C’est écrit…

Date : 24/04/26 Le moment où une transition change de nature Il est des séquences politiques qui ne font pas de bruit mais qui disent pourtant presque tout. L’arrestation de figures de la Gen Z suivie de l’ouverture parallèle d’un canal de dialogue par la Primature, appartiennent à cette catégorie. Vu de loin, le pouvoir pourrait plaider l’équilibre. Il serait à l’écoute d’une jeunesse de plus en plus contestataire mais s’attache méthodiquement à contenir les excès de quelques militants. Vu de plus près, le tableau est donc moins rassurant et ne peut que susciter des interrogations. Les charges évoquées contre plusieurs activistes relèvent de la sûreté de l’État ou de la conspiration criminelle, pendant que le discours officiel continue de parler d’apaisement et d’ouverture. C’est précisément ce mélange qui doit alerter. En avril 2026, plusieurs observateurs internationaux ont signalé une répression croissante contre des activistes Gen Z à Madagascar, tandis que le FMI constatait de son côté un contexte économique encore fragilisé tout en s’attelant à la préparation d’une loi de finances rectificative pour 2026[1]. Le point de bascule est donc là. Il tient dans un contraste simple : des jeunes sont interpelés au nom de la sûreté de l’État pendant qu’en surface le pouvoir continue de parler d’apaisement, de dialogue et de jeunesse. En quelques jours, la même séquence a produit deux images incompatibles en apparence : des activistes arrêtés au nom de la sécurité de l’État, et un pouvoir qui se remet en scène comme interlocuteur raisonnable de la jeunesse. C’est souvent ainsi que les transitions commencent à se refermer : non dans le fracas d’une rupture assumée, mais dans l’installation d’un double langage. Le plus significatif, dans la séquence récente, n’est pas seulement l’arrestation d’activistes. C’est le montage politique d’ensemble. D’un côté, le registre de la sûreté de l’État. De l’autre, l’ouverture d’un dialogue balisé par la Primature. Cette combinaison n’est pas une contradiction. C’est déjà une méthode en elle-même. Elle consiste à isoler les figures jugées menaçantes, tout en fabriquant des interlocuteurs plus faciles à gérer. Une transition ne change pas seulement de nature quand elle dissout un Parlement, interdit les partis ou proclame l’état d’exception. Elle se dénature quand elle commence à choisir quelle jeunesse elle accepte d’entendre et quels manifestants elle décide de considérer comme étant des menaces potentielles. C’est à ce moment précis que la contestation cesse d’être un fait politique pour devenir un problème de sécurité. Dans la grille de lecture établie par Diapason, Madagascar se situe désormais entre la requalification de la contestation, le début du verrouillage et une phase déjà visible de civilianisation de façade. Ce basculement n’a rien d’exceptionnel. Il obéit à une mécanique déjà observée ailleurs sur le continent africain : une contestation ouvre une brèche, un pouvoir nouveau s’installe en promettant la rupture, puis, face à l’impatience sociale et à l’absence de résultats rapides, la logique du contrôle commence à prendre le pas sur celle de la transformation. Le piège n’est pas népalais au sens géographique. Il est historique Le piège Népal[2] ne renvoie pas d’abord à un pays. Il est la résultante d’une mécanique connue. Une colère sociale fait sauter un verrou. Un pouvoir ancien vacille. Une force mieux organisée que la rue, souvent militaire ou politico-sécuritaire, s’installe au centre du jeu au nom de la stabilisation. Elle reprend les mots du mouvement, se couvre du vocabulaire de la refondation, puis réorganise le rapport de force à son avantage. La victoire symbolique reste dans les mains de la rue. La maîtrise de l’État passe ailleurs. Le dossier Diapason résume cela comme un cycle de victoire sans refondation réelle, de vide de leadership, puis de reprise en main par les élites ou l’armée.  Une leçon simple est à tirer de l’observation de ce cycle. Les transitions échouent rarement au moment de la rupture. Elles échouent quand les promesses formulées dans l’enthousiasme des premiers jours rencontrent la lenteur des structures réelles. L’eau ne revient pas. L’électricité ne se stabilise pas. La corruption ne recule pas visiblement. La dignité promise ne se matérialise pas. Alors la légitimité initiale se fissure. La contestation revient. Et le nouveau pouvoir doit choisir. Transformer plus vite ou contenir davantage. L’expérience africaine montre qu’à ce stade, beaucoup de régimes choisissent moins la réforme que le contrôle. Pour savoir ce que devient une transition, il faut donc moins écouter ce qu’elle dit d’elle-même que regarder ce qu’en ont fait d’autres régimes confrontés au même moment de vérité. Le couloir tchadien et gabonais Pour comprendre le moment malgache, il faut regarder du côté du Tchad et du Gabon. Non parce que les contextes seraient identiques, mais parce qu’ils montrent la même opération politique. Au Tchad, Mahamat Idriss Déby a converti une prise de pouvoir exceptionnelle en trajectoire électorale. Au Gabon, le pouvoir issu du coup d’août 2023 a lui aussi remis du référendum, de la présidentielle et du vocabulaire de la rénovation dans le décor. Dans les deux cas, la forme civile n’a pas effacé le rapport de force initial. Elle l’a rendu plus présentable. C’est ce couloir là que Madagascar semble vouloir emprunter. Pas encore la fermeture ouverte ni la suspension assumée du politique mais plutôt un stade plus souple, plus maîtrisé, souvent plus redoutable : on parle de dialogue, on remet du civil en vitrine, on sélectionne les interlocuteurs, on judiciarise les plus dérangeants, et l’on reprend la main sur le récit. Le pouvoir ne ferme pas encore tout. Il commence juste à refermer l’essentiel. Le spectre soudanais Mais derrière ce couloir, une autre image se profile : celle du Soudan. En 2019, la rue y fait tomber Omar el Béchir. Quelques mois plus tard, militaires et civils signent un partage du pouvoir censé conduire à des élections. En 2021, l’armée interrompt la transition. En 2023, la rivalité entre l’armée et les RSF débouche sur la guerre. En quelques années, une transition née d’une promesse politique bascule dans une lutte armée pour le centre de l’État. Le Soudan n’est pas un modèle à

