Madagascar, urgence énergétique : la guerre comme écran, la dépendance comme système

Date : 10/04/26 L’urgence qui tombe à point nommé Le 7 avril 2026, le Conseil des ministres malgache a décrété un état d’urgence énergétique de quinze jours sur l’ensemble du territoire. Le gouvernement explique que les perturbations d’approvisionnement provoquées par la guerre au Moyen-Orient ont plongé le pays dans une crise suffisamment grave pour menacer l’accès à l’énergie et la continuité des services publics. Dans l’absolu, l’argument est recevable. Le choc régional existe. Les cours pétroliers ont fortement réagi et plusieurs pays africains ont commencé à ajuster leurs prix, à rationner ou à préparer des mesures de sobriété. Mais, dans le cas malgache, cette explication n’éclaire qu’une partie du paysage. Elle décrit l’étincelle. Elle ne dit rien, ou presque, de la matière déjà sèche sur laquelle cette étincelle est tombée[1]. Une crise plus ancienne que l’événement géopolitique Car Madagascar n’a pas découvert sa fragilité énergétique le 7 avril. Bien avant le décret d’urgence, les signes de tension étaient déjà là. Le 17 mars, l’Office malgache des hydrocarbures signalait des difficultés d’approvisionnement en SP95 à Antananarivo et à Toamasina. Le 5 avril, l’OMH publiait encore des prix à la pompe inchangés pour avril, alors même que le Brent affiché sur son site avait bondi à 141,37 dollars le baril le 2 avril. Dans le même temps, la JIRAMA continuait de publier des prévisions de coupures pour la période du 3 au 9 avril. Autrement dit, avant même que l’État ne proclame l’urgence, le pays vivait déjà dans une économie de pénurie, de délestage et de tension logistique[2]. La dépendance n’est pas un accident, c’est une structure Pour comprendre la séquence actuelle, il faut sortir du réflexe événementiel et revenir à l’architecture du problème. Les analyses de fond sur Madagascar l’ont montré depuis longtemps, la crise énergétique n’est pas un dysfonctionnement isolé. Elle est l’un des lieux où se lit le plus clairement la dépendance du pays. Le FMI rappelle que seuls 36% des Malgaches ont accès à l’électricité. La même institution décrit une JIRAMA marquée par une production inefficiente, des pertes élevées sur le réseau et des tarifs inférieurs aux coûts de recouvrement. Elle souligne aussi que l’électricité constitue le deuxième frein à la compétitivité des entreprises dans le pays et que les déséquilibres du secteur pèsent directement sur les finances publiques. Dans ces conditions, le vrai sujet n’est pas seulement le prix du pétrole ou le retard d’une cargaison. Le vrai sujet est un système énergétique trop fragile pour absorber la moindre secousse externe sans basculer dans l’urgence nationale[3]. La JIRAMA, miroir d’un État qui compense sans transformer La JIRAMA se retrouve au centre de cette séquence non parce qu’elle serait le problème unique, mais parce qu’elle concentre les contradictions du système. Une entreprise publique chargée d’un service vital, dépendante d’intrants coûteux, insuffisamment assainie, prise entre impératif social, contrainte budgétaire et urgence technique, finit par devenir le miroir fidèle d’un État qui compense sans transformer. Le FMI insiste d’ailleurs sur la nécessité d’exécuter un véritable plan de redressement de la société, précisément parce que ses difficultés freinent la croissance, absorbent des ressources publiques et limitent l’investissement dans d’autres secteurs prioritaires. À cela s’ajoute la persistance des coupures, qui ne sont plus perçues comme une anomalie temporaire, mais comme un élément presque ordinaire de la vie économique. Le danger politique commence toujours là, lorsque l’exception devient habitude et que l’habitude finit par produire une forme d’acceptation résignée[4]. Le carburant cher, les prix gelés, le budget sous pression La guerre au Moyen-Orient a bel et bien aggravé la situation. Il serait artificiel de prétendre le contraire. Madagascar