Souveraineté & état de droit des Nations

Date : 09/01/26 Ce que « l’affaire Maduro » renvoie à l’Afrique, et l’image qu’elle projette sur Madagascar   Le 3 janvier 2026, les États Unis ont mené à Caracas une opération qui, selon plusieurs sources concordantes, s’est soldée par la capture du Président de la République vénézuélien en exercice, Nicolás Maduro, et son transfert vers New York pour y être jugé[1]. Dans notre réflexion, le point n’est pas de rejouer le feuilleton vénézuélien, mais de lire ce que cet épisode fait au droit international et à l’imaginaire de la souveraineté, surtout vu d’Afrique, et de Madagascar. La ligne rouge de l’ONU, redevenue élastique L’article 2 paragraphe 4 – 2(4) – de la Charte des Nations Unies interdit la menace ou l’emploi de la force « contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique » d’un État[2]. Le cœur du problème, tel que le résume la note, tient en trois questions simples. Premièrement, y a-t-il emploi de la force au sens de 2(4) si une incursion armée est menée sur un territoire étranger, avec raid et frappes associées, pour capturer un chef d’État en exercice. La plupart des analyses juridiques sérieuses répondent que oui, ou à tout le moins que l’argument contraire devient difficile à soutenir sans élément exceptionnel. Deuxièmement, existe-t-il une exception qui rende licite ce recours à la force. Le cadre onusien n’en reconnaît essentiellement que trois : autorisation du Conseil de sécurité, consentement valable de l’État territorial, légitime défense au sens de l’article 51[3]. La note souligne que, publiquement, aucune de ces trois bases ne ressort de façon claire. Troisièmement, au-delà du territoire, il y a l’indépendance politique. Capturer un président, provoquer une bascule de fait au sommet de l’État, et annoncer une administration extérieure de la transition, touche précisément ce que 2(4) dit vouloir protéger[4]. Le « message » reçu en Afrique : la souveraineté redevient conditionnelle Côté africain, ce qui marque n’est pas seulement la question Maduro. C’est l’idée qu’un grand État assume le coût diplomatique d’une action contestée, puis l’habille d’un récit de justice, de sécurité, ou de restauration démocratique. L’Union africaine, dans ses réactions publiques, a remis au centre souveraineté, intégrité territoriale et autodétermination[5]. L’Afrique du Sud a été plus frontale, qualifiant l’action américaine de violation manifeste de la Charte, en rappelant explicitement l’interdiction de la menace ou de l’emploi de la force[6]. Même lorsque les positions varient selon les capitales, un réflexe commun réapparaît : l’obsession du précédent. Parce qu’en Afrique, « l’exception » finit souvent par voyager, puis par revenir. Ce message implicite est brutal parce qu’il remplace une idée confortable par une réalité opérationnelle. La souveraineté, dans les textes, est un statut. Dans le monde réel, elle se comporte comme une preuve renouvelée. Elle tient quand un État est lisible et quand il peut démontrer, semaine après semaine, qu’il contrôle trois choses simples : qui décide, comment la décision est vérifiée, et ce que la population reçoit effectivement. Quand ces preuves manquent, un vide s’ouvre. Et ce vide appelle presque mécaniquement des « offres de stabilisation ». Elles arrivent rarement avec le mot tutelle. Elles arrivent avec des mots acceptables, parfois même désirables. Stabilisation. Protection des civils. Anticorruption. Sécurisation des flux. Aide d’urgence. Appui à la transition. Ce vocabulaire n’est pas forcément mensonger. Il devient dangereux quand il sert à déplacer le centre de gravité hors de l’État, vers des dispositifs qui s’installent et s’autonomisent. On reconnaît la tutelle moderne à ses mécanismes concrets. Elle commence par l’urgence. Énergie, carburant, nourriture, sécurité, élections. Celui qui paie l’urgence gagne du temps politique, puis des contreparties. Elle se poursuit par la technique. Conseillers intégrés, audits pilotés de l’extérieur, conditionnalités, benchmarks, assistance « clé en main ». C’est souvent efficace à court terme, mais cela peut déposséder la décision. Elle se verrouille par les flux. Ports, douanes, recettes, contrats énergétiques, filières minières, paiements internationaux. On ne gouverne plus seulement un territoire, on gouverne des tuyaux. Elle se protège par le récit. Le partenaire devient « indispensable ». La critique devient « irresponsable ». L’alternative devient « risquée ». Le point crucial, c’est que cette mécanique ne nécessite pas d’occupation militaire. Elle fonctionne très bien dans une transition. Parce qu’une transition est par définition une période où l’autorité est discutée, où les institutions se cherchent, et où le pays vit à crédit politique et parfois à crédit tout court. C’est là que Madagascar est directement concerné. Quand l’eau, l’électricité et la sécurité deviennent les arbitres du quotidien, l’État doit prouver qu’il tient la main sur le réel. S’il n’y arrive pas, d’autres proposeront de tenir la main à sa place, au nom de la stabilité. La meilleure défense est simple, mais exigeante, difficile à mettre en œuvre. Un calendrier opposable, public, daté, avec jalons et responsabilités. Une transparence de flux, contrats, recettes, dépenses, décisions clés. Un tableau de bord du réel vital, publié régulièrement, auditable. Des règles électorales qui empêchent la captation et obligent à la preuve. À ce niveau, la souveraineté cesse d’être une tribune vide. Elle devient une entité vérifiable. Et c’est précisément ce qui réduit l’espace des « stabilisateurs ». Ceux qui viennent vous sauver ne le font pas forcément pour votre intérêt. De Caracas à Antananarivo : le risque d’une triangulaire, pas seulement d’un duel Dans l’article Diapason « 2026, l’année de tous les dangers[7] », le diagnostic est clair : la transition malgache ouvre une fenêtre de vulnérabilité où l’enjeu n’est pas seulement « qui gouverne », mais « qui fixe la trajectoire ». Et ce duel France/Russie y est décrit comme structurant, parce qu’il se joue sur trois terrains concrets : les arbitres institutionnels, les leviers régaliens, puis l’énergie et la trésorerie. L’apport de cet article est d’ajouter une idée : après l’épisode vénézuélien, les États Unis peuvent devenir un troisième pôle, pas forcément par des moyens militaires, mais par des outils plus « propres » en apparence, financements, conditionnalités, contrats, sanctions ciblées, sécurisation de chaînes d’approvisionnement. Les intérêts américains « durs » à Madagascar, et pourquoi ils comptent Le point le plus tangible côté mines est Toliara, passé dans l’orbite d’une entreprise américaine, avec un