De la rupture promise à la sûreté de l’État

Date : 17/04/26 Comment une transition annoncée ouverte commence à se refermer ? Des faits qui marquent une inflexion silencieuse Entre le 14 et le 15 avril 2026, une séquence s’installe presque silencieusement, sans rupture apparente, mais avec une portée politique majeure. Plusieurs militants GEN Z sont interpellés et placés en garde à vue à Anosy. Le motif est classique, pourrait-on dire mais, dans ce contexte particulier, devient ainsi central : atteinte à la sûreté de l’État. Le discours officiel reste en effet inchangé. Cohésion, apaisement, jeunesse. Le registre est inclusif. Ce contraste structure le moment. Ce n’est plus un décalage. C’est un basculement dans la manière dont le politique est géré. Une rupture qui se dilue À l’automne 2025, la transition s’ouvre sur une promesse : rompre avec le passé. Elle s’appuie sur une alliance implicite entre jeunesse mobilisée et acteurs institutionnels. Le CAPSAT[1] incarne alors cette posture en appelant à ne pas réprimer les manifestants. Quelques mois plus tard, le récit se fissure. Les acteurs de la rupture deviennent des cibles potentielles. La continuité apparaît là où la rupture était attendue. Ce qui devait changer résiste. Et c’est dans cette résistance que les transitions commencent à se déformer. Le double langage comme symptôme Le décalage entre discours et action n’est pas accidentel. Il révèle une tension. Le pouvoir doit préserver sa légitimité tout en faisant face à une réalité contraignante : attentes élevées, résultats tardifs, pression sociale persistante. De cet écart naît un double langage : celui du discours d’une part, celui de l’action de l’autre. Et ces deux registres commencent désormais à diverger. Une mécanique déjà connue Les transitions africaines ne basculent pas brutalement. Elles évoluent par séquences. Frustration. Mobilisation. Rupture. Attente. Décrochage. Pour comprendre ce qui se joue réellement, il faut sortir du cas malgache et observer cette mécanique. C’est dans la phase de réajustement que tout se joue. Quand les résultats tardent, la pression sociale ne disparaît pas. Elle revient, plus critique. Le pouvoir doit alors choisir : transformer ou contenir. L’histoire montre que la seconde option s’impose souvent. Pour comprendre ce qui se joue réellement, il faut sortir du cas malgache et regarder la mécanique des transitions africaines. Tableau – Les étapes des transitions africaines et positionnement de Madagascar   Étape Description (pattern africain) Signaux observables Exemples historiques (Afrique) Position Madagascar (2025-2026) 1. Accumulation des frustrations Dégradation progressive des conditions de vie + perte de confiance dans les institutions Crises eau/électricité, chômage, corruption perçue, colère diffuse Soudan (2018), Burkina Faso (2021) ✅ Phase atteinte (pré-septembre 2025) 2. Déclenchement du mouvement Mobilisation portée par une jeunesse urbaine connectée (type GEN Z) Manifestations spontanées, viralité réseaux sociaux, figures émergentes Sénégal (2021-2024), Nigéria (#EndSARS) ✅ Phase atteinte (septembre 2025) 3. Rupture politique / basculement Chute ou affaiblissement du pouvoir en place, intervention militaire ou institutionnelle Dissolution, vacance, prise de position des forces armées Mali (2020), Guinée (2021) ✅ Phase atteinte (octobre 2025) 4. Alliance tactique pouvoir–mouvement Le nouveau pouvoir se légitime via la rue et promet une rupture Discours pro-jeunesse, promesse de refondation, inclusion symbolique Tchad (transition post-Déby), Soudan (phase civile-militaire) ✅ Phase atteinte 5. Phase d’attente critique Le pouvoir doit produire des résultats rapides (services essentiels, justice) Attentes fortes sur eau, électricité, corruption Cas généralisé dans transitions africaines ✅ Phase atteinte (fin 2025 – début 2026) 6. Décrochage réalité / promesses Les résultats tardent, la frustration revient Maintien des pénuries, inertie administrative, tensions sociales Soudan (post-2019), Mali (post-2020) ⚠️ Phase enclenchée 7. Désalignement avec la jeunesse Le mouvement initial devient critique envers le nouveau pouvoir Reprises de manifestations, critiques publiques, fractures internes Algérie (Hirak), Soudan ⚠️ Phase en cours 8. Requalification de la contestation Le pouvoir redéfinit la contestation comme menace Usage de termes : “trouble à l’ordre public”, “sûreté de l’État” Pattern classique post-transition 🚨 Phase enclenchée (avril 2026) 9. Verrouillage progressif Mise en place d’un contrôle ciblé (arrestations, intimidation) Arrestations de leaders, pression judiciaire, flou juridique Égypte (post-2013), Soudan (2021) 🚨 Phase en cours 10. Civilianisation de façade Maintien d’un discours démocratique mais pratiques coercitives Discours d’unité vs actions répressives Cas fréquent dans transitions hybrides 🚨 Phase actuelle dominante 11. Stabilisation autoritaire Le régime se consolide avec contrôle politique durable Réduction de l’espace civique, neutralisation des oppositions Rwanda, Ouganda ⏳ Pas encore atteint mais manifestement en cours 12. Nouvelle rupture ou enlisement Soit explosion sociale, soit résignation progressive Reprise du cycle ou verrouillage durable Tous contextes africains ❓ Phase à venir C’est dans cette phase de réajustement que se produisent les inflexions les plus déterminantes. Lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous, la pression sociale ne disparaît pas. Elle se transforme. Elle se redéploie. Et elle revient, souvent plus critique, plus agressive. Face à cette pression, le pouvoir est confronté à un choix structurant : accélérer les transformations ou contenir les expressions de mécontentement. L’histoire montre que, dans de nombreux cas, la seconde option s’impose progressivement. Lecture synthétique : où se situe Madagascar Madagascar se situe entre les étapes 8 et 10 : Requalification de la contestation Début du verrouillage Discours encore conciliant Autrement dit : Une transition qui ne s’effondre pas, mais qui bascule vers une normalisation autoritaire non assumée. Une logique systémique Les transitions échouent rarement au moment de la rupture. Elles échouent lorsque le pouvoir ne produit pas de résultats. Dans ce vide : La légitimité s’érode La pression revient Le pouvoir bascule vers le contrôle Ce n’est pas un accident. C’est un mécanisme. Une transition ne bascule pas quand elle chute. Elle bascule quand elle commence à se protéger d’elle-même. Le glissement sécuritaire L’atteinte à la sûreté de l’État marque un changement de registre. La contestation cesse d’être politique. Elle devient un risque. Ce glissement redéfinit le cadre. L’opposition ne se discute plus. Elle se gère. Et ce qui se gère finit rarement par se résoudre. Le point de bascule Le basculement est subtil. Il survient lorsque le pouvoir issu de la contestation commence à la juger illégitime. Tant qu’elle affaiblit l’ancien ordre, elle est légitime. Lorsqu’elle conteste le