est fortement dépendant de carburants importés et se retrouve donc exposé à tout choc régional touchant les flux, les coûts de transport et les prix de référence. Mais l’autre donnée essentielle de la séquence est interne : l’État a choisi de maintenir les prix à la pompe en avril au même niveau qu’en mars, avec un SP95 à 4 900 ariary le litre, un gasoil à 4 660 ariary et un pétrole lampant à 3 510 ariary. Dans le même temps, 24/24 MG rapportait le 8 avril que, selon le ministère de l’Énergie, le seul prix FOB du gasoil atteignait déjà environ 6 000 ariary par litre, avant même d’ajouter le fret, les coûts portuaires, le stockage et la distribution. Ce décalage entre prix réel et prix affiché ne relève pas seulement de la communication. Il ouvre une tension budgétaire, sociale et politique majeure[5]. Le récit gouvernemental, ou le déplacement du centre de gravité C’est ici que la lecture politique devient indispensable. Les sources disponibles ne permettent pas d’affirmer sérieusement que l’État invente le choc extérieur. En revanche, elles montrent qu’il a très rapidement choisi d’en faire la clé principale du récit public. Le 2 avril, soit cinq jours avant l’état d’urgence, une réunion interministérielle se tenait déjà à Ambohidahy pour examiner les impacts de la guerre au Moyen-Orient sur l’économie nationale. Les autorités évoquaient les produits de première nécessité, les échanges commerciaux et les prix des carburants. Le séquençage est révélateur. Avant même le décret, le langage politique de la crise était déjà en place. Ce n’est pas anodin. Cela signifie que l’exécutif ne se contente pas de gérer une tension énergétique. Il organise aussi une hiérarchie des responsabilités. Le conflit régional est mis au premier plan, au moment précis où les fragilités internes deviennent impossibles à minimiser. Le point de bascule Le point de bascule se situe exactement là. Madagascar ne traverse plus seulement une crise énergétique. Il entre dans une crise de l’imputation. Tant que les délestages, les pénuries ponctuelles et la tension sur les approvisionnements pouvaient être lus comme les symptômes familiers d’un secteur mal géré, la crise restait technique, presque administrative. À partir du moment où le pouvoir l’inscrit dans la guerre au Moyen-Orient, elle change de nature. Elle devient une crise politique du récit. Qui doit répondre de la panne, le conflit international ou l’architecture nationale de dépendance qui transforme chaque secousse du monde en urgence intérieure ?
Les grands oubliés de la refondation : la jeunesse et la diaspora

Date : 03/04/26 La refondation promet de rebâtir le pays. Elle parle de rupture, de dignité retrouvée, de remise en ordre. Mais plus le discours s’installe, plus une question se précise : qui participe réellement à la définition du Madagascar en reconstruction ? Deux forces ont pesé dans l’ouverture de la séquence actuelle sans encore peser à proportion dans son architecture. La première est intérieure : la jeunesse. La seconde est extérieure : la diaspora. L’une a porté la colère, l’énergie, le coût social de la mobilisation. L’autre concentre des compétences, des réseaux, des ressources et une liberté de parole que le contexte intérieur limite souvent. Toutes deux sont invoquées. Aucune n’est encore pleinement intégrée. C’est là que se situe le point de bascule. Une refondation peut soit élargir le cercle de ceux qui décident, soit simplement moderniser le langage de la confiscation. À ce stade, le risque n’est plus théorique. Si la jeunesse et la diaspora restent consultées mais non branchées sur la décision, la refondation pourrait glisser d’une promesse d’ouverture vers une normalisation plus polie, mais pas plus inclusive. Une majorité du pays tenue à la porte À Madagascar, la jeunesse n’est pas un sujet parmi d’autres. Elle est le pays en format brut. La population a une structure extrêmement jeune, au point qu’évoquer sa jeunesse revient