2026 – l’année de tous les dangers

Date : 02/01/26 Au-delà des dissensions locales, une bataille de trajectoire   Ce qui se joue à Madagascar dépasse de loin une querelle de leadership, une recomposition de coalition ou une bataille de procédures. Derrière les dissensions locales et les manœuvres politiques, une fenêtre géopolitique rare s’est ouverte. Le gouvernement en place, par déni, par ignorance ou par calcul, met en œuvre une organisation dont l’impact sur la société malgache restera nul ou marginal. En cause, un verrou constitutionnel de fait : les prérogatives d’un président intérimaire sont limitées, car sa mission est de préserver la continuité de l’État et de restituer l’appareil public à un dirigeant élu. Dans ce cadre, les initiatives actuelles risquent de s’apparenter davantage à une gabegie financière et à une tentative stérile de prolongation du pouvoir qu’à une refondation réelle. Derrière ce brouhaha politico-médiatique se joue une autre partie qui détermine l’avenir du pays. Parce que le pouvoir actuel est juridiquement encadré mais politiquement contraint, la transition a créé un espace de vulnérabilité où l’essentiel se décide souvent en dehors de la scène officielle. Dans ce type de moment, l’enjeu n’est pas seulement de savoir qui gouverne, mais qui fixe la trajectoire. Le calendrier électoral, les conditions de sécurité, l’accès à l’énergie, les accords économiques, le contrôle du récit, la reconnaissance internationale. Ce sont ces paramètres qui rendent une transition réversible ou irréversible. Dans cette fenêtre, Madagascar redevient une pièce sur l’échiquier de l’océan Indien. Et deux acteurs cherchent à peser plus lourd que les autres. La France, puissance historique et régionale, vise une stabilisation par la normalisation, avec un retour rapide à la légalité constitutionnelle et une place centrale accordée aux civils. (Diplomatie.gouv.fr) La Russie, en quête d’ancrages nouveaux, adopte un cadrage plus souverainiste et plus transactionnel, appelant à la retenue tout en présentant la crise comme une affaire intérieure. (Mid.ru) Entre ces deux pôles, l’Union africaine et les organisations régionales poussent vers des élections crédibles, car c’est, en pratique, le seul mécanisme reconnu pour refermer la parenthèse transitionnelle. (ISS Africa) Le gouvernement en place en a pleinement conscience et cherche à rallier ces instances internationales en répondant partiellement à leurs exigences, notamment par l’organisation précipitée d’Assises citoyennes, parmi d’autres initiatives. Le vrai nœud est là. Si l’élection devient le point de convergence, elle peut être un verrou de sortie. Elle peut aussi devenir un instrument de captation. Une transition encadrée par le droit, contrainte par la politique L’article Diapason[1] sur la séquence d’octobre 2025 rappelle un fait structurant : le PRRM (Présidence de la Refondation de la République de Madagascar) tient une légitimité de fonction, issue d’une décision de la HCC (Haute Cour Constitutionnelle), mais pas une légitimité électorale. Son action devient politiquement contestable dès qu’elle s’éloigne du strict registre de la continuité. Le même texte insiste sur une conséquence directe : l’intérim est pensé comme court, avec des pouvoirs explicitement neutralisés pendant la vacance, notamment la dissolution. Autrement dit, la transition peut gérer. Elle peut ajuster. Elle peut arbitrer. Mais elle ne peut pas, à elle seule, refonder durablement l’architecture institutionnelle. Dans cette configuration, le centre de gravité se déplace. Il se rapproche du Parlement, et plus précisément du président de l’Assemblée nationale, décrit comme un pivot discret, à la fois déclencheur institutionnel de la séquence et acteur central des saisines. Ce point est décisif pour comprendre la suite : quand le pouvoir est diffus, les influences extérieures ne cherchent pas seulement un homme fort. Elles cherchent des points d’appui. Et, sur le plan gouvernemental, la transition se dote d’un exécutif transitoire et d’un gouvernement annoncé à 29 ministres, après la nomination d’un Premier ministre civil. (Le Monde.fr) Le pattern commun des transitions, et où Madagascar se situe Dans beaucoup de pays africains depuis 2020, une même séquence s’est répétée. Un pouvoir civil discrédité. Une rupture présentée comme un acte de salut public. Une promesse de retour rapide à l’ordre constitutionnel. Puis, très souvent, un glissement du calendrier et une normalisation de l’exception. Mali, Guinée, Burkina Faso, Niger, Gabon. À chaque fois, la sortie a été annoncée comme imminente, puis renégociée. Les raisons invoquées varient, sécurité, logistique, consensus, refondation, mais le résultat est fréquemment le même : le provisoire devient un mode de gouvernement. Le point important n’est pas de dire que tous les pays se valent. Le point important est d’identifier les marqueurs qui reviennent. Militarisation des postes civils de direction. Glissement du calendrier. Réduction de l’espace civique. Procédures de gré à gré. Biais budgétaire en faveur de la sécurité au détriment de l’eau et de l’électricité. Le dossier ajoute une idée simple : le piège se referme moins par la violence que par la normalisation. Il s’installe dans les habitudes, dans les mots, dans les textes. C’est précisément là que le piège Népal[2] complète la lecture. Il décrit une mécanique en étapes, du déclencheur vital à la rue, de la répression au recyclage, puis à une bifurcation qui peut échouer faute d’organisation, de leadership et de plan post chute. Et surtout, il annonce l’étape la plus dangereuse pour 2026 : le choc géostratégique. Le moment où l’élan interne percute les intérêts extérieurs, sur l’énergie, les mines, la dette, les alliances. Madagascar est en train d’entrer dans cette zone. France Russie, une bataille d’alignement dans l’océan Indien Dans les transitions, la rivalité d’influence ne se joue pas d’abord sur des grands discours. Elle se joue sur trois choses. D’abord les arbitres : la HCC, le calendrier, l’autorité électorale, l’architecture du scrutin. Ensuite les leviers régaliens : sécurité, intérieur, justice, finances. Parce que ce sont eux qui définissent la marge de manœuvre concrète d’un gouvernement transitoire. Enfin l’énergie et la trésorerie : carburants, production électrique, contrats, subventions. Parce que, dans un pays où l’eau et l’électricité ont déclenché la colère, celui qui apporte des solutions rapides gagne un avantage politique et narratif. La France, dans ses prises de position publiques, insiste sur l’association des civils et le retour rapide à la légalité constitutionnelle. (Diplomatie.gouv.fr) Cela a deux effets. Elle offre un

