Concertation nationale : la refondation peut-elle survivre à ses propres reports ?

Date : 12/06/26 Un rendez-vous fondateur devenu test politique La concertation nationale devait être le moment fondateur de la refondation. Elle risque désormais d’en devenir le premier révélateur. Présentée comme l’espace où les Malgaches diraient ce qu’ils attendent de leurs institutions, de leur système électoral, de l’État et de l’avenir démocratique du pays, elle devait ouvrir une séquence décisive. Or, à mesure que son lancement est annoncé puis repoussé, une question s’impose : le processus qui devait restaurer la confiance est-il déjà en train de la fragiliser ? Il serait trop simple de voir dans ces reports de simples difficultés d’organisation. Une concertation nationale n’est pas un séminaire administratif. Elle est un acte politique majeur. Elle crée, ou ne crée pas, les conditions de légitimité des décisions qui suivront. L’enjeu dépasse donc le calendrier : il concerne la sincérité même de la refondation annoncée depuis octobre 2025. Le premier report du 20 mai au 3 juin pouvait encore être compris comme un ajustement. Mais le nouveau report du lancement prévu le 3 juin, cette fois à une date non précisée, change la nature du signal. Ce n’est plus seulement un délai. C’est un doute. Qui tient vraiment la méthode ? Ce qui se dessine derrière les reports, c’est une rivalité plus profonde sur la maîtrise du processus. Qui doit conduire la concertation ? Qui fixe les règles ? Qui choisit les participants ? Qui organise la remontée des doléances ? Qui rédige la synthèse finale ? Ces questions sont techniques en apparence. Elles sont politiques en réalité. Celui qui contrôle la méthode contrôle souvent le résultat. Le FFKM (Fiombonan’ny Fiangonana Kristiana eto Madagasikara, Conseil chrétien des Églises de Madagascar) dispose d’une autorité historique dans les moments de crise nationale. Son ancrage religieux et territorial lui donne une capacité de présence que l’administration seule n’a pas toujours. Mais son rôle pose une exigence : pour être crédible, il doit apparaître indépendant, non instrumentalisé et réellement maître du cadre de dialogue. L’État, de son côté, ne peut pas totalement s’effacer. Il porte la responsabilité institutionnelle, budgétaire, logistique et juridique du processus. Mais s’il reste trop présent, la concertation risque d’être perçue comme un mécanisme de validation d’une trajectoire déjà écrite. S’il se retire trop, il donne l’image d’un pouvoir incapable d’organiser sa propre refondation. La difficulté est là : trouver un équilibre entre garantie publique et indépendance réelle. Une promesse confrontée au réel Pour l’instant, cet équilibre n’apparaît pas clairement. Le discours officiel affirme que le FFKM conduira la concertation. Mais les hésitations, les ajustements et les signaux contradictoires donnent l’impression d’un processus encore disputé. C’est précisément ce flou qui alimente la suspicion. Depuis octobre 2025, la refondation repose sur une promesse forte : transformer le système. Mais une transition ne se juge pas à son vocabulaire. Elle se juge à sa trajectoire. Lorsque les mots restent ambitieux mais que les actes avancent lentement, le décrochage menace. La concertation nationale concentre ce risque. Elle est censée répondre à la crise de confiance née de la pauvreté, des délestages, de la corruption, de l’injustice perçue et du sentiment que les décisions se prennent loin du peuple. Mais si elle reproduit les mêmes ambiguïtés, elle ne sera plus une réponse. Elle deviendra un symptôme. Le risque d’un consentement administré Le danger n’est pas seulement que la concertation échoue. Le danger est qu’elle réussisse formellement tout en échouant politiquement. On peut organiser des réunions, collecter des avis, produire des rapports et annoncer un référendum. Mais si les citoyens ont le sentiment que l’essentiel était décidé avant eux, la mécanique participative ne produira pas de confiance. Elle produira du consentement administré. C’est ici que se joue le point de bascule. Une vraie concertation accepte l’incertitude. Elle accepte que les citoyens déplacent les priorités, demandent des garanties, interrogent les budgets et refusent les formulations vagues. Une fausse concertation organise l’écoute tout en verrouillant la conclusion. La différence entre les deux ne se verra pas dans les slogans. Elle se verra dans les règles. Jeunesse, territoires, diaspora : qui sera réellement entendu ? La concertation ne pourra pas être crédible si elle reste limitée aux acteurs institutionnels, aux notables, aux autorités religieuses et aux cercles déjà organisés. Les jeunes, les collectivités locales, les syndicats, les PME (petites et moyennes entreprises), les femmes, les paysans, les travailleurs informels, les régions périphériques et la diaspora doivent peser autrement