presque à parler de la majorité sociologique du pays. Cela devrait imposer une évidence simple : quand un pays est jeune à ce point, la question de la jeunesse n’est pas sectorielle. Elle est centrale. Or, cette centralité démographique ne s’est pas traduite en centralité politique. La jeunesse a été visible dans les rues, dans les réseaux, dans les revendications sur l’eau, l’électricité, la corruption, la vie chère, l’emploi, la dignité. Elle a servi d’alerte, de révélateur, de moteur. Mais elle reste très faiblement présente dans les lieux où se hiérarchisent les priorités, se distribuent les responsabilités et se négocient les arbitrages. Autrement dit, la jeunesse a été assez utile pour ouvrir la brèche, mais elle n’est pas encore assez reconnue pour participer à la reconstruction du cadre. Le vrai scandale n’est pas l’inaction, mais l’informalisation Le diagnostic le plus commode sur la jeunesse malgache consiste à la considérer comme une population en attente. Les données racontent autre chose. Elle travaille déjà. Elle travaille tôt. Elle travaille beaucoup. Mais elle travaille dans un environnement qui absorbe l’effort sans transformer cette énergie en force collective. C’est le cœur du problème. Une grande partie de la jeunesse active se trouve dans l’agriculture de faible productivité, le petit commerce, les activités de survie, les services précaires, les micro-activités urbaines. Ce n’est pas une jeunesse oisive. C’est une jeunesse surexploitée dans des circuits trop faibles pour produire de la mobilité sociale à grande échelle. Le vrai scandale n’est donc pas l’inaction mais l’informalisation de masse. Quand un pays laisse sa jeunesse apprendre la débrouille plutôt que l’accumulation de compétences, il ne gère pas une transition sociale. Il organise une perte de capacité nationale. La Gen Z n’a pas seulement protesté, elle a nommé le problème La Gen Z a compté parce qu’elle a relié les défaillances du quotidien aux impasses du système. Les coupures d’eau et d’électricité n’étaient pas des incidents techniques. Elles étaient devenues la preuve concrète d’un mode de gouvernement incapable d’assurer le minimum tout en continuant à réclamer la confiance. C’est pour cela que la séquence Gen Z ne peut pas être réduite à une poussée émotionnelle. Elle a exprimé une politisation nouvelle, moins partisane, plus horizontale, plus méfiante à l’égard des appareils, mais beaucoup plus nette sur les questions de justice, de corruption, de dignité et de blocage structurel. Le problème, aujourd’hui, n’est pas de savoir si la Gen Z a existé mais de savoir ce qu’on en fait. Si elle reste un symbole commode dans les discours et un acteur marginal dans les décisions, le système aura absorbé le choc sans se transformer lui-même. Le passage serait alors clair : de la contestation tolérée à l’intégration décorative. À Madagascar, la jeunesse n’a pas été spectatrice de la rupture. Elle en a été l’étincelle, le visage et parfois le prix. Mais au moment où la refondation prétend redessiner le pays, ceux qui ont ouvert la brèche découvrent qu’ils ne tiennent toujours pas la porte. L’autre force tenue à distance La diaspora malgache occupe elle aussi une place comparable, mais depuis l’extérieur. Elle n’est pas immense par le nombre. Elle ne ressemble pas aux grands ensembles diasporiques des puissances continentales. Mais elle est suffisamment dense, particulièrement en France, pour constituer un levier réel. Surtout, elle est fortement qualifiée. Les documents complémentaires mobilisés pour l’article convergent sur ce point. La diaspora étudiée dans les enquêtes récentes est largement diplômée, insérée dans les secteurs de la santé, de l’enseignement, de la recherche, de l’ingénierie et des services intellectuels. Elle est employable, mobile, souvent stabilisée dans les pays d’accueil. Elle représente donc un capital humain stratégique que Madagascar ne peut plus se permettre de regarder comme une simple périphérie