultés, les réseaux commerciaux privés, déjà structurés, deviennent des relais indispensables. Puis viennent les années 1990 et les programmes de libéralisation. Les entreprises sont privatisées. Les circuits économiques se réorganisent rapidement. Mais tous les acteurs ne sont pas égaux face à cette transition. Ceux qui disposent déjà de réseaux, de capital et d’expérience, notamment les Karana, sont en position de reprendre, structurer et consolider des pans entiers de l’économie. Le basculement s’opère alors. Non pas par conquête brutale, mais par capacité d’adaptation à un moment de rupture économique. Trente-cinq ans plus tard, ce basculement n’est plus visible comme un événement. Il est même devenu la norme. Une dépendance quotidienne invisible Pour le citoyen malgache, cette structuration n’est pas théorique. Elle est quotidienne. Cette dépendance n’est pas perçue comme telle, car elle est intégrée dans les gestes les plus simples du quotidien. Il achète du riz produit localement, mais consomme des produits importés. Le riz est désormais, lui aussi, importé… Il prend un taxi-be (taxi collectif), mais le carburant vient d’un circuit qu’il ne maîtrise pas. Il dépend d’une électricité produite via des chaînes contractuelles opaques. Il travaille dans une économie où les circuits de décision lui échappent. Chaque acte du quotidien est inséré dans une chaîne qu’il ne contrôle pas. Cette dépendance crée une tension permanente : Bénéficier des services fournis, Tout en sachant que ces services reposent sur une structure déséquilibrée. Le citoyen est à la fois bénéficiaire et captif. Il vit dans un système qui fonctionne suffisamment pour être accepté, mais pas assez pour être choisi. Le paradoxe des millionnaires À cette dépendance s’ajoute une contradiction plus silencieuse, mais tout aussi structurante : ce que les analyses Diapason qualifient de paradoxe des millionnaires. Ce paradoxe agit comme un amortisseur social. Il transforme une critique potentielle du système qui devrait pourtant avoir lieu en une aspiration irrésistible de l’individu à faire partie du rouage, malgré lui. Dans un pays où une large majorité vit dans la précarité, une partie non négligeable de la population aspire moins à dénoncer le système qui la tient pourtant en otage L’objectif implicite n’est pas toujours de remettre en cause les mécanismes de captation de la richesse, mais d’en faire partie, ou tout au moins passer du côté de ceux qui contrôlent, et redéfinissent les règles du jeu. Ce paradoxe produit un effet profond : il désamorce la contestation. Pourquoi combattre un système que l’on espère rejoindre un jour ? Pourquoi dénoncer des pratiques que l’on pourrait soi-même adopter en cas d’ascension ? Le système ne se maintient donc pas uniquement par contrainte économique. Il se stabilise aussi par projection sociale. Chacun voit dans les figures de réussite non pas un problème structurel, mais une possibilité individuelle. Dans cette projection, le système ne se contente pas de se maintenir. Il se légitime et devient la

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