2025 à Madagascar – L’année où le réel a repris la parole

Date : 26/12/25   On aurait pu raconter 2025 comme une suite d’annonces, de promesses et de récits. Mais Madagascar ne se laisse plus raconter. Il se vit. Et ce qui s’est imposé, mois après mois, c’est une évidence simple : un pays n’est pas en crise parce qu’il manque d’idées, il est en crise parce que les mécanismes qui transforment les idées en services publics ne fonctionnent plus. L’eau, l’électricité, les prix, la sécurité, la justice. Voilà la boussole réelle. Tout le reste est littérature. Le pays des coupures : quand l’énergie devient le résumé national L’énergie n’est pas un secteur parmi d’autres. C’est l’infrastructure de tout le reste. Et 2025 a remis ce fait au centre. Les chiffres rappellent l’ampleur du verrou : accès à l’électricité autour de 33% au niveau national, inférieur à 6% en zone rurale, pertes de réseau supérieures à 30%, production publique devenue minoritaire, dépendance structurelle à des producteurs privés, mix largement dominé par le fioul lourd et le diesel. Quand l’État doit subventionner massivement son opérateur public, tout le budget devient un budget de survie. Cela écrase l’investissement utile, puis l’emploi, puis la confiance. Ce que 2025 a rendu visible, c’est le cercle : dépendance énergétique, dépendance budgétaire, dépendance politique. L’économie fantôme[1] : un pays riche dont la richesse ne reste pas En mars, l’idée qui a marqué les esprits tient en une phrase : Madagascar produit, exporte, attire des flux, mais l’État et la population ne voient pas la couleur de la valeur créée. Même en s’en tenant aux chiffres officiels rappelés dans l’article, le paradoxe saute aux yeux : un PIB 2023 autour de 14,6 milliards d’euros, une structure dominée par la consommation, des importations lourdes, des exportations sous évaluées, et surtout une capacité fiscale faible. Cette faiblesse fiscale n’est pas qu’un problème technique. C’est une question de souveraineté concrète : un État qui ne capte pas la valeur ne peut pas financer l’école, la justice, l’énergie, ni même l’entretien minimal de ses infrastructures. Le dossier sur l’architecture de la dépendance pousse la logique plus loin : l’informalité massive enferme le pays dans une économie de subsistance où travailler ne protège plus de la pauvreté, et où l’État reste structurellement sous-alimenté. L’architecture de la dépendance[2] : la souveraineté de façade Juin 2025 a posé le diagnostic que beaucoup évitent : l’indépendance formelle n’a pas été suivie d’une reconstruction institutionnelle capable d’organiser la protection, l’orientation économique et la redistribution. Le texte insiste sur un héritage institutionnel lourd et durable, avec un pouvoir exécutif fort et une séparation des pouvoirs peu effective, ce qui a déséquilibré la trajectoire politique sur le long terme. La radioscopie[3] publiée plus tard dans l’année reformule ce constat de manière très accessible : drapeau, hymne, siège à l’ONU, mais dépendances politiques, économiques, culturelles et sociales encore structurantes. C’est là que 2025 a été pédagogique. On ne parle plus seulement de corruption, on parle de structure. On ne parle plus seulement de personnes, on parle de systèmes qui reproduisent les mêmes résultats, quel que soit le casting. L’échiquier mondial[4] : vulnérable, donc négociable Avril 2025 a introduit une lecture stratégique plus disruptive : Madagascar n’est pas marginal. Il est au croisement de chaînes de valeur mondiales, minerais, textile, services numériques et BPO. Cela crée une vulnérabilité, mais aussi un levier. L’article propose une relecture de la pression tarifaire comme levier de renégociation, en rappelant le mécanisme d’offshorisation et la capture de valeur hors du territoire. Schéma – Offshorisation – Apple   Dans un autre registre, l’analyse sur la façon dont on empêche un continent de se tenir debout[5] éclaire la dimension narrative : convaincre un peuple qu’il ne peut pas, puis organiser la dépendance, puis s’étonner qu’il renonce. Le cas malgache est présenté comme emblématique, y compris sur des sujets symboliques comme les îles Éparses[6], absentes du débat public alors qu’elles pèsent géo-stratégiquement. La leçon 2025 est simple : dans un monde qui redevient transactionnel, un pays n’existe pas par son récit mais par sa capacité à négocier sur des actifs réels et à sécuriser ses intérêts. La refondation sous contrainte[7] : la promesse ou la preuve À l’automne, l’idée centrale n’est plus « qu’est-ce qu’il faut faire », mais « comment prouver qu’on le fait ». Le texte sur la refondation à l’épreuve du réel pose un critère de crédibilité très concret : des résultats mesurables, des données ouvertes, des responsables identifiés, une preuve hebdomadaire. Le PLFI 2026 (Présentation du Projet de Loi de Finances Initiale) approuvé rapidement devient un symbole ambivalent : continuité administrative ou rupture assumée. Et la question se déplace sur les arbitrages budgétaires réels, eau, électricité, chaîne d’arriérés, transparence des contrats, rendement douanier, traçabilité. Dans la même veine, « Stade 4[8] » martèle une idée qui parle à tout le monde : la fenêtre spectaculaire se referme toujours, ensuite vient le temps des preuves. Coalition locale eau et électricité, tableau de bord hebdomadaire, contrôle citoyen des achats et des arriérés, gestes simples de crédibilité. Et la Gen Z est renvoyée à un dilemme stratégique : l’horizontalité mobilise, mais elle limite l’exécution. Il faut une architecture de décision compatible avec l’exigence de résultats. Punchlines pour nourrir le débat à table En cette fin d’année, Madagascar arrive au moment des bilans. 2025 aura été présentée comme l’année du changement. Mais une question s’impose, simple et exigeante. Sommes-nous face à une rupture, ou face à une continuité qui a simplement changé de vocabulaire. La différence ne se lit pas dans les discours. Elle se voit dans les faits. Dans la capacité à faire fonctionner les mécanismes qui transforment une décision en service public. Dans la transparence des chiffres. Dans la manière de gérer l’eau, l’électricité, les prix, la sécurité, la justice. Là se joue la crédibilité. Là se mesure le basculement. Pour nourrir les discussions de fin d’année, voici une série de phrases courtes, à partager, à contester, à affiner. Pas pour gagner un débat, mais pour l’élever. Pour passer du commentaire à la question juste. Et ramener chaque conversation au seul

Constitution – J’écris ton « non » (Article)

Date : 19/12/25 Refondation sous contrainte Chronique d’un pouvoir dépendant et d’un édifice institutionnel fragile   Introduction : Les faits, rien que les faits Entre le 12 et le 14 octobre 2025, Madagascar a traversé une séquence constitutionnelle d’une rare densité. En moins de soixante-douze heures, plusieurs actes majeurs se sont enchaînés : réunions du Sénat confirmant un intérim, saisine de la Haute Cour Constitutionnelle, annonce par l’armée d’une Charte de transition, tentative de dissolution de l’Assemblée nationale par décret présidentiel, puis décision de la HCC constatant la vacance du pouvoir présidentiel et encadrant la transition dans un délai de trente à soixante jours. C’est dans ce contexte que le PRRM a été installé à l’issue d’un processus juridiquement validé mais politiquement contraint. Point décisif : le PRRM n’a pas été élu par le peuple. Il ne tire pas sa légitimité d’un suffrage direct, mais d’un mécanisme de continuité activé par la HCC. Cette origine borne son périmètre : assurer la continuité de l’État, sans pouvoir refondre en profondeur l’architecture institutionnelle pendant la période transitoire. La HCC, arbitre juridique issu du même écosystème de pouvoir La Haute Cour Constitutionnelle occupe une place centrale dans la transition actuelle. C’est elle qui constate la vacance, encadre l’intérim et fixe les limites constitutionnelles applicables à la période transitoire. Sur le plan juridique, son rôle est incontestable. Sur le plan politique, il ne peut être dissocié de son mode de composition. Les sept hauts conseillers sont issus de nominations opérées par des institutions largement structurées par l’ancien cycle de pouvoir. Trois proviennent de désignations présidentielles. D’autres sont issus de l’Assemblée nationale et du Sénat, tous deux dominés par l’ancien parti majoritaire. Les derniers relèvent des mécanismes liés au Conseil supérieur de la magistrature, présidé par le Chef de l’État. L’ensemble des canaux de nomination renvoie ainsi à un même écosystème institutionnel antérieur à la rupture annoncée. Cette réalité ne remet pas en cause la légalité des décisions rendues. Elle en affecte toutefois la portée politique. Dans une période de refondation, l’indépendance ne se mesure pas seulement à la conformité juridique, mais aussi à la capacité perçue de s’abstraire des rapports de force hérités. Lorsque l’arbitre est issu des structures-mêmes dont il encadre la transformation, chaque décision tend à être lue comme un facteur de continuité plutôt que de rupture. La HCC joue ainsi un rôle stabilisateur indispensable. Mais elle ne peut, à elle seule, incarner la garantie d’une refondation profonde. Elle sécurise le cadre. Elle ne transforme pas le système. Cette limite structurelle pèse sur l’ensemble de la transition. Une dépendance structurelle : le duo PRRM – Président de l’Assemblée nationale Un élément central de la séquence actuelle est souvent sous-estimé. Le Président de l’Assemblée nationale est l’acteur qui a saisi la Haute Cour Constitutionnelle pour constater la vacance du pouvoir, ouvrant ainsi la voie à l’installation du PRRM. L’accès du PRRM à sa fonction ne procède donc pas d’un rapport direct au suffrage universel, mais d’une initiative institutionnelle portée par le Président de l’Assemblée nationale. Cette configuration crée une dépendance structurelle. Il ne s’agit pas d’une subordination formelle, mais d’une dette politique implicite. Le PRRM exerce l’exécutif dans un environnement où l’Assemblée nationale, dominée par l’ancien parti au pouvoir, dispose d’un levier décisif sur la stabilité institutionnelle. La relation est asymétrique : l’exécutif détient la fonction, le Parlement détient la capacité de contrainte. Dans ce cadre, l’Assemblée nationale devient un centre de gravité de la transition. Le PRRM gouverne, mais sous surveillance parlementaire renforcée. Toute tentative de rupture frontale avec l’architecture existante se heurterait immédiatement à un mur institutionnel, limitant de facto l’ambition et le rythme de la refondation. Ce que cela implique concrètement pour le PRRM Une légitimité de fonction, pas une légitimité populaire Le PRRM exerce les fonctions de Chef de l’État dans le cadre d’une vacance constatée par la HCC. Sa légitimité est juridique, non électorale. Il peut agir, mais son action devient politiquement contestable dès qu’elle s’éloigne du strict registre de la continuité. Un intérim que la Constitution n’entend pas prolonger L’article 53 de la Constitution inscrit clairement l’intérim dans une logique de court terme. Le constituant n’a pas prévu qu’une autorité non élue exerce durablement les pleines prérogatives présidentielles. Des pouvoirs constitutionnels explicitement suspendus Entre la vacance et l’investiture d’un Président élu, certaines prérogatives sont neutralisées, notamment la possibilité de dissoudre les institutions constitutionnelles. Le PRRM ne peut donc pas reconfigurer l’équilibre des pouvoirs pour se constituer une majorité. La continuité légale de l’ancien bloc institutionnel Les décisions de la HCC confirment que l’Assemblée nationale, le Sénat et les autres organes constitutionnels continuent d’exercer leurs mandats. Le changement de l’exécutif ne modifie pas, à lui seul, les rapports de force institutionnels. Une respiration juridique étroitement contrôlée Un report du calendrier électoral peut être envisagé si les conditions ne sont pas réunies, mais uniquement sous contrôle strict de la HCC. Plus la transition s’étire, plus la tension entre légalité, légitimité et refondation s’accroît. Des marges d’action étroites pour une refondation réelle Dans ce cadre institutionnel, les marges d’action du PRRM sont mécaniquement réduites. L’Assemblée nationale demeure largement composée d’élus issus de l’ancien système, tout comme le Sénat et plusieurs organes clés de régulation. Le Conseil supérieur de la magistrature, bien que présidé par le Chef de l’État, reste majoritairement structuré par des profils hérités des cycles politiques précédents. Il en résulte un paradoxe central. Le discours officiel met en avant une volonté de refondation, mais les leviers effectifs de décision demeurent entre les mains d’institutions qui incarnent la continuité. La refondation se transforme alors en exercice d’équilibrisme, fait de compromis, d’ajustements marginaux et de temporalités étirées. Dans ces conditions, toute réforme de fond dépend moins de l’intention affichée par l’exécutif que de la capacité à obtenir des convergences ponctuelles au sein d’un appareil institutionnel inchangé. La refondation avance, mais à pas comptés, sous surveillance permanente. Les dangers d’un tel déséquilibre L’équilibre institutionnel actuel est par nature instable. Il repose sur une cohabitation permanente entre un exécutif transitoire porteur d’un