Une rupture sans relais : le paradoxe politique de la jeunesse malgache

Diapason est un « think tank » qui veut poser des questions, nourrir le débat, valoriser les initiatives et favoriser l’innovation socio-économique et politique pour le développement de Madagascar. Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles du think tank.  Nos valeurs Boussole / Cap Indépendance politique Multiculturel Vision à long terme Trait d’union entre savoir et pouvoir Éducation Recul nécessaire Liberté d’action Disruptif Bonne lecture !   Date : 14/04/26 Irruption politique d’une génération invisible Bien qu’ils représentent le quart de la population, les jeunes de la tranche d’âge 20-34 ans sont loin du protocole d’inclusion souhaité par les Objectifs de Développement Durable (ONU, horizon 2030) qui les placent au cœur de leurs initiatives pour le développement de Madagascar. Souvent confrontés à des défis d’ordre économique et social, la plupart restent régulièrement exclus des prises de décisions. Ce décalage structurel éclaire en partie un paradoxe apparent : malgré leur insatisfaction, ils sont moins susceptibles que leurs aînés de s’engager dans les processus politiques et civiques, en dehors des manifestations ou marches de protestation. C’est précisément cette apparente distance au politique qui rend leur irruption d’autant plus significative. Longtemps perçue comme désengagée, voire indifférente aux dynamiques politiques, cette jeunesse s’est imposée, le 25 septembre 2025, comme un acteur central du basculement institutionnel, révélant une capacité de mobilisation que peu d’observateurs avaient anticipée. Une politisation sans intégration Pour comprendre cette bascule, il faut revenir aux conditions sociales qui l’ont rendue possible. Confrontée à un chômage massif, à la précarité des parcours et à l’absence de perspectives crédibles, la génération Z malgache évolue dans un espace où les promesses d’ascension sociale apparaissent de plus en plus déconnectées des réalités. Dans ce contexte, l’absence d’engagement formel ne traduit pas une absence de politisation, mais une transformation de ses modalités. Loin de produire un engagement politique structuré, cette condition a nourri une défiance diffuse à l’égard des institutions et des élites dirigeantes. En ce sens, la politisation de cette jeunesse ne s’est pas faite par adhésion, mais par saturation. Cette politisation sans encadrement explique en grande partie la forme prise par le mouvement. Le mouvement qui a conduit au renversement de l’ancien président Andry Rajoelina se distingue ainsi par son caractère largement horizontal, peu hiérarchisé et difficilement récupérable dans ses premières phases. Dès lors, l’événement du 25 septembre doit être lu moins comme un point final que comme une mise en visibilité. Un point de bascule, bien plus qu’un aboutissement. Cette irruption révèle enfin un paradoxe fondamental : une génération que les institutions n’ont ni intégrée ni véritablement représentée s’est révélée capable d’en modifier brutalement l’équilibre. La jeunesse malgache n’a pas simplement participé à un moment de rupture : elle en a été l’un des principaux vecteurs, sans pour autant disposer des outils politiques lui permettant d’en structurer les suites. Or, c’est précisément dans cet écart entre capacité de rupture et incapacité d’institutionnalisation que se joue la séquence suivante. Car une mobilisation peut renverser un ordre, sans pour autant être en mesure d’en refonder un autre.   Une transition confisquée par les logiques anciennes Cette irruption, aussi spectaculaire soit-elle, n’a pas débouché sur une reconfiguration durable du pouvoir. Au contraire, elle a ouvert une séquence de transition au cours de laquelle les rapports de force se sont rapidement reconfigurés au profit des acteurs déjà établis. Très rapidement, les dynamiques à l’œuvre dans la phase de transition ont révélé une tendance bien connue des séquences de rupture politique : la reprise en main par les acteurs traditionnels. Ce mouvement de reprise en main s’est opéré à travers un mécanisme classique de refermeture des espaces décisionnels. Dans les semaines qui ont suivi le basculement du 25 septembre 2025, les espaces de décision se sont progressivement refermés autour de cercles déjà constitués – élites politiques, figures institutionnelles, réseaux d’influence préexistants. Là où la mobilisation avait été portée par une logique horizontale et diffuse, la transition s’est structurée selon des schémas plus classiques, marqués par la centralisation du pouvoir et la reconstitution de hiérarchies familières. La transition referme ce que la rue avait ouvert Dans ce processus, la jeunesse s’est retrouvée reléguée à un rôle essentiellement symbolique. Présente dans les discours, invoquée comme moteur du changement, elle demeure largement absente des instances où se définissent les orientations concrètes de la transition. Cette disjonction entre reconnaissance rhétorique et exclusion pratique traduit moins un oubli qu’un mécanisme de mise à distance. Intégrer réellement cette génération supposerait en effet de redéfinir les règles du jeu politique, au risque de fragiliser des équilibres que les acteurs en place cherchent précisément à préserver. Ce phénomène de confiscation ne repose pas uniquement sur une volonté délibérée d’exclusion. Il tient aussi aux caractéristiques mêmes du mouvement initial. Faiblement structuré, dépourvu de relais institutionnels solides, celui-ci n’a pas produit d’interlocuteurs clairement identifiés capables de s’imposer dans les négociations de la transition. En l’absence de traduction organisationnelle de la mobilisation, l’énergie politique générée s’est trouvée en grande partie captée par des acteurs mieux préparés à occuper l’espace institutionnel. Ainsi, la rupture portée par la GEN Z s’est progressivement transformée en ressource politique pour des logiques qu’elle entendait précisément dépasser. Le passage de la rue aux institutions a opéré comme un filtre, sélectionnant non pas les forces les plus représentatives de la mobilisation, mais celles déjà familières des mécanismes de pouvoir. Ce décalage met en lumière une tension structurelle : celle qui oppose la capacité à provoquer un changement à celle de l’organiser. En l’absence de passerelles entre ces deux dimensions, la jeunesse malgache se retrouve dans une position paradoxale – à l’origine du basculement, mais marginalisée dans sa traduction politique. Le risque d’un retour de flamme générationnel La mise à distance progressive de la jeunesse dans la phase de transition ne constitue pas seulement une contradiction politique : elle porte en elle les germes d’un déséquilibre plus profond. Car une génération qui a fait l’expérience concrète de sa capacité à infléchir le cours des événements ne revient pas aisément à

Madagascar, urgence énergétique : la guerre comme écran, la dépendance comme système