que par une présence symbolique. La jeunesse, en particulier, ne peut pas être réduite à une catégorie décorative. Elle a exprimé des revendications vitales et rappelé que l’eau, l’électricité, l’éducation, l’emploi et la justice ne sont pas des slogans mais des conditions de dignité. Si cette jeunesse est appelée à écouter sans pouvoir modifier la trajectoire, la concertation perdra une partie essentielle de sa légitimité. Budget, contributions, synthèse : les trois juges de vérité Un autre enjeu concerne la participation des Malgaches de l’extérieur. À ce titre, la plateforme concertation-diaspora.com a été présentée comme un outil permettant à la diaspora de formuler des propositions et de contribuer au débat national. Son efficacité dépendra toutefois des mêmes exigences que le reste du processus : transparence, traçabilité des contributions et prise en compte réelle des avis exprimés. Il faut donc regarder les éléments concrets. Le calendrier sera-t-il public ? Les critères de participation seront-ils connus ? Les contributions seront-elles accessibles ? Les synthèses locales seront-elles publiées avant d’être agrégées ? Les désaccords seront-ils conservés ou effacés au nom du consensus ? Le budget sera-t-il transparent ? Qui financera quoi ? Qui validera la version finale ? Ces questions sont décisives car la concertation est appelée à déboucher sur des sujets lourds : réforme électorale, refonte de la CENI (Commission électorale nationale indépendante), nouvelle Constitution, référendum, organisation du retour à l’ordre constitutionnel. On ne peut pas préparer une nouvelle architecture institutionnelle avec une méthode opaque. Le budget dira beaucoup. Une concertation nationale sérieuse coûte de l’argent : déplacements, équipes locales, traduction, outils numériques, sécurisation des contributions, publication des données, contrôle indépendant. Au regard
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La décentralisation – Décryptage

Décryptons le sujet… La décentralisation La décentralisation revient au centre du débat politique malgache. Elle promet de rapprocher l’État des citoyens, de donner plus de moyens aux régions et de corriger l’hypercentralisation autour d’Antananarivo. Mais une question demeure : parle-t-on d’une vraie décentralisation, ou simplement d’une déconcentration renforcée de l’État central ? Dans cette vidéo, Diapason décrypte la différence essentielle entre CTD et STD, le rôle décisif du budget, les risques d’une réforme mal préparée, et les intérêts que la centralisation continue de servir. Car le vrai test ne sera pas l’annonce de 12 % ou de 24 %. Le vrai test sera de savoir qui décide, qui exécute, qui contrôle, et quelle part de l’argent ira réellement aux collectivités élues. La décentralisation peut être une chance pour Madagascar. Mais seulement si elle déplace réellement le pouvoir, l’argent, la responsabilité et le contrôle vers les territoires. Le budget nous dira si le système change, ou s’il apprend seulement à changer de vocabulaire. #Diapason_Think_Tank #Madagascar >> Télécharger la vidéo << Lire l’article Accéder au débat
La décentralisation

Date : 05/06/26 Le mot facile, le budget difficile La décentralisation est de retour dans le vocabulaire politique malgache. Elle a tout pour plaire. Elle parle aux régions oubliées, répond à la lassitude contre l’hypercentralisation d’Antananarivo, donne le sentiment que l’État va enfin se rapprocher des citoyens. Dans un pays où l’on attend souvent tout de la capitale sans toujours recevoir grand-chose, le mot peut séduire. C’est précisément pour cela qu’il faut le manier avec prudence. La Présidence de la Refondation de la République de Madagascar (PRRM), en fait désormais un axe politique. Le colonel Michaël Randrianirina a annoncé, à Toamasina, une hausse du budget alloué aux régions à 24 %, contre environ 4,5 % actuellement. Le projet de loi de finances rectificative 2026 évoque, lui, une montée des ressources destinées aux STD et aux CTD de 3 % à 12 % du budget général de l’État. Sur le papier, l’annonce est forte. Dans les faits, elle appelle une question simple : de quoi parle-t-on exactement ? C’est là que le risque populiste apparaît : transformer une aspiration légitime des territoires en promesse budgétaire spectaculaire, sans clarifier la chaîne de décision, d’exécution et de contrôle. Car une vraie décentralisation ne se mesure pas aux pourcentages proclamés. Elle se mesure à cinq choses : les compétences transférées, l’argent réellement disponible, les personnels qualifiés, la capacité d’exécution et le contrôle citoyen des résultats. Le piège des sigles Il faut ici expliquer deux notions essentielles. Les CTD sont les Collectivités territoriales décentralisées. À Madagascar, elles désignent les communes, les régions et les provinces (Art. 143 – Constitution 11 décembre 2010). Elles disposent, en