affective. Le malentendu est ancien. Le débat public réduit encore souvent la diaspora à l’argent qu’elle envoie, à la nostalgie qu’elle entretient ou aux leçons qu’on lui reproche de donner à distance. En réalité, le sujet principal est ailleurs. Ce qui manque à Madagascar, ce n’est pas seulement le financement. C’est la capacité à raccorder des compétences extérieures à des besoins intérieurs de façon fiable, lisible et durable. Une diaspora présente, mais surtout par le bas Là encore, la réalité est moins flatteuse pour les institutions que pour la société. La diaspora agit déjà. Elle soutient des proches, des associations, des projets. Elle forme, donne, aide, s’informe, voyage, relaie. Mais son action reste principalement informelle, familiale, communautaire ou associative. Les contributions les plus structurées restent minoritaires, non parce que la volonté manque, mais parce que la confiance fait défaut. Les enquêtes citées dans les documents Diapason sont très claires. Une majorité souhaite faire davantage dans les années à venir. Plus de 70% des répondants se
France, Madagascar : la fin d’une relation évidente

Date : 27/03/26 Introduction La relation franco-malgache ne s’est pas effondrée. Elle s’est déplacée. Longtemps centrale, presque naturelle dans les représentations comme dans les circuits du pouvoir, elle entre dans une phase plus incertaine. La France reste un acteur important. Mais elle n’est plus l’axe autour duquel tout s’organise. Madagascar, lui, découvre que la diversification des partenaires n’est pas encore une stratégie. Entre recomposition diplomatique, guerre de perception et risque de dépendances multiples, une question s’impose : le pays transforme-t-il réellement ses rapports au monde, ou recycle-t-il ses vieux équilibres sous une autre forme ? Une relation encore dense La première erreur serait de parler de rupture. La relation entre la France et Madagascar continue d’être épaisse et matériellement concrète. Elle repose sur des échanges économiques importants, sur une coopération active, sur des entreprises déjà présentes dans des secteurs clés, sur des réseaux humains, linguistiques, institutionnels et éducatifs qui ne disparaissent pas d’un coup. En surface, tout cela ressemble encore à une relation classique entre un partenaire historique et un ancien territoire colonisé devenu souverain. En profondeur, pourtant, l’ambivalence demeure. Car cette densité n’efface ni l’asymétrie du lien, ni la mémoire longue qui l’accompagne. Une histoire qui pèse encore C’est cette mémoire qui continue de troubler le présent. Héritage colonial non résolu, question des Îles Éparses, perception d’interférences politiques, soupçon récurrent d’une proximité française avec certaines élites : la relation reste traversée par des lignes de fracture que les séquences diplomatiques ne suffisent pas à refermer. Elle n’est ni rompue, ni stabilisée. Elle fonctionne par cycles, avec ses phases de crispation, puis de réchauffement, comme si aucune normalisation durable n’arrivait vraiment à s’imposer. Dans ce type de relation, le passé ne reste jamais derrière. Il revient dans chaque discussion pour le présent. Le centre du jeu a néanmoins changé Le vrai basculement est ailleurs. Il tient au fait que la relation France-Madagascar n’est plus une relation bilatérale centrale. Elle est désormais prise dans un système plus large, plus nerveux, plus concurrentiel. Madagascar cherche à ne plus dépendre d’un seul partenaire. La Russie avance sur le terrain sécuritaire. La Chine poursuit sa logique économique. D’autres acteurs, plus discrets, s’installent eux aussi. La France reste présente, mais elle n’occupe plus seule le centre de gravité. Elle agit davantage dans un espace de négociation multipolaire où elle doit composer, défendre ses positions et parfois rattraper le terrain perdu. Plus de marge, plus de risque Cette diversification donne à Madagascar davantage de latitude. Le pays peut