Le Transfert institutionnel comme condition de l’hégémonie post-coloniale

Date : 12/12/25 « L’essence du néocolonialisme est qu’un État paraît, en théorie, indépendant et pourvu de tous les attributs de la souveraineté, tandis que sa politique est dirigée de l’extérieur. »Kwame Nkrumah, Le néocolonialisme, dernier stade de l’impérialisme (traduction libre)   Introduction Ces dernières années, les scènes de foules africaines manifestant la fin de la présence française, de Bamako à Niamey, sont devenues les symboles les plus visibles d’une rupture annoncée dans la séculaire histoire franco-africaine. Cette lame de fond de contestation n’est cependant pas limitée au Sahel. À Madagascar, terre stratégique de l’ancienne Union française, la récente crise institutionnelle de septembre-octobre dernier, qui a conduit à une nouvelle instabilité politique, rappelle cruellement la fragilité des souverainetés post-coloniales. Cette septième crise majeure depuis l’indépendance de 1960 témoigne non seulement d’une instabilité endémique, mais aussi de la résilience des systèmes de tutelle informelle. L’agitation actuelle, qu’elle soit dans le Sahel ou sur la Grande Île, n’est pas le signe de la mort d’une relation, mais l’expression violente de la contestation d’un impérialisme informel dont les fondations ont été posées dès les indépendances. Loin d’avoir été des actes de souveraineté pleine et entière, les indépendances des années 1960 ont souvent pris la forme d’un transfert de tutelle, par lequel la France a troqué la souveraineté territoriale directe contre un contrôle indirect, moins visible mais tout aussi structurant, notamment par le biais d’élites locales formées et alignées. Il devient donc essentiel de décortiquer cette mécanique de l’influence pour comprendre la crise de légitimité que traversent la France et, par extension, les États comme Madagascar. Comment la France a-t-elle réussi, après les indépendances formelles, à transformer son contrôle impérial en un impérialisme informel durable, fondé sur des institutions et des mécanismes post-coloniaux toujours actifs, et quelle est la répercussion de cet héritage sur la stabilité de la Grande Île ? Pour répondre à cette question, cet article analysera d’abord (I) l’édification des « indépendances tronquées » à travers les accords de coopération initiaux. Il décrira ensuite (II) le triptyque institutionnel de cette hégémonie – monétaire, militaire et économique – qui en assure la permanence. Enfin, il examinera (III) les mécanismes actifs de cet impérialisme informel face aux nouvelles formes de contestation et à la compétition géopolitique contemporaine, avec une attention particulière aux dynamiques observables à Madagascar.      I.         L’Édification des Indépendances « Tronquées » : Stratégie de Substitution Impériale Dans ce texte, l’expression « transfert institutionnel » désigne le passage organisé d’un empire colonial à un empire informel. Le pouvoir ne s’exerce plus par l’administration directe, mais par un ensemble d’institutions qui encadrent les nouveaux États : des constitutions et accords de coopération qui limitent la souveraineté politique, une architecture monétaire et financière qui maintient la dépendance macroéconomique, un système de défense et de formation des élites qui reproduit les réflexes de loyauté envers l’ancienne puissance tutélaire. Le transfert ne supprime pas les anciennes structures de domination, il les reconfigure pour que la tutelle survive sous les habits d’une indépendance formelle. Les indépendances africaines de 1960 ne peuvent être comprises comme un acte de générosité ou une rupture soudaine, mais comme le résultat d’une réinvention stratégique de l’Empire français. Confrontée à l’impossibilité de maintenir la souveraineté territoriale directe, Paris a délibérément choisi de troquer l’administration coûteuse et contestée contre une tutelle indirecte, moins visible, mais substantielle. Le « Grand Tournant » : La Stratégie du Recentrage Post-Indochine L’origine de l’impérialisme informel se trouve dans l’onde de choc des défaites coloniales, imposant à la France un recentrage douloureux mais stratégique. En 1954 lors de la défaite de Diên Biên Phù, la chute du camp retranché indochinois a marqué la fin de l’empire classique et a sonné le glas du modèle d’assimilation totale. Cette défaite, couplée à l’intensification de la guerre d’Algérie dès la même année, a forcé la Cinquième République à une réévaluation brutale de ses capacités impériales. La nécessité n’était plus de tout conserver, mais de sauver l’essentiel pour maintenir la France au rang de puissance mondiale (siège permanent à l’ONU, accès aux ressources stratégiques, futur nucléaire). L’Afrique subsaharienne est alors désignée comme le nouveau pivot stratégique et économique. Considérée comme plus « malléable » et moins virulente que le Maghreb, elle devient le réservoir exclusif de matières premières vitales (uranium pour la force de frappe, minerais, ressources agricoles) et le marché captif nécessaire à l’économie française. Il s’agissait de maintenir la puissance française par procuration africaine, en assurant une présence et un accès garantis sans en payer le prix fort de l’occupation militaire massive. La Pensée Stratégique de l’Assouplissement : Du Protectorat au Néo-Colonialisme Pour transformer la tutelle, la France a élaboré une pensée « libérale » en trompe-l’œil, visant à désamorcer la contestation indépendantiste en offrant une liberté formelle. Les difficultés rencontrées par la France dans la gestion des Protectorats (Maroc, Tunisie) ont montré le coût politique et militaire de la rigidité coloniale. L’idée est alors d’anticiper en créant un « partenariat » contrôlé. La Loi-Cadre Defferre (1956) est la première application concrète de cette stratégie : elle accorde une autonomie limitée aux colonies d’Afrique noire (création d’assemblées locales et de conseils de gouvernement), mais maintient les domaines régaliens – Défense, Affaires Étrangères, Monnaie – sous l’autorité exclusive de la métropole. Le processus n’était pas un abandon de l’Empire, mais une transformation astucieuse. En impliquant les élites locales dans la gestion des affaires courantes, la France cherchait à créer des interlocuteurs légitimés tout en conservant les leviers de contrôle essentiels. Il s’agissait de donner aux peuples africains l’illusion de la souveraineté pour mieux la vider de son contenu substantiel. L’Application Exécutive : Le Choix du Transfert et l’Instrumentalisation des Élites Cette stratégie aboutit au référendum de 1958 et à l’établissement des réseaux de la Françafrique, où le rôle des élites africaines est central. Organisé par Charles de Gaulle, ce référendum offrait un choix binaire : l’adhésion à la « Communauté franco-africaine » (garantissant l’aide et le maintien du lien) ou l’indépendance immédiate, sanctionnée par la rupture totale des liens. Le choix de la Communauté par la