Date : 10/04/26 L’urgence qui tombe à point nommé Le 7 avril 2026, le Conseil des ministres malgache a décrété un état d’urgence énergétique de quinze jours sur l’ensemble du territoire. Le gouvernement explique que les perturbations d’approvisionnement provoquées par la guerre au Moyen-Orient ont plongé le pays dans une crise suffisamment grave pour menacer l’accès à l’énergie et la continuité des services publics. Dans l’absolu, l’argument est recevable. Le choc régional existe. Les cours pétroliers ont fortement réagi et plusieurs pays africains ont commencé à ajuster leurs prix, à rationner ou à préparer des mesures de sobriété. Mais, dans le cas malgache, cette explication n’éclaire qu’une partie du paysage. Elle décrit l’étincelle. Elle ne dit rien, ou presque, de la matière déjà sèche sur laquelle cette étincelle est tombée[1]. Une crise plus ancienne que l’événement géopolitique Car Madagascar n’a pas découvert sa fragilité énergétique le 7 avril. Bien avant le décret d’urgence, les signes de tension étaient déjà là. Le 17 mars, l’Office malgache des hydrocarbures signalait des difficultés d’approvisionnement en SP95 à Antananarivo et à Toamasina. Le 5 avril, l’OMH publiait encore des prix à la pompe inchangés pour avril, alors même que le Brent affiché sur son site avait bondi à 141,37 dollars le baril le 2 avril. Dans le même temps, la JIRAMA continuait de publier des prévisions de coupures pour la période du 3 au 9 avril. Autrement dit, avant même que l’État ne proclame l’urgence, le pays vivait déjà dans une économie de pénurie, de délestage et de tension logistique[2]. La dépendance n’est pas un accident, c’est une structure Pour comprendre la séquence actuelle, il faut sortir du réflexe événementiel et revenir à l’architecture du problème. Les analyses de fond sur Madagascar l’ont montré depuis longtemps, la crise énergétique n’est pas un dysfonctionnement isolé. Elle est l’un des lieux où se lit le plus clairement la dépendance du pays. Le FMI rappelle que seuls 36% des Malgaches ont accès à l’électricité. La même institution décrit une JIRAMA marquée par une production inefficiente, des pertes élevées sur le réseau et des tarifs inférieurs aux coûts de recouvrement. Elle souligne aussi que l’électricité constitue le deuxième frein à la compétitivité des entreprises dans le pays et que les déséquilibres du secteur pèsent directement sur les finances publiques. Dans ces conditions, le vrai sujet n’est pas seulement le prix du pétrole ou le retard d’une cargaison. Le vrai sujet est un système énergétique trop fragile pour absorber la moindre secousse externe sans basculer dans l’urgence nationale[3]. La JIRAMA, miroir d’un État qui compense sans transformer La JIRAMA se retrouve au centre de cette séquence non parce qu’elle serait le problème unique, mais parce qu’elle concentre les contradictions du système. Une entreprise publique chargée d’un service vital, dépendante d’intrants coûteux, insuffisamment assainie, prise entre impératif social, contrainte budgétaire et urgence technique, finit par devenir le miroir fidèle d’un État qui compense sans transformer. Le FMI insiste d’ailleurs sur la nécessité d’exécuter un véritable plan de redressement de la société, précisément parce que ses difficultés freinent la croissance, absorbent des ressources publiques et limitent l’investissement dans d’autres secteurs prioritaires. À cela s’ajoute la persistance des coupures, qui ne sont plus perçues comme une anomalie temporaire, mais comme un élément presque ordinaire de la vie économique. Le danger politique commence toujours là, lorsque l’exception devient habitude et que l’habitude finit par produire une forme d’acceptation résignée[4]. Le carburant cher, les prix gelés, le budget sous pression La guerre au Moyen-Orient a bel et bien aggravé la situation. Il serait artificiel de prétendre le contraire. Madagascar est fortement dépendant de carburants importés et se retrouve donc exposé à tout choc régional touchant les flux, les coûts de transport et les prix de référence. Mais l’autre donnée essentielle de la séquence est interne : l’État a choisi de maintenir les prix à la pompe en avril au même niveau qu’en mars, avec un SP95 à 4 900 ariary le litre, un gasoil à 4 660 ariary et un pétrole lampant à 3 510 ariary. Dans le même temps, 24/24 MG rapportait le 8 avril que, selon le ministère de l’Énergie, le seul prix FOB du gasoil atteignait déjà environ 6 000 ariary par litre, avant même d’ajouter le fret, les coûts portuaires, le stockage et la distribution. Ce décalage entre prix réel et prix affiché ne relève pas seulement de la communication. Il ouvre une tension budgétaire, sociale et politique majeure[5]. Le récit gouvernemental, ou le déplacement du centre de gravité C’est ici que la lecture politique devient indispensable. Les sources disponibles ne permettent pas d’affirmer sérieusement que l’État invente le choc extérieur. En revanche, elles montrent qu’il a très rapidement choisi d’en faire la clé principale du récit public. Le 2 avril, soit cinq jours avant l’état d’urgence, une réunion interministérielle se tenait déjà à Ambohidahy pour examiner les impacts de la guerre au Moyen-Orient sur l’économie nationale. Les autorités évoquaient les produits de première nécessité, les échanges commerciaux et les prix des carburants. Le séquençage est révélateur. Avant même le décret, le langage politique de la crise était déjà en place. Ce n’est pas anodin. Cela signifie que l’exécutif ne se contente pas de gérer une tension énergétique. Il organise aussi une hiérarchie des responsabilités. Le conflit régional est mis au premier plan, au moment précis où les fragilités internes deviennent impossibles à minimiser. Le point de bascule Le point de bascule se situe exactement là. Madagascar ne traverse plus seulement une crise énergétique. Il entre dans une crise de l’imputation. Tant que les délestages, les pénuries ponctuelles et la tension sur les approvisionnements pouvaient être lus comme les symptômes familiers d’un secteur mal géré, la crise restait technique, presque administrative. À partir du moment où le pouvoir l’inscrit dans la guerre au Moyen-Orient, elle change de nature. Elle devient une crise politique du récit. Qui doit répondre de la panne, le conflit international ou l’architecture nationale de dépendance qui transforme chaque secousse du monde en urgence intérieure ?