principe, d’une autonomie administrative et financière. Elles doivent gérer leurs propres affaires, à travers des organes locaux et des compétences transférées par la loi. Les STD sont les Services techniques déconcentrés. Ils représentent l’administration centrale dans les territoires. Ils exécutent localement les politiques décidées par l’État. Ils peuvent être utiles, nécessaires même, mais ils ne sont pas des collectivités élues. La différence est donc majeure. Donner de l’argent aux CTD, c’est transférer des moyens à des collectivités censées représenter les citoyens localement. Donner de l’argent aux STD, c’est renforcer la présence locale de l’État central. Dans le premier cas, on décentralise. Dans le second, on déconcentre. Or la formule publique qui parle de ressources destinées aux « STD et CTD » entretient une ambiguïté décisive. Si les crédits supplémentaires passent surtout par les services déconcentrés, la réforme pourra être présentée comme une décentralisation, tout en maintenant le pouvoir de décision à Antananarivo. C’est le cœur du sujet. La vraie question n’est donc pas : combien les régions vont-elles recevoir ? La vraie question est : qui décidera, qui exécutera, qui contrôlera et qui rendra compte ? Autrement dit, la décentralisation n’est pas une nouveauté politique créée par le PRRM. Elle existe déjà dans l’architecture juridique malgache. Le problème n’est pas son absence dans les textes. Le problème est sa faible incarnation dans les budgets, les compétences et les résultats. Le budget comme test de sincérité Le budget 2026 adopté par l’État s’élève à 26 799,7 milliards d’ariary. À cette échelle, 12 % représenteraient plus de 3 200 milliards d’ariary. 24 % représenteraient plus de 6 400 milliards d’ariary. Ce ne serait pas un ajustement administratif. Ce serait une rupture budgétaire. Mais une rupture budgétaire ne suffit pas à faire une rupture institutionnelle. Un crédit peut être voté sans être décaissé. Une dépense peut être localisée en région tout en restant décidée par un ministère central. Une route peut être inaugurée sans budget d’entretien. Une région peut recevoir de nouvelles responsabilités sans ingénieurs, sans comptables, sans agents de passation de marchés, sans système de suivi. La décentralisation devient alors un transfert d’attentes, pas un transfert de pouvoir. C’est ici que l’exécution budgétaire devient un signal d’alerte. Au premier trimestre 2026, les dépenses publiques ont été qualifiées de timides, avec un niveau d’engagement global faible. Le ministère chargé de l’Intérieur et de la Décentralisation figure lui aussi parmi les entités dont les engagements restent faibles. Autrement dit, avant même de transférer massivement des moyens vers les territoires, l’État montre déjà des limites dans sa capacité à engager et transformer ses crédits en actions. Le risque n’est donc pas théorique. L’argent sans capacité peut produire autant d’échec que les compétences sans argent. Antananarivo contre régions : le faux débat Le discours populiste est simple : la capitale prend tout, les régions n’ont rien. Il contient une part de vérité, mais il devient dangereux s’il simplifie trop. Antananarivo concentre l’administration, les sièges ministériels, les grandes entreprises, les universités, les hôpitaux, les marchés et les centres de décision. Mais la question n’est pas seulement de savoir combien reçoit la Commune urbaine d’Antananarivo. Son budget propre reste très faible comparé au budget national. Le vrai sujet est ailleurs : combien de décisions concernant tout le pays restent prises depuis Antananarivo ? Combien de crédits sont décidés dans les ministères, même lorsqu’ils concernent les régions ? Combien de marchés publics, de nominations, de priorités d’investissement et de services restent pilotés par le centre ? Cette centralisation ne profite pas seulement à une capitale abstraite. Elle profite à tous ceux qui contrôlent les circuits de décision : arbitrages budgétaires, nominations, marchés publics, autorisations administratives, priorités d’investissement. Tant que ces leviers restent concentrés au centre, ils permettent de distribuer des faveurs, de construire des fidélités et de maintenir des dépendances politiques. La décentralisation devient alors un obstacle pour ceux qui vivent de cette verticalité. Elle ne menace pas seulement une organisation administrative. Elle menace un système de pouvoir. La décentralisation ne doit pas être une punition contre la capitale. Elle doit corriger une architecture politique dans laquelle la capitale décide, les régions attendent et les citoyens subissent. Madagascar n’est pas seule face à ce dilemme. Partout en Afrique, la décentralisation a souvent été présentée comme une réponse à l’éloignement de l’État. Mais les expériences du continent montrent qu’elle réussit rarement lorsqu’elle avance plus vite que les capacités administratives, budgétaires