Constitution empruntée, trajectoire bousculée : Madagascar face à son héritage institutionnel

Date : 05/12/25   Introduction En un peu plus de soixante ans, Madagascar a traversé autant de régimes, de constitutions et de transitions que la France en a connu en près de deux siècles. Rien n’est plus trompeur que la ressemblance entre les textes. Derrière l’emprunt assumé du modèle de la Cinquième République française se joue une autre histoire, celle d’un État né dans l’urgence, construit sur une architecture importée, et pris dans une succession d’accélérations et de dérapages. Quand la France invente sa République dans la durée La Révolution de 1789 n’installe pas une démocratie stabilisée. Elle ouvre une séquence longue et chaotique. Il a fallu presque un siècle pour que s’impose un régime parlementaire durable. Entre 1789 et 1875, la France enchaîne Révolution, Terreur, Empire, Restauration, monarchie de Juillet, Deuxième République, Second Empire. Ce n’est qu’avec les lois constitutionnelles de 1875 que se met en place un ensemble institutionnel relativement stable, où Parlement, gouvernement et président trouvent un équilibre acceptable. La séparation de l’Église et de l’État, devenue référence, n’est pas un geste immédiat de 1789. Elle est le produit d’un conflit de longue durée, d’accords, de ruptures, de compromis successifs. La loi de 1905 arrive plus de cent ans après la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Enfin, la Cinquième République de 1958 est elle aussi la résultante d’une histoire accumulée. Elle vient après la défaite de 1940, le régime de Vichy, la Libération, la Quatrième République et ses instabilités, la guerre d’Algérie. Le renforcement de l’exécutif, puis l’élection du président de la République au suffrage universel direct en 1962, sont débattus, contestés, intégrés avec le temps. En résumé, la France a mis près de deux siècles pour passer d’une monarchie absolue à un régime où la séparation des pouvoirs, la laïcité et la pratique démocratique sont relativement stabilisées. Madagascar, une république née dans l’urgence L’histoire institutionnelle moderne de Madagascar se joue sur une temporalité bien différente. La séquence s’ouvre avec la colonisation de 1896, qui abolit la monarchie malgache et intègre l’île dans l’empire français. La souveraineté ne disparaît pas seulement. Elle est confisquée et reconfigurée par un appareil colonial qui impose ses catégories, son découpage du territoire, son mode de commandement. En 1947, l’insurrection malgache est réprimée dans le sang. Elle pose déjà la question du statut de l’île, de la citoyenneté, de la violence coloniale. Mais elle ne débouche pas immédiatement sur une refondation constitutionnelle. L’ordre français se maintient, en se réaménageant à la marge. Le tournant est 1958. Dans le cadre de la Communauté française, Madagascar devient République autonome. L’année suivante, la Constitution de 1959 est adoptée. Elle est qualifiée par les historiens de véritable réplique de la Cinquième République française, avec un régime semi-présidentiel, un Parlement bicaméral, un Conseil constitutionnel local. Le président malgache cumule même les fonctions de chef de l’État et de chef du gouvernement. En 1960, l’indépendance est proclamée. La Première République s’installe dans ce cadre. Elle est dirigée par une élite étroite, formée dans l’univers colonial, en lien étroit avec la France. Ce jeune État est doté, dès sa naissance, d’une constitution très sophistiquée qui suppose des partis structurés, une haute administration solide, une justice indépendante, des contre-pouvoirs efficaces. En trois ans à peine, entre 1958 et 1960, Madagascar est passé du statut de colonie à celui de République indépendante dotée d’institutions modernes copieusement inspirées de la métropole. Là où la France avait mis des décennies à bricoler, ajuster, défaire, refaire, l’île importe un modèle déjà abouti. Une constitution empruntée, un État surdimensionné Ce choix d’un transplant institutionnel a des effets lourds. Le modèle recopié est celui d’un État centralisé, épais, ancien. Il impose une administration nombreuse, une culture de service public, des corps intermédiaires qui amortissent les chocs. À Madagascar, on plaque cette architecture sur un pays qui sort à peine de la colonisation, où l’administration reste peu nombreuse et souvent concentrée dans quelques villes, où les moyens budgétaires sont faibles, où la société est marquée par des appartenances régionales, familiales, confessionnelles très fortes. L’appareil hérité de la période coloniale est conservé presque tel quel. La hiérarchie des provinces, des préfectures, des sous-préfectures, la logique de commandement vertical survivent à l’indépendance. L’État se présente comme moderne dans sa forme. Il reste autoritaire dans ses pratiques. Le mimétisme institutionnel produit un État moderne, surdimensionné sur le papier mais fragile dans les faits. Cet écart structurel ouvre la voie à une captation rapide des postes clés par des groupes restreints. Là où les constitutions affichent une séparation claire des pouvoirs, l’accès aux fonctions devient un enjeu de réseaux, de proximité, de loyautés personnelles. La France, laïcité patiente. Madagascar, laïcité comprimée La comparaison est éclairante si l’on observe la place du religieux. En France, la séparation de l’Église et de l’État est l’aboutissement d’un long processus qui traverse tout le XIXe siècle. Elle résulte d’un affrontement prolongé entre républicains, monarchistes, cléricaux et anticléricaux. La loi de 1905 est un compromis final, très débattu, que la société finit par intégrer. À Madagascar, la laïcité est proclamée dès la Constitution de 1992, puis réaffirmée en 2010. En moins de trente ans, l’île enchaîne indépendance, expérience socialiste, ouverture démocratique, et adoption d’un texte qui affirme à la fois l’État de droit, la séparation des pouvoirs et la neutralité religieuse. Mais ce geste normatif rencontre une réalité très différente. Les Églises jouent un rôle central dans la vie sociale, éducative et politique. Elles sont des acteurs de médiation, de contestation etde légitimation. La culture politique malgache reste profondément marquée par la référence religieuse et par le fihavanana, cette éthique des relations qui organise la vie communautaire. Dans ce contexte, l’État laïc proclamé dans la constitution cohabite avec des pratiques où les autorités religieuses interviennent dans les grandes crises, où les paroles de pasteurs, de prêtres, de responsables d’Église pèsent sur les choix politiques. La laïcité importée n’a pas connu le même temps long de conflictualité qui lui a donné sens en Europe. Présidentialisme instable et transitions à répétition Le cœur du