comparer, arbitrer, jouer avec plusieurs partenaires, élargir ses options. Sur le papier, cela ressemble à un gain de souveraineté. Mais la multipolarité ne produit pas automatiquement de l’autonomie. Elle peut aussi produire une fragmentation des dépendances. Un pays qui ne renforce pas sa capacité de négociation peut s’éloigner d’une dépendance visible pour entrer dans plusieurs dépendances partielles, moins lisibles mais tout aussi contraignantes. Le danger n’est donc pas seulement de rester pris dans un engrenage asymétrique avec la France. Il est de transformer cette asymétrie en marché concurrentiel de la dépendance. Le piège de la recomposition C’est ici que la grille du piège Népal devient utile. Elle permet de comprendre qu’un changement d’acteurs, à l’intérieur du pays comme dans ses relations extérieures, ne suffit pas à produire une transformation réelle. Une nouvelle génération peut émerger. De nouveaux partenaires peuvent apparaître. Le discours souverainiste peut gagner du terrain. Et pourtant, les structures profondes peuvent rester intactes : circuits économiques orientés vers les mêmes intérêts, cadres institutionnels hérités, élites stabilisées dans les mêmes réseaux, dépendances réorganisées mais non réduites. Ce qui change alors, ce n’est pas la nature du système. C’est sa mise en scène. Transformer ou recycler La question centrale est donc simple, mais sévère : Madagascar est-il en train de transformer ses structures, ou de recycler ses équilibres sous une autre forme ? C’est là que la charte Diapason impose d’aller plus loin que la seule description. Les éléments accumulés ne disent pas seulement qu’une recomposition est en cours. Ils suggèrent que le pays s’approche d’un point de bascule où la reproduction pourrait l’emporter sur la transformation. Diversifier les partenaires sans rééquilibrer le rapport de force, afficher la souveraineté sans modifier les mécanismes économiques profonds, renouveler les figures sans déplacer les règles : tout cela peut donner l’apparence du changement tout en consolidant le système existant. La France confrontée, elle aussi, à sa propre limite Dans cette séquence, la France affronte elle aussi son propre point de bascule. Sa posture est lisible. Elle cherche à rester utile sans s’exposer au cœur du risque politique. Elle privilégie les projets de développement, la formation, les dispositifs techniques, les appuis périphériques, les relais institutionnels plus sûrs. C’est une stratégie rationnelle. Elle limite les coûts. Elle évite l’enlisement. Mais elle a une conséquence évidente : la France améliore parfois les marges du système sans en modifier les mécanismes centraux. Elle agit, mais elle transforme peu. Elle reste présente, mais de moins en moins structurante. À ce stade, la qualification paraît justifiée : la France est en train de devenir un stabilisateur périphérique. Une guerre de perception Cette évolution est aggravée par une autre réalité, plus diffuse mais décisive : la perception. La France peut financer, accompagner, former, soutenir. Cela ne suffit plus. Dans l’opinion, une idée s’installe progressivement : la France fait encore partie du système qui n’a pas produit les résultats attendus. Que cette perception soit parfaitement juste ou non n’est plus l’essentiel. Elle pèse. Elle transforme le regard porté sur sa présence. Dans un pays où les coupures d’électricité, l’accès limité à l’eau et la faiblesse des services structurent la vie quotidienne, la question devient brutale : qui est là depuis longtemps, et pourquoi cela ne change-t-il pas davantage ? Dans ce raisonnement, la France est naturellement incluse, voire perdante. Le poids du temps long C’est aussi ce qui rend illusoire l’idée d’un remplacement rapide de la France. On ne change pas un partenaire structurant comme on change de fournisseur. La relation franco malgache dépasse les seuls flux économiques.
Le Premier ministre : Fonction centrale ou rouage institutionnel ?