La fabrique du consentement – Décryptage

Décryptons le sujet… La fabrique du consentement : quand la refondation devient une pré-campagne Dans ce nouveau débat hebdo de Diapason, nous analysons une question centrale pour Madagascar : une concertation nationale suffit elle à garantir une vraie participation citoyenne ? La vraie question n’est pas seulement de savoir si les jeunes, les citoyens ou la diaspora seront consultés. La vraie question est : qui écrira la synthèse finale ? À travers l’article La fabrique du consentement, nous explorons le risque d’une refondation qui ne transforme pas réellement le système, mais qui organise progressivement l’acceptation de son échec. Colère sociale, concertation, tri, synthèse, validation institutionnelle, narratif officiel, pré-campagne, consentement : cette chaîne mérite d’être regardée avec lucidité. Nous faisons également le lien avec concertation-diaspora.com, la plateforme des Assises de la Diaspora, pensée comme un exemple de concertation plus transparente, auditable, accessible et civique. Car la démocratie ne se joue pas seulement dans le droit de parler. Elle se joue aussi dans la capacité à vérifier ce que l’on fait de cette parole. >> Télécharger la vidéo << Lire l’article Accéder au débat
La fabrique du consentement

Date : 29/05/26 Quand la refondation devient une pré-campagne Madagascar n’est pas seulement dans une crise politique. Le pays entre dans une séquence plus difficile à saisir : celle où la colère se fatigue, où la rupture devient procédure, où la refondation ne produit pas encore de résultats visibles, mais occupe déjà le langage public. Après le syndrome de Stockholm malgache[1], la quadrature du cercle[2] et la boucle est bouclée[3], une autre mécanique apparaît : la fabrication du consentement. Le pouvoir n’a pas nécessairement besoin d’un enthousiasme massif. Il lui suffit d’une société épuisée, d’une jeunesse surveillée, d’une opposition dispersée et d’un processus institutionnel présenté comme inévitable. Dans ce schéma, la refondation cesse d’être seulement une promesse. Elle devient une méthode. Elle encadre la parole, absorbe la contestation, organise le calendrier, puis prépare l’horizon électoral. Le point de bascule est là : lorsque le changement cesse d’être une exigence populaire pour devenir un récit administré par ceux qui détiennent déjà le pouvoir. Un peuple moins convaincu qu’épuisé Il y a des moments où les peuples ne croient plus vraiment, mais continuent d’avancer dans le scénario qu’on leur propose. Non par adhésion, mais par lassitude. La crise malgache semble traverser cette zone grise. La mobilisation de la Génération Z avait ouvert une brèche. Elle portait une colère simple, presque vitale : l’eau, l’électricité, la dignité, la corruption, la pauvreté, l’avenir confisqué. Ce n’était pas d’abord un programme idéologique. C’était une demande de vie normale. Puis la séquence s’est institutionnalisée. Le langage de la refondation a remplacé celui de la révolte. Les slogans de jeunesse ont été repris par l’État. Les promesses de transformation ont été absorbées par une transition. Le temps politique a commencé à jouer contre l’urgence sociale. Dans un pays où la survie quotidienne consomme une grande partie de l’énergie collective, l’épuisement devient une ressource politique. Un peuple désabusé ne devient pas automatiquement révolutionnaire. Il peut devenir silencieux, prudent, sceptique, puis disponible pour le discours de celui qui promet au moins l’ordre et la stabilité. Le consentement ne naît donc pas toujours de la confiance. Il naît parfois du manque d’alternative visible. La refondation comme mot écran Le mot refondation possède une force évidente. Il semble tout contenir : réforme des institutions, moralisation de la vie publique, nouvelle Constitution, participation citoyenne, place de la jeunesse, restauration de l’État, souveraineté retrouvée. Mais cette force est aussi son ambiguïté. Plus un mot est vaste, plus il peut masquer le flou. Une refondation démocratique suppose des garanties : une méthode transparente, un calendrier crédible, des contre-pouvoirs, une justice indépendante, des règles électorales connues, une restitution publique des contributions citoyennes. Sans ces garanties, le mot peut devenir un brouillard politique. Il permet de reporter les questions concrètes au nom d’un futur toujours annoncé. Qui décide ? Qui arbitre ? Qui rédige ? Qui contrôle ? Qui transforme les contributions populaires en orientations officielles ? Ces questions déterminent la frontière entre une refondation démocratique et une refondation sous contrôle. La décision n°10 de la Haute Cour Constitutionnelle du 14 octobre 2025 a donné une forme juridique à une situation de crise. Elle a aussi ouvert une interrogation durable : comment une transition née