Lecture froide de la Refondation

Date : 28/11/25 …et administratifs inchangés Introduction Il existe des moments rares où un pays semble flotter entre deux lectures possibles de son avenir. Madagascar traverse précisément cette zone d’indécision. Le renversement du pouvoir présidentiel, la mise en place d’un Président de la Refondation, l’apparition d’un gouvernement hybride à dominante civile mais encadré par un Conseil militaire, tout cela pourrait annoncer une rupture. Mais la rupture vraie se mesure moins aux discours qu’aux architectures réelles qui se mettent en place. Ces architectures ne se voient pas toujours dans les annonces officielles, elles apparaissent dans les détails, dans les mots utilisés, dans les silences aussi. Et dans la manière dont les institutions de l’État sont respectées ou contournées. L’interview accordée par le Président de la Refondation à une chaîne étrangère[1] a introduit une nouveauté majeure. Le pays n’entre pas dans une transition de dix-huit à vingt-quatre mois. Il entre dans une refondation de dix-huit à vingt-quatre mois, puis seulement ensuite dans une transition. Ce glissement sémantique change radicalement l’interprétation du calendrier. Il transforme ce qui devait être une transition immédiate en un processus en deux temps. Il étire l’horizon avant le retour à l’ordre constitutionnel. Il installe durablement le pouvoir militaire au cœur du processus. Le droit rappelle pourtant autre chose. L’article 53 de la Constitution de 2010, qui permet à la Haute Cour Constitutionnelle de constater la vacance de la Présidence de la République, a servi de base légale pour confier l’exercice du pouvoir au colonel Michaël Randrianirina. Le rôle de l’armée est clairement défini. Elle doit être neutre, républicaine et garante de la continuité de l’État. Elle ne gouverne pas. Elle intervient pour stabiliser, puis rendre rapidement le pouvoir aux autorités civiles. La décision HCC N°10/D3 du 14 octobre 2025 ne saurait être comprise autrement… L’armée peut agir pour empêcher le chaos mais elle n’a pas vocation à conduire une refondation politique de longue durée. Entre les déclarations du Président de la Refondation et l’exigence constitutionnelle, un écart apparaît. Un écart qui dessine les contours d’un moment politique délicat. C’est dans cet écart que se jouent les scénarios possibles pour Madagascar. L’analyse froide consiste à regarder ces scénarios sans passion, sans peur, sans attentes démesurées. Elle exige de retirer la surface et d’observer ce qui se construit sous l’eau, dans l’espace invisible de l’État. Un nouveau paysage politique créé par la refondation en deux temps L’interview du Président de la Refondation pose les bases d’un cycle inédit. Ce cycle ne correspond ni au modèle des transitions africaines classiques ni au cadre constitutionnel malgache. La logique affichée est simple. Première étape, une refondation de dix-huit à vingt-quatre mois. Deuxième étape, une transition qui viendra après ce premier bloc. Le processus électoral n’apparaît qu’à l’horizon lointain de cette seconde phase. Ce choix de vocabulaire n’est pas anodin. Il crée une impression d’ordre. Il organise le temps. Il donne l’idée d’un pays qui se construit avant de remettre les clés aux civils. Mais il déplace aussi le centre de gravité de la transition. Il la transforme en perspective. Il en fait une destination future. Le pays n’est pas encore en transition, il est dans une période préparatoire dirigée par l’armée. L’article 53 de la Constitution rappelle pourtant un principe. L’armée assure la continuité de l’État en cas de vacance. Elle ne redéfinit pas un modèle politique et institutionnel. Elle garantit le fonctionnement des institutions. Elle n’en crée pas de nouvelles sans passer par un cadre légal clair. La HCC a déjà jugé que l’armée n’a pas vocation à exercer un pouvoir prolongé hors du champ strict de la continuité. En combinant ces éléments, une première lecture apparaît. Le pays se trouve dans un temps militaire extraconstitutionnel. Ce temps repose sur des justifications de stabilité mais il ne s’appuie pas sur une base juridique solide. Il crée une zone grise. Et dans cette zone, tout dépendra de la manière dont le pouvoir (militaire) utilisera les dix-huit à vingt-quatre mois qui viennent. Le visible et l’invisible de la refondation Au niveau visible, Madagascar semble engager un effort de réorganisation. Un Président de la Refondation parle d’autorité morale. Un Premier ministre civil évoque la modernisation de l’État. Un budget priorise l’eau, l’électricité, la justice et l’éducation. La feuille de route annonce une nouvelle Constitution. La population observe. La Gen Z espère. Les partenaires extérieurs parlent de vigilance et de coopération conditionnelle. Au niveau invisible, les structures profondes restent inchangées. Le Conseil militaire concentre les pouvoirs régaliens. Les élites économiques continuent de contrôler les chaînes critiques de l’énergie, des mines, des douanes et des télécommunications. La dépendance financière aux bailleurs maintient un cadre budgétaire contraint et limite toute refondation profonde. Les mécanismes de corruption décrits dans l’Architecture de la dépendance n’ont pas été désactivés. Les institutions de contrôle sont présentes mais silencieuses. La justice ne s’est pas encore dotée d’outils pour traiter les spoliations massives des dix dernières années. Les réseaux politiques issus de l’ancien système se repositionnent. La refondation annoncée ne touche pas encore les piliers invisibles de l’État. Elle s’exprime dans le discours mais pas encore dans les structures. Ce décalage est central. Il explique pourquoi la trajectoire peut encore bifurquer. Il explique aussi pourquoi la Constitution devient un terrain stratégique. Et pourquoi la décision HCC N°10/D3 reste un repère incontournable pour ceux qui souhaitent garder une cohérence institutionnelle. Les précédents africains qui éclairent la situation malgache Les transitions africaines montrent un phénomène récurrent. Lorsque l’armée prend le pouvoir pour rétablir l’ordre, la durée de son intervention dépend rarement de la volonté affichée au début. Elle dépend des rapports de force. Elle dépend des réseaux qui se recomposent. Elle dépend des pressions extérieures. Elle dépend aussi de la capacité des sociétés civiles à structurer leurs revendications. Trois modèles dominent l’histoire récente du continent. Le premier est celui de la transition brève et contrôlée, menée pour éviter le chaos et remettre rapidement les civils en place. C’est le modèle constitutionnel. C’est aussi le modèle défendu par l’article 53. C’est le modèle promu par l’Union

La JIRAMA et ses dépendances

Date : 21/11/25 Introduction À Madagascar, chaque débat sur la JIRAMA (Jiro sy Rano Malagasy) remet la même réalité au jour. Derrière les coupures d’électricité, les dettes et les hausses de tarifs se cache une dépendance structurelle d’un État fragilisé vis-à-vis de quelques groupes privés qui contrôlent l’accès à l’énergie. Quand une minorité d’acteurs tient le carburant, les groupes électrogènes, une partie du solaire et de l’hydraulique, c’est toute l’économie qui se retrouve prise dans un étau. Une crise d’électricité qui dit la crise de l’État La JIRAMA est censée être la colonne vertébrale du système électrique. Dans les faits, elle est devenue le révélateur d’une crise plus large de l’État malgache. Moins de quatre Malgaches sur dix ont accès à l’électricité. Dans les zones rurales, la majorité du pays vit encore sans courant. Ceux qui sont raccordés subissent délestages, tensions de voltage et factures difficiles à payer. Les comptes de l’entreprise montrent un modèle qui ne tient plus. Le coût moyen de production du kilowattheure reste largement supérieur au tarif facturé aux clients. Chaque kWh vendu creuse un peu plus le déficit. Les pertes techniques et commerciales sont élevées. La dette envers les fournisseurs de carburant et de services s’empile et finit par peser sur le budget de l’État. Une part significative des ressources publiques sert à boucher les trous d’une compagnie qui ne parvient ni à investir, ni à moderniser son réseau. Pour garantir l’approvisionnement, la JIRAMA loue près de deux cents groupes électrogènes à des opérateurs privés. Ces contrats se chiffrent en dizaines de millions d’euros par an. À court terme, ils évitent l’effondrement du système. À moyen terme, ils enferment le pays dans une dépendance au fuel importé et à quelques fournisseurs capables d’avancer le carburant et de maintenir les machines en marche. L’électricité malgache est donc produite dans un triangle étroit. Une entreprise publique lourde et déficitaire. Des producteurs privés qui vendent leur courant via des contrats de long terme. Des distributeurs de carburant qui deviennent aussi créanciers de l’État. Tant que ce triangle reste en place, la crise de la JIRAMA n’est pas un accident mais le fonctionnement normal d’un système qui s’est construit sur la dépendance. Des groupes privés devenus incontournables Pour comprendre cette dépendance, il faut regarder qui tient aujourd’hui les principaux leviers de la production et de l’approvisionnement en énergie. Une partie du courant injecté sur le réseau provient de producteurs privés. Ils exploitent des centrales thermiques alimentées au fuel lourd et des fermes solaires qui vendent leur électricité à la JIRAMA via des contrats de long terme. Certains de ces acteurs louent aussi des groupes électrogènes à la compagnie publique ou à de grands consommateurs privés. D’autres sont en première ligne dans les projets hydroélectriques censés, demain, réduire le coût du kilowattheure. En parallèle, quelques grands distributeurs contrôlent l’importation et la distribution des carburants nécessaires au fonctionnement des centrales thermiques et des groupes électrogènes. Quand la JIRAMA n’a plus de trésorerie, ce sont eux qui acceptent ou non de livrer à crédit, de prolonger les délais de paiement, de maintenir les livraisons malgré les arriérés. Leur rôle dépasse alors la simple fourniture de fuel. Ils deviennent des créanciers clés de l’État. Ces groupes n’agissent pas dans l’ombre. Ils investissent, communiquent, signent des partenariats avec des institutions internationales et se déploient sur le continent. Ils sont présents dans l’énergie, mais aussi dans les télécoms, la banque, l’immobilier ou la grande distribution. Ils incarnent une partie du capitalisme malgache contemporain, structuré en conglomérats diversifiés, capables de mobiliser des financements importants et de dialoguer directement avec les bailleurs, les grandes banques et les gouvernements. Le problème n’est pas qu’ils existent ni qu’ils investissent. Le problème est la concentration des leviers stratégiques. Quand les mêmes groupes se retrouvent à la fois fournisseurs de carburant, loueurs de groupes électrogènes, producteurs d’électricité solaire ou thermique, partenaires dans de futurs barrages et parfois prêts à la JIRAMA, la frontière entre intérêt privé et intérêt général devient fragile. L’État ne négocie plus seulement avec des prestataires, il dépend de contreparties qui savent que leur position est devenue difficilement contournable. Dans ce paysage, la moindre tension contractuelle, la moindre rumeur de rupture de livraison ou de hausse des prix se transforme aussitôt en crise politique. Non parce que ces entreprises décideraient seules du sort du pays, mais parce que la faiblesse de la JIRAMA et l’absence d’arbitrage public fort leur laissent un poids disproportionné dans le fonctionnement quotidien du système électrique. Une minorité très visible dans un pays qui s’appauvrit Dans ce paysage énergétique, un élément saute aux yeux. Les principaux conglomérats qui occupent le devant de la scène appartiennent à une micro-élite économique issue, pour certains, de familles d’origine indo-pakistanaise installées de longue date à Madagascar. Ils sont quelques dizaines à la tête de groupes présents dans les carburants, l’électricité, la grande distribution, l’immobilier, la banque ou les télécoms. Ils voyagent, lèvent des fonds, s’affichent dans les classements de fortunes africaines et participent aux grands forums internationaux. Face à eux, la majorité des Malgaches voit son niveau de vie stagner ou reculer. En un demi-siècle, le pays est passé d’un revenu par habitant comparable à celui de certains pays émergents à l’un des plus bas du monde. L’accès à l’électricité, à l’eau potable, à un emploi stable reste hors de portée pour une grande partie de la population. Les coupures de courant ne sont pas qu’un désagrément technique. Elles renchérissent le coût de la vie, détruisent des stocks, empêchent l’émergence de petites industries locales et alimentent un sentiment d’injustice devant la réussite de quelques-uns. Il est pourtant essentiel de ne pas transformer ce contraste en procès d’une communauté. La catégorie « Karana » recouvre une réalité très diverse. La plupart de ses membres n’ont aucun accès aux grands marchés publics, n’importent pas de carburant, ne possèdent ni centrale solaire ni tour de bureaux. Ils tiennent des épiceries, des ateliers, des petits commerces de quartier, souvent dans les mêmes conditions de vulnérabilité que leurs voisins. Ce qui compte ici n’est