Date : 20/03/26 Limogé sans explication, remplacé sans débat : le départ du Premier ministre Herintsalama Rajaonarivelo et la nomination de son successeur interrogent bien au-delà des personnes. Une révocation sans motif Le 9 mars, le Président de la Refondation de la République, Michaël Randrianirina, a mis fin aux fonctions de son Premier ministre, Herintsalama Rajaonarivelo. Cinq mois à peine après sa nomination, celui-ci disparaît du paysage gouvernemental sans explication. Une semaine plus tard, un nouveau chef de gouvernement est désigné : Mamitiana Rajaonarison, haut fonctionnaire peu connu du grand public, issu de l’administration, principalement dans la lutte contre la corruption : Bianco (Bureau Indépendant Anti-Corruption), Samifin (Service de renseignement financier). À première vue, l’enchaînement des événements pourrait relever de la simple mécanique politique. Mais à y regarder de plus près, il soulève une question autrement plus fondamentale : que reste-t-il du cadre institutionnel censé régir l’exercice du pouvoir ? Car la Constitution de la IVe République (11 décembre 2010) est sans ambiguïté. Son article 54 prévoit que le Président de la République ne peut mettre fin aux fonctions du Premier ministre que dans deux cas précis : sur présentation de la démission du gouvernement ou en cas de faute grave ou de défaillance manifeste. Or, dans le cas présent, aucune de ces conditions n’a été publiquement invoquée. Ni démission, ni faute, ni même une explication minimale. Ce qui frappe ici, ce n’est pas le changement d’homme, c’est l’absence totale de justification. Ce silence n’est pas anodin. Il constitue en lui-même un fait politique, d’autant plus que le président n’a pas été élu, mais désigné par la Haute Cour constitutionnelle pour pallier la vacance du pouvoir (Décision n°10-HCC/D3 du 14 octobre 2025). En contournant, ou à tout le moins en ignorant ostensiblement l’exigence de justification posée par la Constitution, le pouvoir exécutif installe une pratique qui affaiblit la portée même de la norme juridique. Car une règle qui peut être écartée sans explication cesse, de facto, d’être contraignante. Elle devient décorative. Autrement dit, elle cesse d’encadrer le pouvoir pour simplement l’accompagner. Dès lors, la question dépasse le cas individuel de Herintsalama Rajaonarivelo. Elle touche à la cohérence même du cadre institutionnel et à son équilibre dans l’architecture du pouvoir. Une fonction vidée de sa substance Dans un régime semi-présidentiel, le chef du gouvernement est censé diriger l’action gouvernementale, coordonner les politiques publiques et incarner une forme de responsabilité politique distincte de celle du chef de l’État. Il constitue, en théorie, un pivot entre la décision politique et sa mise en œuvre administrative. Mais que devient ce rôle lorsqu’il peut être interrompue sans motif explicite, dans un délai aussi court, le Premier ministre pouvant alors être remplacé par une figure sans base politique identifiable ? Le sort réservé à Herintsalama Rajaonarivelo ne relève pas d’un accident. Il illustre une logique. Celle d’un pouvoir qui se concentre, qui se verticalise, et qui réduit progressivement les institutions à de simples instruments. Une hypothèse s’impose progressivement : celle d’un Premier ministre réduit à un rôle d’exécutant, voire de variable d’ajustement. Dans la pratique qui se dessine, il n’est plus qu’un rouage. Un rouage remplaçable. Un rouage silencieux. Un rouage sans autonomie. Un rouage révocable sans explication. De centre de gravité du pouvoir gouvernemental, le locataire de Mahazoarivo est devenu un relais interchangeable, dont la stabilité dépend moins de critères institutionnels que de la seule volonté présidentielle. Une fragilité ancienne Dans l’histoire politique malgache, le rôle de Premier ministre n’a jamais véritablement bénéficié d’une stabilité durable. Selon les périodes, il a tantôt servi de centre de coordination gouvernementale, tantôt de point d’équilibre provisoire entre des forces politiques concurrentes, tantôt encore de simple relai du pouvoir présidentiel. Cette plasticité n’est pas un détail. Elle dit quelque chose de plus profond sur la difficulté, à Madagascar, à faire exister durablement des institutions autonomes. Les transitions politiques, les recompositions de majorité et les crises récurrentes ont souvent