d’une rupture peut éviter de devenir un pouvoir de substitution ? La concertation comme rituel de validation La concertation nationale devrait être l’un des instruments les plus utiles d’une sortie de crise. Un pays qui veut se reconstruire doit écouter, confronter, hiérarchiser, puis décider. Mais l’écoute peut devenir un rituel si la décision est déjà orientée. La Concertation nationale des jeunes pour la Refondation a été lancée officiellement en avril 2026. Le discours institutionnel insiste sur la place centrale de la jeunesse et sur la collecte des aspirations dans les territoires. Sur le principe, l’initiative est défendable. Dans la pratique, l’enjeu se situe ailleurs : que devient la parole après avoir été collectée ? Une concertation peut être ouverte à l’entrée et fermée à la sortie. On peut laisser parler les citoyens, puis confier la synthèse à une architecture politique qui retient surtout ce qui conforte la trajectoire choisie. Le pouvoir ne censure pas frontalement. Il trie, reformule, priorise, puis transforme la parole populaire en matériau de légitimation. La question centrale n’est donc pas seulement : les jeunes seront-ils consultés ? La vraie question est : qui écrira la synthèse finale ? Celui qui écrit la synthèse détient souvent plus de pouvoir que celui qui prend la parole. La Gen Z, de force fondatrice à problème politique La Génération Z malgache a joué un rôle de déclencheur. Elle a rendu visible ce que beaucoup ressentaient déjà : l’épuisement face aux coupures d’eau et d’électricité, l’exaspération devant la pauvreté, le rejet d’une classe politique verrouillée, l’indignation devant la corruption et l’impunité. Mais une fois la rupture enclenchée, la jeunesse devient parfois encombrante. Tant qu’elle conteste l’ancien ordre, elle sert de force de légitimation. Lorsqu’elle demande des comptes au nouveau, elle devient un facteur de risque. Les alertes d’organisations de défense des droits, les interpellations de militants et le recours à des qualifications liées à la sûreté de l’État doivent être lus avec prudence, mais aussi avec gravité. Ils signalent une tension classique des transitions : le pouvoir doit choisir entre transformer les causes de la colère ou contenir ceux qui les rappellent. Ce basculement est décisif. Les acteurs de la rupture peuvent devenir les suspects d’un ordre né de leur propre mobilisation. Le populisme comme anesthésiant Dans les transitions fragiles, le populisme prospère parce qu’il simplifie l’insupportable. Il désigne des adversaires, parle au nom du peuple, célèbre la rupture, accuse les anciennes élites, puis recompose souvent une nouvelle verticalité autour d’un homme, d’un appareil ou d’un cercle restreint. Madagascar connaît cette grammaire : parler au nom du peuple tout en décidant sans lui, célébrer la jeunesse tout en la canalisant, dénoncer l’ancien système tout en recyclant ses pratiques, promettre la souveraineté tout en négociant dans des espaces peu lisibles. Le populisme ne supprime pas le désabusement. Il l’exploite. Il ne
La boucle est bouclée – Décryptage

Décryptons le sujet… Madagascar est-il pauvre, ou enfermé dans une boucle de dépendance ? Notre dossier « La boucle est bouclée » analyse ce paradoxe : Madagascar exporte souvent brut, tandis que la transformation, les marges, les normes, le financement et le récit sont captés ailleurs. La boucle est bouclée. Mais elle peut être ouverte. >> Télécharger la vidéo << Lire l’article Lire le dossier Accéder au débat
La boucle est bouclée (Article)

Date : 22/05/26 Madagascar n’est pas pauvre parce qu’il ne possède rien. Il reste pauvre parce que sa richesse circule dans une architecture qui le dépasse, l’absorbe et le renvoie à sa dépendance. Le monde voit une île riche en vanille, girofle, nickel, graphite, biodiversité, terres et jeunesse. Le Malgache, lui, voit les coupures d’électricité, les routes dégradées, les emplois précaires, les prix qui montent et l’État qui promet. Entre ces deux réalités se tient l’iceberg inversé[1] : la richesse visible de l’extérieur et l’appauvrissement vécu de l’intérieur. L’article pose une idée simple : Madagascar produit, extrait, exporte, puis rachète sous forme de dépendance ce qu’il n’a pas pu transformer. Les ressources sortent brutes. Les produits finis reviennent chers. Les marges industrielles se forment ailleurs. La pauvreté, elle, reste sur place. Ce n’est pas seulement un dysfonctionnement administratif. C’est une chaîne. Une chaîne de valeur pour les uns, une chaîne de dépendance pour les autres. La place assignée Madagascar n’est pas une anomalie. La CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement) rappelle que 95 économies en développement sur 143 étaient encore dépendantes des matières premières entre 2021 et 2023. Cette dépendance touche particulièrement les pays les moins avancés. Elle n’est donc pas une exception