Un gouvernement à l’épreuve du réel

Date : 14/11/25 Introduction En 1960, dix-sept pays africains accédaient à l’indépendance. Trente-quatre au total durant la décennie. Ce fut l’année symbole d’une génération politique, celle des drapeaux neufs, des hymnes et des Constitutions qui portaient la promesse d’un État souverain. Soixante-cinq ans plus tard, les trajectoires de ces pays se ressemblent autant qu’elles diffèrent. Derrière les récits nationaux s’observe un même cycle : indépendance politique, dépendance économique, alternance entre ouverture et autoritarisme, puis résurgence de mouvements sociaux réclamant une refondation. C’est à cette étape que se trouve aujourd’hui Madagascar. Après la séquence de 2025 et l’investiture du Président de la Refondation de la République, le pays s’engage dans une transition qui promet de reconstruire l’État tout en restant prisonnière de contraintes économiques et institutionnelles profondes. Ce parallèle n’est pas qu’historique ; il est systémique. Du Ghana des années 1980 au Burkina Faso d’aujourd’hui, en passant par la Tunisie post-2011 ou le Rwanda de la reconstruction, la question demeure : comment passer d’une promesse de rupture à une transformation mesurable ? Comment convertir un élan populaire en méthode de gouvernance ? Et surtout, comment sortir du provisoire ? L’article précédent, L’Afrique et ses transitions[1], décrivait le choc entre promesse politique et contrainte budgétaire. Cet article poursuit l’analyse à une échelle plus large : il observe le pays comme un système et situe ce système dans le continent. Comprendre où en est Madagascar, c’est comprendre où en sont ces indépendances devenues transitions permanentes. De la promesse à la méthode L’histoire récente de Madagascar illustre la difficulté universelle des transitions : transformer un élan en architecture. L’investiture du Président de la Refondation en octobre 2025 a clos la phase émotionnelle du renversement, de l’attente et de la colère pour ouvrir celle de la construction. Cette construction, comme dans tant d’autres transitions africaines, commence sans plan directeur, sans base de ressources et avec un appareil d’État fragilisé par des décennies d’ajustements et de clientélisme. Les premières semaines ont donné des formes : un gouvernement de vingt-neuf ministres, un discours d’apaisement et quelques annonces de réorganisation. Mais la méthode reste à inventer. La refondation doit dépasser le symbole ; elle implique un changement de processus, pas seulement de visages. Trois critères, constants dans toutes les transitions africaines, résument le défi : la légitimité de la procédure, la capacité d’action et la vision mesurable. Une transition se fonde sur l’inclusion et non sur la force. Sans cadre clair, elle devient une parenthèse. Refonder, c’est administrer, ce qui exige des institutions solides, des moyens stables et des décisions exécutées. Toute refondation a besoin d’un horizon vérifiable, d’un calendrier, d’indicateurs et de bilans publics. Ces trois dimensions forment la base d’une lecture systémique. Là où le Rwanda a privilégié la centralisation, la Tunisie a choisi le dialogue ; là où le Ghana a imposé la rigueur économique, le Burkina Faso a tenté de restaurer la confiance armée-civile. Madagascar en est encore au réglage institutionnel : elle a nommé, réorganisé, promis, sans encore synchroniser. Le pays se situe ainsi entre la promesse de rupture et l’apprentissage de la méthode. C’est cette zone intermédiaire, incertaine mais décisive, qu’observe cet article : un État appauvri mais éveillé peut-il se reconstruire sans retomber dans le recyclage ? Trois types de transitions africaines : miroir pour Madagascar En soixante ans, l’Afrique a connu plusieurs cycles de refondation. Les scénarios se répètent, mais leurs issues diffèrent selon la méthode. Trois modèles dominants se dégagent : la reconstruction, la stabilisation et la régénération. Tous affrontent la même équation : restaurer la confiance entre l’État et la société. Compte des transitions Madagascar totalise sept transitions majeures depuis 1960 selon le périmètre ci-dessus. La plupart des pays africains ont connu entre deux et quatre transitions comparables depuis l’indépendance. Madagascar se situe donc au-dessus de la moyenne continentale.   Les transitions de reconstruction : bâtir avant de voter Elles naissent du chaos : Ghana des années 1980, Rwanda après 1994, Éthiopie au tournant du siècle. Ces États ont reconstruit leurs institutions avant de parler de pluralisme. La priorité fut l’ordre, la planification et la maîtrise du territoire. Le Ghana de 1983, sous Rawlings, a imposé une discipline budgétaire soutenue par les institutions internationales. Le Rwanda a misé sur la centralisation et la performance administrative. Leur force fut la méthode plutôt que le débat ; leur faiblesse, la tendance à remplacer la délibération par la discipline. Les transitions de stabilisation : l’entre-deux incertain Ce modèle, dominant au Sahel, combine légitimité fragile et discours de redressement national. L’armée ou une élite technocratique prend le relais en promettant de rétablir l’ordre avant la réforme. En pratique, la stabilité devient une fin en soi, le recyclage élitaire remplace la transformation. Madagascar partage plusieurs traits de ce modèle : pouvoir civilo-militaire, coalition composite, gouvernance encore verrouillée. Les transitions de régénération : reconstruire par la participation Elles sont rares mais éclairantes. Elles mettent la société civile au centre. La Tunisie de 2013 a évité le basculement grâce à un Dialogue national réunissant syndicats, patronat et juristes. Le Kenya post-2007 a suivi la même logique de reconstruction à partir du terrain. Leur atout fut la délibération publique comme instrument de stabilité ; leur faiblesse, la lenteur et la fatigue citoyenne. Comparaison et synthèse Ces trois trajectoires montrent que la refondation n’est pas un acte mais une ingénierie politique. Son succès repose sur l’articulation entre légitimité, capacité et vision. Madagascar n’est plus dans le chaos mais n’a pas encore trouvé sa méthode. Elle entre dans cette zone technique où les transitions se gagnent ou se perdent. Le pays oscille historiquement entre stabilisation et reconstruction avec une seule séquence de régénération véritablement assumée au début des années 1990. La séquence ouverte en 2025 peut marquer un basculement vers la régénération si trois conditions deviennent mesurables : – un forum de médiation institutionnalisé, – une transparence budgétaire régulière, – un calendrier de sortie borné. Sans ces ancrages, la trajectoire risque de prolonger la logique de stabilisation qui caractérise la majorité des transitions malgaches. Où se situe Madagascar