Les grands oubliés de la refondation : la jeunesse et la diaspora

Date : 03/04/26 La refondation promet de rebâtir le pays. Elle parle de rupture, de dignité retrouvée, de remise en ordre. Mais plus le discours s’installe, plus une question se précise : qui participe réellement à la définition du Madagascar en reconstruction ? Deux forces ont pesé dans l’ouverture de la séquence actuelle sans encore peser à proportion dans son architecture. La première est intérieure : la jeunesse. La seconde est extérieure : la diaspora. L’une a porté la colère, l’énergie, le coût social de la mobilisation. L’autre concentre des compétences, des réseaux, des ressources et une liberté de parole que le contexte intérieur limite souvent. Toutes deux sont invoquées. Aucune n’est encore pleinement intégrée. C’est là que se situe le point de bascule. Une refondation peut soit élargir le cercle de ceux qui décident, soit simplement moderniser le langage de la confiscation. À ce stade, le risque n’est plus théorique. Si la jeunesse et la diaspora restent consultées mais non branchées sur la décision, la refondation pourrait glisser d’une promesse d’ouverture vers une normalisation plus polie, mais pas plus inclusive. Une majorité du pays tenue à la porte À Madagascar, la jeunesse n’est pas un sujet parmi d’autres. Elle est le pays en format brut. La population a une structure extrêmement jeune, au point qu’évoquer sa jeunesse revient presque à parler de la majorité sociologique du pays. Cela devrait imposer une évidence simple : quand un pays est jeune à ce point, la question de la jeunesse n’est pas sectorielle. Elle est centrale. Or, cette centralité démographique ne s’est pas traduite en centralité politique. La jeunesse a été visible dans les rues, dans les réseaux, dans les revendications sur l’eau, l’électricité, la corruption, la vie chère, l’emploi, la dignité. Elle a servi d’alerte, de révélateur, de moteur. Mais elle reste très faiblement présente dans les lieux où se hiérarchisent les priorités, se distribuent les responsabilités et se négocient les arbitrages. Autrement dit, la jeunesse a été assez utile pour ouvrir la brèche, mais elle n’est pas encore assez reconnue pour participer à la reconstruction du cadre. Le vrai scandale n’est pas l’inaction, mais l’informalisation Le diagnostic le plus commode sur la jeunesse malgache consiste à la considérer comme une population en attente. Les données racontent autre chose. Elle travaille déjà. Elle travaille tôt. Elle travaille beaucoup. Mais elle travaille dans un environnement qui absorbe l’effort sans transformer cette énergie en force collective. C’est le cœur du problème. Une grande partie de la jeunesse active se trouve dans l’agriculture de faible productivité, le petit commerce, les activités de survie, les services précaires, les micro-activités urbaines. Ce n’est pas une jeunesse oisive. C’est une jeunesse surexploitée dans des circuits trop faibles pour produire de la mobilité sociale à grande échelle. Le vrai scandale n’est donc pas l’inaction mais l’informalisation de masse. Quand un pays laisse sa jeunesse apprendre la débrouille plutôt que l’accumulation de compétences, il ne gère pas une transition sociale. Il organise une perte de capacité nationale. La Gen Z n’a pas seulement protesté, elle a nommé le problème La Gen Z a compté parce qu’elle a relié les défaillances du quotidien aux impasses du système. Les coupures d’eau et d’électricité n’étaient pas des incidents techniques. Elles étaient devenues la preuve concrète d’un mode de gouvernement incapable d’assurer le minimum tout en continuant à réclamer la confiance. C’est pour cela que la séquence Gen Z ne peut pas être réduite à une poussée émotionnelle. Elle a exprimé une politisation nouvelle, moins partisane, plus horizontale, plus méfiante à l’égard des appareils, mais beaucoup plus nette sur les questions de justice, de corruption, de dignité et de blocage structurel. Le problème, aujourd’hui, n’est pas de savoir si la Gen Z a existé mais de savoir ce qu’on en fait. Si elle reste un symbole commode dans les discours et un acteur marginal dans les décisions, le système aura absorbé le choc sans se transformer lui-même. Le passage serait alors clair : de la contestation tolérée à l’intégration décorative. À Madagascar, la jeunesse n’a pas été spectatrice de la rupture. Elle en a été l’étincelle, le visage et parfois le prix. Mais au moment où la refondation prétend redessiner le pays, ceux qui ont ouvert la brèche découvrent qu’ils ne tiennent toujours pas la porte. L’autre force tenue à distance La diaspora malgache occupe elle aussi une place comparable, mais depuis l’extérieur. Elle n’est pas immense par le nombre. Elle ne ressemble pas aux grands ensembles diasporiques des puissances continentales. Mais elle est suffisamment dense, particulièrement en France, pour constituer un levier réel. Surtout, elle est fortement qualifiée. Les documents complémentaires mobilisés pour l’article convergent sur ce point. La diaspora étudiée dans les enquêtes récentes est largement diplômée, insérée dans les secteurs de la santé, de l’enseignement, de la recherche, de l’ingénierie et des services intellectuels. Elle est employable, mobile, souvent stabilisée dans les pays d’accueil. Elle représente donc un capital humain stratégique que Madagascar ne peut plus se permettre de regarder comme une simple périphérie affective. Le malentendu est ancien. Le débat public réduit encore souvent la diaspora à l’argent qu’elle envoie, à la nostalgie qu’elle entretient ou aux leçons qu’on lui reproche de donner à distance. En réalité, le sujet principal est ailleurs. Ce qui manque à Madagascar, ce n’est pas seulement le financement. C’est la capacité à raccorder des compétences extérieures à des besoins intérieurs de façon fiable, lisible et durable. Une diaspora présente, mais surtout par le bas Là encore, la réalité est moins flatteuse pour les institutions que pour la société. La diaspora agit déjà. Elle soutient des proches, des associations, des projets. Elle forme, donne, aide, s’informe, voyage, relaie. Mais son action reste principalement informelle, familiale, communautaire ou associative. Les contributions les plus structurées restent minoritaires, non parce que la volonté manque, mais parce que la confiance fait défaut. Les enquêtes citées dans les documents Diapason sont très claires. Une majorité souhaite faire davantage dans les années à venir. Plus de 70% des répondants se