malgache, mais une condition largement partagée par les pays placés en périphérie du système productif mondial[2]. Cette périphérie a une fonction. Elle fournit ce dont les centres industriels ont besoin : matières premières, marchés ouverts, ressources critiques, main-d’œuvre disponible, stabilité minimale des flux. Les pays bénéficiaires n’ont pas nécessairement intérêt à voir leurs fournisseurs devenir des concurrents. Un Madagascar qui vend de la vanille brute reste utile. Un Madagascar qui transforme la vanille en extraits, en arômes, en poudre, en marques et en contrats longs devient un acteur industriel. Il capte une part de la marge. Il négocie. Il dérange. La pauvreté devient alors plus qu’un échec. Elle devient une position dans la chaîne mondiale. Un pays pauvre vend moins cher, accepte davantage de contraintes, dépend plus facilement de l’aide, conteste moins longtemps et négocie rarement depuis une position de force. Ce n’est pas dire que l’Occident organiserait seul la pauvreté malgache. C’est dire qu’un système mondial bénéficie objectivement d’un Madagascar qui transforme peu et reste disponible pour exporter brut. Le process de la captation Le mécanisme suit une logique presque industrielle. D’abord vient l’intérêt extérieur : sécuriser les ressources, maintenir l’accès aux marchés, conserver une influence géopolitique. Puis vient le cadre : accords commerciaux, normes, bailleurs, conditionnalités, diplomatie économique. Tout cela porte souvent le nom de coopération, de partenariat ou de réforme. Mais ce cadre peut rendre plus facile l’exportation brute que la transformation locale. Ensuite, les sociétés d’exploitation, les exportateurs, les logisticiens, les banques et les acheteurs internationaux sécurisent les flux. La matière sort. La valeur part avec elle. La transformation se fait dans les pays où l’électricité fonctionne, où le crédit est accessible, où les normes sont maîtrisées, où les marques contrôlent le marché final. Le premier verrou est financier. L’entrepreneur malgache peut parfois commercer, importer, collecter ou distribuer. Mais financer une industrie longue, acheter des équipements, construire une usine, obtenir une certification, tenir plusieurs années avant rentabilité : c’est une autre affaire. La Banque mondiale souligne que les contraintes de financement pèsent sur la productivité et la capacité d’investissement des entreprises malgaches[3]. Le second verrou est énergétique. C’est le nœud critique. Sans électricité stable, pas d’usine fiable. Sans usine fiable, pas de transformation compétitive. Sans transformation, pas de valeur ajoutée. Le FMI et la Banque mondiale documentent la fragilité de la JIRAMA, ses arriérés et son poids sur les finances publiques. À Madagascar, l’énergie n’est pas seulement un service défaillant. Elle est la frontière entre une économie de cueillette et une économie de transformation[4]. Conséquence ? De là découle le reste : peu d’usines, peu de transformation, exportation brute, importation de produits finis, déficit commercial, monnaie fragile, dette, dépendance aux bailleurs. Puis le social encaisse : pauvreté, exode, emplois précaires, transferts de la diaspora, survie quotidienne. Enfin, la politique administre la boucle. Une partie des élites ne transforme pas le système. Elle occupe les points de passage : importations, licences, contrats énergétiques, marchés publics, autorisations, intermédiation. L’aide comme décor moral Le système a aussi son langage de compensation. Aides, prêts, fondations, programmes RSE, appuis techniques, certifications, projets pilotes. Il ne faut pas les caricaturer. Certains projets sauvent des vies, financent de l’eau, soutiennent des écoles, renforcent des producteurs, modernisent des administrations. La Banque mondiale documente par exemple des programmes d’accès à l’eau, de soutien au secteur privé, au tourisme, à l’agribusiness et aux statistiques publiques à Madagascar[5]. Mais la question demeure : l’aide compense-t-elle la valeur perdue ? Ou rend-elle acceptable le système qui produit cette perte ? On prend la valeur, puis on rend l’appui. On capte la transformation, puis on finance la formation. On garde les usines ailleurs, puis on soutient les coopératives ici. On maintient l’export brut, puis on célèbre le partenariat. C’est peut-être la forme moderne de la dépendance : elle n’a pas toujours besoin d’être imposée par la force. Elle devient acceptable par la compensation. Elle se présente sous les traits du développement, alors même qu’elle laisse intacte la structure qui empêche le développement. Changer de place, pas quitter le monde D’autres pays ont connu ce piège. Le Ghana et la Côte d’Ivoire produisent le cacao, mais l’industrie mondiale du chocolat capte une grande partie de la valeur. La Zambie et la République Démocratique du Congo (RDC) connaissent les tensions classiques du cuivre et du cobalt : richesse minière, présence étrangère, volatilité des cours, captation politique. Le Botswana a choisi une autre voie avec le diamant : négocier, faire entrer l’État dans la gouvernance de la ressource, capter davantage de revenus et construire un partenariat plus équilibré. L’Indonésie a pris une option plus dure sur le nickel : restreindre l’exportation brute pour obliger l’investissement dans la transformation locale. Cette politique n’est pas sans risques. Elle suppose énergie, infrastructures, capitaux, régulation environnementale