L’Afrique et ses transitions (Article)

Date : 07/10/25 Introduction Dans l’Afrique des années 2020, le mot transition est devenu familier. Il désigne un entre-deux où le pouvoir change de costume sans toujours changer de nature. Les chefs de transition se déclarent civils, ils s’installent dans la durée, et les promesses de refondation se dissolvent dans la gestion des privilèges. À Madagascar comme ailleurs, la question centrale est simple. Comment éviter que chaque élan populaire se transforme en recyclage du système. La grille du Piège Népal[1] aide à comprendre cette dérive. Une révolution sincère devient captation institutionnelle lorsqu’elle n’est pas protégée par le droit, la transparence et la reddition de comptes. Transitions militaires en Afrique de 2020 à 2025 Au Gabon, le général Oligui Nguema a organisé sa propre élection après dix-huit mois de transition. En Guinée, la junte au pouvoir depuis 2021 repousse les élections et judiciarise la critique. Au Mali et au Niger, la priorité sécuritaire remplace le calendrier politique. Au Burkina Faso, les enlèvements d’activistes et de journalistes ponctuent un régime justifié par la guerre. Partout, la même mécanique se met en place. Promesse de restauration, puis consolidation autoritaire, puis normalisation de l’exception. Madagascar dans le miroir continental En octobre 2025, le mouvement Génération Z, né autour de l’eau et de l’électricité, a ouvert une séquence inédite. Démission du gouvernement civil, intervention de la CAPSAT, investiture d’un colonel au nom de la refondation. Promesse d’une transition de dix-huit à vingt-quatre mois. Suspension par l’Union africaine. Méfiance des bailleurs. Centralisation du pouvoir à la Présidence. Quatre risques dominent selon nos travaux. Civilianisation du chef de transition. Probabilité à douze mois estimés à 80%. Glissement calendaire. Probabilité à douze mois estimés à 75%. Réduction de l’espace civique. Probabilité à douze mois estimés à 80%. Captation institutionnelle durable. Probabilité à douze mois estimés à 90%. Le scénario dominant est une civilianisation contrôlée. La transition devient un régime militaire administratif avec façade civile. Le piège Népal Le dossier Népal de Diapason décrit une mécanique en neuf temps. Soulèvement populaire, euphorie, arbitrage armé, bataille de perception, reconfiguration du droit et des calendriers, prolongation, essoufflement, normalisation de l’exception, recyclage du système. Madagascar se situe entre les stades quatre et cinq. L’arbitrage armé est acté, la bataille du récit est lancée, la reconfiguration des règles s’installe. La refondation promise se superpose à un discours d’ordre. La jeunesse qui a porté la rupture risque d’en devenir le décor. Pourquoi autant de militaires Depuis novembre 2025, la militarisation de l’appareil d’État est manifeste. Des officiers sont placés à la sécurité intérieure, au renseignement, à la justice, à la communication et aux finances. Cette configuration ne relève plus de l’urgence. Elle traduit une volonté de durer. Raison Objectif réel Risque associé Contrôle de la coercition Maîtriser la rue et prévenir les contre-pouvoirs Réduction de l’espace civique Efficacité opérationnelle Produire une image d’ordre et de rapidité Marginalisation des compétences civiles Maîtrise de l’information Centraliser communication et renseignement Construction d’un récit officiel Protection budgétaire Sécuriser les flux financiers sensibles Opacité des marchés publics Préemption électorale Se placer en arbitre du futur scrutin Avantage décisif au moment des élections La transition devient une matrice de pouvoir militarisé. La discipline remplace la redevabilité. Ce phénomène n’est pas une singularité africaine Des exemples existent ailleurs. La Thaïlande, les Fidji, l’Égypte ou le Pakistan ont connu la civilianisation du chef de junte et le verrouillage du jeu politique. D’autres pays ont brisé ce cycle. Pays Période Mécanisme clé Résultat Portugal 1974 à 1976 Nouvelle Constitution et élections rapides Démocratie consolidée Corée du Sud 1987 à 1988 Réforme constitutionnelle et présidentielle directe Transition bouclée en un an Chili 1988 à 1990 Plébiscite No et transfert pacifique Alternances multiples et justice transitionnelle Ghana 1992 à 2000 Constitution puis alternance effective Stabilisation institutionnelle Indonésie 1998 à 2002 Commission anticorruption avec tribunaux spécialisés Dissuasion et pluralisme durable Gambie 2016 à 2017 Pression régionale crédible Sortie pacifique d’une dictature Leur point commun est clair. Une règle du jeu écrite. Un calendrier court. Des arbitres crédibles. Des institutions anticorruption qui possèdent de réels pouvoirs. La corruption, cœur du piège Aucune transition n’échappe à la tentation de la rente. Les pays qui ont rompu le cycle ont traité la corruption avant la consolidation politique. – Portugal : confiscation rapide d’avoir illégaux et affectation à des usages publics. – Indonésie : commission KPK et tribunaux spécialisés. – Chili : loi de transparence et contrôle public des contrats. – Ghana :  réforme des marchés publics et traçabilité des procédures. – Libéria : supervision externe temporaire sur les flux sensibles. – Gambie : commissions de vérité et de recouvrement d’avoir. La leçon de l’histoire du monde est simple. Agir dans les cent premiers jours. Récupérer les fonds. Publier les décisions. Sanctionner les délits. Sans actes visibles, la transition devient un marché d’entre soi. L’anti-piège corruption pour Madagascar Cinq leviers concrets sont immédiatement mobilisables. Récupérer les avoirs : confiscation judiciaire et affectation à un Fonds d’urgence Eau et Électricité avec reporting public. Créer une agence à dents* : cellule Poursuites et Marchés adossée à une chambre spécialisée. Priorité aux marchés à haut risque. Rendre l’État transparent : transparence active obligatoire sur budgets, contrats et indicateurs de service public. Sécuriser les marchés publics : standardisation des procédures, audits trimestriels, publication systématique. Installer un filet externe limité : supervision technique partagée sur les douanes, le carburant et la JIRAMA.   * Dans le vocabulaire Diapason, une « agence à dents » désigne une institution anticorruption dotée d’un véritable pouvoir contraignant, contrairement aux organes symboliques ou consultatifs. Définition complète Agence à dents : organisme public indépendant disposant de prérogatives effectives d’enquête, de poursuite et de sanction, avec un accès direct à la justice et une obligation de transparence. Caractéristiques principales Pouvoirs juridiques réels : l’agence peut ouvrir des enquêtes, convoquer, saisir, geler ou confisquer des biens. Autonomie institutionnelle : son budget et ses nominations ne dépendent pas exclusivement de l’exécutif. Chaîne judiciaire intégrée : existence de tribunaux spécialisés ou de chambres anticorruption qui traitent ses dossiers rapidement. Reporting public : publication régulière des enquêtes, condamnations et montants récupérés. Exemples de référence : KPK

Comité de Rédaction