France, Madagascar : la fin d’une relation évidente

Date : 27/03/26 Introduction La relation franco-malgache ne s’est pas effondrée. Elle s’est déplacée. Longtemps centrale, presque naturelle dans les représentations comme dans les circuits du pouvoir, elle entre dans une phase plus incertaine. La France reste un acteur important. Mais elle n’est plus l’axe autour duquel tout s’organise. Madagascar, lui, découvre que la diversification des partenaires n’est pas encore une stratégie. Entre recomposition diplomatique, guerre de perception et risque de dépendances multiples, une question s’impose : le pays transforme-t-il réellement ses rapports au monde, ou recycle-t-il ses vieux équilibres sous une autre forme ? Une relation encore dense La première erreur serait de parler de rupture. La relation entre la France et Madagascar continue d’être épaisse et matériellement concrète. Elle repose sur des échanges économiques importants, sur une coopération active, sur des entreprises déjà présentes dans des secteurs clés, sur des réseaux humains, linguistiques, institutionnels et éducatifs qui ne disparaissent pas d’un coup. En surface, tout cela ressemble encore à une relation classique entre un partenaire historique et un ancien territoire colonisé devenu souverain. En profondeur, pourtant, l’ambivalence demeure. Car cette densité n’efface ni l’asymétrie du lien, ni la mémoire longue qui l’accompagne.  Une histoire qui pèse encore C’est cette mémoire qui continue de troubler le présent. Héritage colonial non résolu, question des Îles Éparses, perception d’interférences politiques, soupçon récurrent d’une proximité française avec certaines élites : la relation reste traversée par des lignes de fracture que les séquences diplomatiques ne suffisent pas à refermer. Elle n’est ni rompue, ni stabilisée. Elle fonctionne par cycles, avec ses phases de crispation, puis de réchauffement, comme si aucune normalisation durable n’arrivait vraiment à s’imposer. Dans ce type de relation, le passé ne reste jamais derrière. Il revient dans chaque discussion pour le présent. Le centre du jeu a néanmoins changé Le vrai basculement est ailleurs. Il tient au fait que la relation France-Madagascar n’est plus une relation bilatérale centrale. Elle est désormais prise dans un système plus large, plus nerveux, plus concurrentiel. Madagascar cherche à ne plus dépendre d’un seul partenaire. La Russie avance sur le terrain sécuritaire. La Chine poursuit sa logique économique. D’autres acteurs, plus discrets, s’installent eux aussi. La France reste présente, mais elle n’occupe plus seule le centre de gravité. Elle agit davantage dans un espace de négociation multipolaire où elle doit composer, défendre ses positions et parfois rattraper le terrain perdu. Plus de marge, plus de risque Cette diversification donne à Madagascar davantage de latitude. Le pays peut comparer, arbitrer, jouer avec plusieurs partenaires, élargir ses options. Sur le papier, cela ressemble à un gain de souveraineté. Mais la multipolarité ne produit pas automatiquement de l’autonomie. Elle peut aussi produire une fragmentation des dépendances. Un pays qui ne renforce pas sa capacité de négociation peut s’éloigner d’une dépendance visible pour entrer dans plusieurs dépendances partielles, moins lisibles mais tout aussi contraignantes. Le danger n’est donc pas seulement de rester pris dans un engrenage asymétrique avec la France. Il est de transformer cette asymétrie en marché concurrentiel de la dépendance. Le piège de la recomposition C’est ici que la grille du piège Népal devient utile. Elle permet de comprendre qu’un changement d’acteurs, à l’intérieur du pays comme dans ses relations extérieures, ne suffit pas à produire une transformation réelle. Une nouvelle génération peut émerger. De nouveaux partenaires peuvent apparaître. Le discours souverainiste peut gagner du terrain. Et pourtant, les structures profondes peuvent rester intactes : circuits économiques orientés vers les mêmes intérêts, cadres institutionnels hérités, élites stabilisées dans les mêmes réseaux, dépendances réorganisées mais non réduites. Ce qui change alors, ce n’est pas la nature du système. C’est sa mise en scène. Transformer ou recycler La question centrale est donc simple, mais sévère : Madagascar est-il en train de transformer ses structures, ou de recycler ses équilibres sous une autre forme ? C’est là que la charte Diapason impose d’aller plus loin que la seule description. Les éléments accumulés ne disent pas seulement qu’une recomposition est en cours. Ils suggèrent que le pays s’approche d’un point de bascule où la reproduction pourrait l’emporter sur la transformation. Diversifier les partenaires sans rééquilibrer le rapport de force, afficher la souveraineté sans modifier les mécanismes économiques profonds, renouveler les figures sans déplacer les règles : tout cela peut donner l’apparence du changement tout en consolidant le système existant. La France confrontée, elle aussi, à sa propre limite Dans cette séquence, la France affronte elle aussi son propre point de bascule. Sa posture est lisible. Elle cherche à rester utile sans s’exposer au cœur du risque politique. Elle privilégie les projets de développement, la formation, les dispositifs techniques, les appuis périphériques, les relais institutionnels plus sûrs. C’est une stratégie rationnelle. Elle limite les coûts. Elle évite l’enlisement. Mais elle a une conséquence évidente : la France améliore parfois les marges du système sans en modifier les mécanismes centraux. Elle agit, mais elle transforme peu. Elle reste présente, mais de moins en moins structurante. À ce stade, la qualification paraît justifiée : la France est en train de devenir un stabilisateur périphérique. Une guerre de perception Cette évolution est aggravée par une autre réalité, plus diffuse mais décisive : la perception. La France peut financer, accompagner, former, soutenir. Cela ne suffit plus. Dans l’opinion, une idée s’installe progressivement : la France fait encore partie du système qui n’a pas produit les résultats attendus. Que cette perception soit parfaitement juste ou non n’est plus l’essentiel. Elle pèse. Elle transforme le regard porté sur sa présence. Dans un pays où les coupures d’électricité, l’accès limité à l’eau et la faiblesse des services structurent la vie quotidienne, la question devient brutale : qui est là depuis longtemps, et pourquoi cela ne change-t-il pas davantage ? Dans ce raisonnement, la France est naturellement incluse, voire perdante. Le poids du temps long C’est aussi ce qui rend illusoire l’idée d’un remplacement rapide de la France. On ne change pas un partenaire structurant comme on change de fournisseur. La relation franco malgache dépasse les seuls flux économiques.

Le Premier ministre : Fonction centrale ou rouage institutionnel ?