La boucle est bouclée (Dossier)

Date : 22/05/26 Abstract Ce dossier analyse le paradoxe malgache d’un pays riche en ressources mais durablement enfermé dans la pauvreté. Vanille, girofle, nickel, graphite, ilménite, terres agricoles, biodiversité et position stratégique donnent à Madagascar un potentiel considérable. Pourtant, cette richesse se traduit faiblement en industrie locale, en recettes publiques, en emplois qualifiés, en souveraineté économique et en amélioration sociale. L’hypothèse centrale du dossier est que cette situation ne relève pas seulement d’une mauvaise gouvernance interne. Elle s’inscrit dans une architecture de dépendance où les ressources sortent du territoire sous forme brute, tandis que la transformation, les marges, les normes, les marques, le financement et le récit sont captés ailleurs. Cette architecture repose sur plusieurs verrous : faiblesse énergétique, accès limité au crédit productif, dépendance aux bailleurs, sous contrôle des flux, fiscalité insuffisante, intermédiation économique et maintien politique du système. Le dossier met en lumière les acteurs de cette chaîne, leurs motivations, les compensations visibles qui accompagnent parfois la captation de valeur, ainsi que le manque à gagner économique lié à l’absence de transformation locale, aux pertes énergétiques, au déficit de financement bancaire et aux faiblesses de contrôle de l’État. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’un acteur unique organiserait la pauvreté de Madagascar, mais de montrer qu’un système mondial et local bénéficie objectivement d’un pays qui vend brut, transforme peu, négocie faiblement et dépend durablement. Enfin, le dossier propose une voie de sortie réaliste : concentrer l’effort sur quelques filières prioritaires, créer des zones productives électrifiées, orienter le crédit vers la transformation, rendre les flux stratégiques visibles et mobiliser la diaspora comme capital patient. La boucle est bouclée, mais elle peut être démontée si elle est nommée, mesurée et attaquée à ses points de verrouillage. Télécharger l’article : Ici 🗞 Retrouver le débat autour de l’article tous les mardis soir ici :
Africa Forward – L’Afrique veut changer les règles

Date : 15/05/26 Nairobi, le sommet symptôme Africa Forward 2026 s’est tenu à Nairobi les 11 et 12 mai, coorganisé par le Kenya et la France. Présenté comme un rendez-vous de l’innovation, de la croissance et des partenariats Afrique-France, il ne peut pourtant pas être lu comme une simple séquence économique. Il intervient au moment où la présence française recule dans plusieurs pays africains, où les opinions publiques contestent l’ancien modèle d’influence, et où de nouveaux partenaires avancent leurs offres. Le choix de Nairobi est déjà un message. Capitale anglophone, est africaine, technologique, éloignée du vieux périmètre francophone, elle oblige Paris à parler depuis un autre centre de gravité. Africa Forward n’est donc pas le sujet. Il est le symptôme d’une question plus large : les États africains veulent-ils seulement changer d’interlocuteur, ou changer les règles mêmes de la relation ? Le partenariat demande des preuves Le mot partenariat rassure. Il remplace le vocabulaire de l’aide, de la coopération verticale et de la tutelle par celui de l’égalité. Mais un partenariat ne se mesure pas à la qualité des formules. Il se mesure à des questions simples : qui fixe les priorités, qui finance, qui prend les risques, qui possède les infrastructures, qui contrôle les données, qui arbitre les litiges, qui capte la valeur finale ? Les 23 milliards d’euros d’investissements annoncés par le président Emmanuel Macron pour le continent africain donnent au sommet une portée économique. Mais un volume d’investissement ne dit pas à lui seul si la relation devient symétrique. Il peut soutenir une capacité productive locale, ou prolonger une dépendance par les contrats, les concessions, les chaînes de valeur et les arbitrages. Un partenariat n’est égalitaire que si les règles le sont[1]. Panafricanisme : projet ou décor Le panafricanisme n’est pas né comme une formule diplomatique. Il s’est construit autour de l’unité des peuples d’ascendance africaine face à l’injustice raciale, aux inégalités et au colonialisme. L’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), fondée