Date : 20/03/26 Limogé sans explication, remplacé sans débat : le départ du Premier ministre Herintsalama Rajaonarivelo et la nomination de son successeur interrogent bien au-delà des personnes. Une révocation sans motif Le 9 mars, le Président de la Refondation de la République, Michaël Randrianirina, a mis fin aux fonctions de son Premier ministre, Herintsalama Rajaonarivelo. Cinq mois à peine après sa nomination, celui-ci disparaît du paysage gouvernemental sans explication. Une semaine plus tard, un nouveau chef de gouvernement est désigné : Mamitiana Rajaonarison, haut fonctionnaire peu connu du grand public, issu de l’administration, principalement dans la lutte contre la corruption : Bianco (Bureau Indépendant Anti-Corruption), Samifin (Service de renseignement financier). À première vue, l’enchaînement des événements pourrait relever de la simple mécanique politique. Mais à y regarder de plus près, il soulève une question autrement plus fondamentale : que reste-t-il du cadre institutionnel censé régir l’exercice du pouvoir ? Car la Constitution de la IVe République (11 décembre 2010) est sans ambiguïté. Son article 54 prévoit que le Président de la République ne peut mettre fin aux fonctions du Premier ministre que dans deux cas précis : sur présentation de la démission du gouvernement ou en cas de faute grave ou de défaillance manifeste. Or, dans le cas présent, aucune de ces conditions n’a été publiquement invoquée. Ni démission, ni faute, ni même une explication minimale. Ce qui frappe ici, ce n’est pas le changement d’homme, c’est l’absence totale de justification. Ce silence n’est pas anodin. Il constitue en lui-même un fait politique, d’autant plus que le président n’a pas été élu, mais désigné par la Haute Cour constitutionnelle pour pallier la vacance du pouvoir (Décision n°10-HCC/D3 du 14 octobre 2025). En contournant, ou à tout le moins en ignorant ostensiblement l’exigence de justification posée par la Constitution, le pouvoir exécutif installe une pratique qui affaiblit la portée même de la norme juridique. Car une règle qui peut être écartée sans explication cesse, de facto, d’être contraignante. Elle devient décorative. Autrement dit, elle cesse d’encadrer le pouvoir pour simplement l’accompagner. Dès lors, la question dépasse le cas individuel de Herintsalama Rajaonarivelo. Elle touche à la cohérence même du cadre institutionnel et à son équilibre dans l’architecture du pouvoir. Une fonction vidée de sa substance Dans un régime semi-présidentiel, le chef du gouvernement est censé diriger l’action gouvernementale, coordonner les politiques publiques et incarner une forme de responsabilité politique distincte de celle du chef de l’État. Il constitue, en théorie, un pivot entre la décision politique et sa mise en œuvre administrative. Mais que devient ce rôle lorsqu’il peut être interrompue sans motif explicite, dans un délai aussi court, le Premier ministre pouvant alors être remplacé par une figure sans base politique identifiable ? Le sort réservé à Herintsalama Rajaonarivelo ne relève pas d’un accident. Il illustre une logique. Celle d’un pouvoir qui se concentre, qui se verticalise, et qui réduit progressivement les institutions à de simples instruments. Une hypothèse s’impose progressivement : celle d’un Premier ministre réduit à un rôle d’exécutant, voire de variable d’ajustement. Dans la pratique qui se dessine, il n’est plus qu’un rouage. Un rouage remplaçable. Un rouage silencieux. Un rouage sans autonomie. Un rouage révocable sans explication. De centre de gravité du pouvoir gouvernemental, le locataire de Mahazoarivo est devenu un relais interchangeable, dont la stabilité dépend moins de critères institutionnels que de la seule volonté présidentielle. Une fragilité ancienne Dans l’histoire politique malgache, le rôle de Premier ministre n’a jamais véritablement bénéficié d’une stabilité durable. Selon les périodes, il a tantôt servi de centre de coordination gouvernementale, tantôt de point d’équilibre provisoire entre des forces politiques concurrentes, tantôt encore de simple relai du pouvoir présidentiel. Cette plasticité n’est pas un détail. Elle dit quelque chose de plus profond sur la difficulté, à Madagascar, à faire exister durablement des institutions autonomes. Les transitions politiques, les recompositions de majorité et les crises récurrentes ont souvent transformé les positions exécutives en variables d’ajustement. Dans ce paysage, le Premier ministre apparaît moins comme une institution solidement installée que comme une position exposée, dépendante des rapports de force du moment. Sa vulnérabilité ne date donc pas d’hier. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est le degré de normalisation de cette fragilisation. Car lorsque l’instabilité devient silencieuse, lorsqu’elle ne suscite ni justification, ni débat, ni clarification institutionnelle, elle cesse d’être perçue comme une anomalie. Elle devient une manière ordinaire de gouverner. Et c’est précisément à ce moment-là que la fonction du Premier ministre cesse d’être éminemment politique en perdant sa qualité de véritable rouage institutionnel. Pourquoi maintenir la fonction de Premier ministre ? À ce stade, la question n’est plus seulement fonctionnelle. Elle devient institutionnelle. Dans ce contexte, une question plus fondamentale encore émerge : pourquoi cette configuration du pouvoir est-elle maintenue dans l’architecture institutionnelle ? Historiquement, dans les régimes semi-présidentiels, cette fonction répond à une logique d’équilibre. Elle permet de distinguer la direction politique incarnée par le chef de l’État de la conduite opérationnelle du gouvernement. Elle introduit un niveau de responsabilité intermédiaire, susceptible d’absorber les tensions politiques et d’assurer une continuité administrative. Mais cet équilibre suppose une condition essentielle : l’existence d’une autonomie relative du chef du gouvernement. Autonomie politique, dans sa capacité à incarner une majorité ou une ligne ; autonomie institutionnelle, dans sa faculté à diriger effectivement l’action gouvernementale. Or, lorsque cette autonomie disparaît, l’équilibre institutionnel perd sa raison d’être. Maintenir un Premier ministre dans un système où les décisions sont concentrées au sommet peut alors répondre à d’autres logiques. Une logique de façade, d’abord : celle de préserver l’apparence d’un régime équilibré, conforme aux standards constitutionnels. Une logique de délégation, ensuite : confier la gestion quotidienne à un exécutant tout en conservant l’essentiel du pouvoir décisionnel. Une logique de responsabilité, enfin : disposer d’un fusible institutionnel en cas de difficulté. Dans cette configuration, le Premier ministre ne constitue plus un contrepoids ni un centre de gravité. Il devient un intermédiaire fonctionnel, dont l’existence relève davantage de la forme institutionnelle que de la réalité du pouvoir. Dès lors,

La Refondation : premier bilan et perspectives

Date : 13/03/26 Introduction Lorsque la transition politique appelée « Refondation » s’est ouverte à Madagascar en octobre 2025, beaucoup y ont vu un moment de bascule historique. Une mobilisation populaire d’ampleur, portée par une jeunesse urbaine lassée des crises quotidiennes, est parvenue à fissurer un pouvoir installé depuis plusieurs années. L’armée a refusé de réprimer les manifestants. Le régime s’est effondré en quelques jours. Une transition politique s’est installée. Dans l’enthousiasme des premières semaines, la Refondation apparaît alors comme une opportunité rare : celle de repenser les institutions, de combattre la corruption et de corriger les déséquilibres structurels qui ont fragilisé l’État malgache depuis des décennies. Mais cinq mois plus tard, le constat est plus ambigu. Le gouvernement est dissous. Le Premier ministre quitte ses fonctions. Les promesses de transformation semblent suspendues. Pour comprendre cette séquence, il faut revenir à l’histoire même de cette refondation. Car les fragilités qui ont conduit à son blocage étaient présentes dès ses premiers jours. Une refondation née d’une crise sociale La séquence commence le 25 septembre 2025 à Antananarivo. Des manifestations éclatent dans la capitale. Les revendications portent d’abord sur des questions concrètes : coupures d’électricité, pénuries d’eau, inflation, dégradation du niveau de vie et corruption. Mais très rapidement, ces protestations prennent une dimension politique. Une partie des manifestants réclame la démission du président en place et dénonce un système jugé incapable de répondre aux besoins fondamentaux de la population. Le mouvement se caractérise par une forte présence de jeunes urbains, souvent désignés sous l’appellation de Génération Z. Leur mobilisation se diffuse rapidement grâce aux réseaux sociaux et échappe largement aux structures politiques traditionnelles. Cette mobilisation ouvre une brèche dans un système politique pourtant solidement installé. Mais elle reste avant tout un mouvement social. Elle ne dispose ni d’une organisation structurée, ni d’un leadership politique clairement identifié. Le tournant militaire Le véritable basculement intervient les 11 et 12 octobre 2025. Une unité militaire importante, le CAPSAT, annonce qu’elle refuse de tirer sur les manifestants. Ce geste modifie profondément l’équilibre politique. L’armée devient alors l’arbitre de la crise. Le président quitte le pays. Quelques jours plus tard, la Haute Cour constitutionnelle investit le colonel Michaël Randrianirina comme président de la Refondation de la République. La transition est officiellement lancée. Cette décision s’inscrit dans un cadre institutionnel particulier où la Haute Cour constitutionnelle joue un rôle central dans la validation des transitions politiques à Madagascar. Dans l’immédiat, l’objectif affiché est double : stabiliser la situation politique et préparer une réforme des institutions. L’armée se présente comme garante de l’ordre et de la transition, tout en affirmant sa volonté de remettre progressivement le pouvoir aux civils. Une civilianisation rapide La transition entre dans une nouvelle phase le 20 octobre 2025 avec la nomination d’un Premier ministre civil : Herintsalama Rajaonarivelo. Le choix de ce profil répond à une logique précise. Ancien dirigeant du patronat malgache et technocrate reconnu, Rajaonarivelo est perçu comme une figure capable de rassurer les milieux économiques et les partenaires internationaux. Le gouvernement qu’il forme quelques jours plus tard comprend une trentaine de ministres. Officiellement, la transition militaire cède la place à une gouvernance civile. Mais cette civilianisation révèle rapidement une ambiguïté majeure. Un Premier ministre issu du système Avant sa nomination à la tête du gouvernement, Herintsalama Rajaonarivelo occupait un poste stratégique dans le système financier malgache. Il était président du conseil d’administration de la BNI Madagascar, l’une des principales banques du pays. Dans une institution bancaire de cette taille, la fonction de président du conseil d’administration ne relève pas d’un rôle symbolique. Le conseil supervise les mécanismes de gouvernance, les dispositifs de conformité et les systèmes de contrôle interne destinés à prévenir les opérations financières à risque. Dans les grandes banques, ces mécanismes constituent la première ligne de défense contre les flux suspects et les opérations potentiellement liées au blanchiment d’argent. La question soulevée par cette séquence n’est donc pas celle d’une responsabilité individuelle, mais celle du fonctionnement global du système bancaire et de sa capacité à détecter et encadrer des mouvements de capitaux d’une telle ampleur. Cette position le plaçait au cœur des circuits financiers qui structurent l’économie nationale. Quelques jours avant sa nomination, une affaire financière attire l’attention : des transferts de fonds importants attribués à l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga vers l’île Maurice. Ces opérations font l’objet d’enquêtes pour blanchiment et conduisent au gel de plusieurs comptes bancaires dans différentes institutions financières malgaches. Plusieurs banques sont concernées, dont la BNI. Il est important de préciser qu’aucune source publique n’affirme que Rajaonarivelo a participé à ces transferts. Mais la chronologie de ces événements soulève des interrogations dans le débat public. Le président du conseil d’administration d’une banque impliquée dans des flux financiers controversés devient Premier ministre au moment même où la transition politique s’installe. Cette séquence alimente une question plus large : celle de la continuité des réseaux économiques dans la transition politique. Chronologie BNI / Ravatomanga Cette chronologie suscite à tout le moins un vrai questionnement en matière de gouvernance. Quelques jours avant sa nomination, nous notions en effet que Herintsalama Rajaonarivelo présidait le conseil d’administration de la BNI Madagascar, l’une des principales banques du pays. Au même moment, nous soulignions également que des enquêtes financières ont été menées sur des transferts de fonds attribués à l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga vers l’île Maurice. Plusieurs comptes bancaires liés à ces opérations ont été alors gelés. La question posée dans le débat public ne remettait pas en cause la responsabilité personnelle du futur Premier ministre, mais visait à s’assurer de la capacité du système bancaire à détecter et prévenir des flux financiers d’une  grande ampleur. Cette séquence illustre la proximité structurelle entre les sphères économique et politique. La permanence des structures de pouvoir Pour une partie de l’opinion publique et des acteurs du mouvement de protestation, cette nomination symbolise une réalité difficile à ignorer. Le système politique peut changer de dirigeants sans modifier ses structures profondes. Nous n’avions de cesse de le souligner dans nos précédents articles. (S9-26) Les milieux

Replay Africa global Télésud : « Multipolaire » avec Diapason

Jeudi 05/03/26 – 19:00 🎥 Replay de l’émission « Africa global Télésud »   Diapason est invité à décrypter l’actualité de Madagascar sur Global Africa Télésud, 📺 Russie, Iran, Océan Indien : Madagascar au cœur d’un nouvel échiquier géopolitique Dans cette émission sur Global Africa TeleSud, nous analysons les conséquences des frappes en Iran sur l’équilibre stratégique de l’océan Indien et les ambitions des grandes puissances dans la région. Pourquoi Madagascar attire-t-il autant d’attention ? Sa position à l’entrée du canal du Mozambique, sa vaste zone économique exclusive et la proximité des grandes routes maritimes en font un territoire clé dans la compétition géopolitique mondiale. Au programme du débat : • Les ambitions russes à Madagascar • Le rôle stratégique de Diego Garcia et de la ZEE française • La militarisation croissante de l’océan Indien • Le jeu d’équilibriste diplomatique de Madagascar entre Moscou, Paris et Washington • Les enjeux pour la souveraineté et la stabilité régionale Dans un contexte de tensions au Moyen-Orient, l’océan Indien redevient un espace stratégique majeur. La question centrale demeure : Madagascar peut-il transformer sa position géographique en atout stratégique, ou risque-t-il de devenir un terrain de rivalité entre puissances ? 👉 Analyse et décryptage dans cette émission. Sources : Global Africa TeleSud #GlobalAfricaTeleSud #Geopolitique #OceanIndien#Russie #Iran #France #DiegoGarcia #Diapason_Think_Tank #Madagascar

Comité de Rédaction