en 1963, portait déjà cette ambition : défendre la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’indépendance des États africains[2]. Mais ce mot est aujourd’hui disputé. Il existe un panafricanisme de projet, qui cherche à organiser la souveraineté. Il existe un panafricanisme institutionnel, porté par l’Union africaine, la ZLECAf (Zone de Libre-échange Continentale Africaine) et les mécanismes régionaux. Il existe aussi un panafricanisme de façade, parfois mobilisé par des régimes fermés pour remplacer la réforme interne par le discours anti-impérialiste. Le panafricanisme peut libérer lorsqu’il organise. Il peut tromper lorsqu’il transforme le rejet en slogan. De la Françafrique à la recomposition La phase actuelle ne se comprend qu’en distinguant trois moments. Le colonialisme fut la domination directe. Le néocolonialisme, tel que l’a théorisé Kwame Nkrumah, désigne les indépendances piégées dont les leviers réels restent orientés de l’extérieur[3]. La Françafrique, souvent annoncée comme révolue, demeure pourtant une matrice d’analyse utile pour comprendre certains prolongements français : réseaux politiques, bases militaires, contrats stratégiques, franc CFA, élites croisées, diplomatie parallèle[4]. Tout n’est pas resté immobile. Les sociétés africaines ont changé, les opinions publiques se sont durcies, et plusieurs instruments visibles reculent. La France tente elle aussi de se réinventer dans cette relation comme elle l’a déjà effectué à plusieurs reprises notamment à la veille des indépendances ou pour adoucir les angles d’un néocolonialisme trop marqué[5]. Mais la dépendance peut se déplacer. Quand la base militaire disparaît, la tutelle ne disparaît pas nécessairement. Elle persiste par la dette, les concessions minières, les infrastructures, la technologie, la formation des élites, les normes juridiques ou les récits. Plusieurs trajectoires africaines Le Mali, le Burkina Faso et le Niger incarnent la rupture frontale : départ ou réduction de la présence militaire française, montée d’un discours souverainiste, rapprochement avec la Russie et inscription dans l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette rupture est lisible et mobilisatrice, mais elle ne garantit pas la souveraineté. Elle peut aussi produire militarisation du pouvoir, restriction des libertés et transfert de dépendance sécuritaire[6]. Le Sénégal suit une voie plus institutionnelle, avec la fin de la présence militaire permanente française dans un cadre politique assumé. Le Rwanda illustre un redéploiement linguistique, diplomatique et économique qui a déplacé son horizon stratégique bien au-delà de la France. L’Éthiopie rappelle que l’Afrique peut se penser depuis ses propres centralités. Le Burundi rappelle que les héritages coloniaux africains ne se limitent pas à Paris. Le débat sur l’écart entre Afriques anglophone et francophone prolonge cette lecture. Dans une chronique RTL, François Lenglet[7] souligne que la langue ne suffit pas à expliquer les différences de trajectoire. Les facteurs décisifs seraient aussi monétaires, institutionnels et productifs : monnaie, droit, culture d’entreprise, capacité de produire localement. Il n’existe donc pas une sortie africaine du néocolonialisme. Il existe plusieurs chemins, dont certains libèrent, certains déplacent la dépendance, et d’autres la rebaptisent. Ce que les puissances viennent chercher La France ne quitte pas l’Afrique. Elle tente d’y préserver une présence autrement comme à chaque étape où elle a élaboré la stratégie et le narratif d’un retrait pour mieux perdurer[8], dans un contexte plus contesté, plus concurrentiel et plus coûteux politiquement. Moins par les bases, davantage par les contrats, l’investissement, la diplomatie économique, la francophonie élargie et le récit post Françafrique. Ses échanges commerciaux avec l’Afrique subsaharienne restent modestes, mais sa dépendance est stratégique : marchés futurs, énergie, minerais, votes diplomatiques, sécurité maritime, migrations, normes internationales[9]. La France n’est pas seule. Elle tient néanmoins à marquer son pré-carré par ce type d’initiatives. Cette dynamique reste d’autant plus ambivalente qu’elle s’appuie parfois sur des régimes dont la légitimité démocratique est contestée (Madagascar, Gabon, Tchad, …). La Chine cherche minerais critiques, ports, corridors, marchés et soutiens diplomatiques. L’Union européenne et les États-Unis cherchent à sécuriser les chaînes de valeur vertes, numériques et de défense. La Russie cherche des points d’appui militaires, miniers, informationnels et diplomatiques. La Turquie avance par le commerce, le BTP, les drones et les compagnies aériennes. Le Golfe cherche ports, terres, logistique et sécurité alimentaire. L’Inde avance par l’océan Indien, la diaspora, les médicaments génériques et le numérique[10]. La question africaine