transformé les positions exécutives en variables d’ajustement. Dans ce paysage, le Premier ministre apparaît moins comme une institution solidement installée que comme une position exposée, dépendante des rapports de force du moment. Sa vulnérabilité ne date donc pas d’hier. Mais ce qui change aujourd’hui, c’est le degré de normalisation de cette fragilisation. Car lorsque l’instabilité devient silencieuse, lorsqu’elle ne suscite ni justification, ni débat, ni clarification institutionnelle, elle cesse d’être perçue comme une anomalie. Elle devient une manière ordinaire de gouverner. Et c’est précisément à ce moment-là que la fonction du Premier ministre cesse d’être éminemment politique en perdant sa qualité de véritable rouage institutionnel. Pourquoi maintenir la fonction de Premier ministre ? À ce stade, la question n’est plus seulement fonctionnelle. Elle devient institutionnelle. Dans ce contexte, une question plus fondamentale encore émerge : pourquoi cette configuration du pouvoir est-elle maintenue dans l’architecture institutionnelle ? Historiquement, dans les régimes semi-présidentiels, cette fonction répond à une logique d’équilibre. Elle permet de distinguer la direction politique incarnée par le chef de l’État de la conduite opérationnelle du gouvernement. Elle introduit un niveau de responsabilité intermédiaire, susceptible d’absorber les tensions politiques et d’assurer une continuité administrative. Mais cet équilibre suppose une condition essentielle : l’existence d’une autonomie relative du chef du gouvernement. Autonomie politique, dans sa capacité à incarner une majorité ou une ligne ; autonomie institutionnelle, dans sa faculté à diriger effectivement l’action gouvernementale. Or, lorsque cette autonomie disparaît, l’équilibre institutionnel perd sa raison d’être. Maintenir un Premier ministre dans un système où les décisions sont concentrées au sommet peut alors répondre à d’autres logiques. Une logique de façade, d’abord : celle de préserver l’apparence d’un régime équilibré, conforme aux standards constitutionnels. Une logique de délégation, ensuite : confier la gestion quotidienne à un exécutant tout en conservant l’essentiel du pouvoir décisionnel. Une logique de responsabilité, enfin : disposer d’un fusible institutionnel en cas de difficulté. Dans cette configuration, le Premier ministre ne constitue plus un contrepoids ni un centre de gravité. Il devient un intermédiaire fonctionnel, dont l’existence relève davantage de la forme institutionnelle que de la réalité du pouvoir. Dès lors,
La Refondation : premier bilan et perspectives

Date : 13/03/26 Introduction Lorsque la transition politique appelée « Refondation » s’est ouverte à Madagascar en octobre 2025, beaucoup y ont vu un moment de bascule historique. Une mobilisation populaire d’ampleur, portée par une jeunesse urbaine lassée des crises quotidiennes, est parvenue à fissurer un pouvoir installé depuis plusieurs années. L’armée a refusé de réprimer les manifestants. Le régime s’est effondré en quelques jours. Une transition politique s’est installée. Dans l’enthousiasme des premières semaines, la Refondation apparaît alors comme une opportunité rare : celle de repenser les institutions, de combattre la corruption et de corriger les déséquilibres structurels qui ont fragilisé l’État malgache depuis des décennies. Mais cinq mois plus tard, le constat est plus ambigu. Le gouvernement est dissous. Le Premier ministre quitte ses fonctions. Les promesses de transformation semblent suspendues. Pour comprendre cette séquence, il faut revenir à l’histoire même de cette refondation. Car les fragilités qui ont conduit à son blocage étaient présentes dès ses premiers jours. Une refondation née d’une crise sociale La séquence commence le 25 septembre 2025 à Antananarivo. Des manifestations éclatent dans la capitale. Les revendications portent d’abord sur des questions concrètes : coupures d’électricité, pénuries d’eau, inflation, dégradation du niveau de vie et corruption. Mais très rapidement, ces protestations prennent une dimension politique. Une partie des manifestants réclame la démission du président en place et dénonce un système jugé incapable de répondre aux besoins fondamentaux de la population. Le mouvement se caractérise par une forte présence de jeunes urbains, souvent désignés sous l’appellation de Génération Z. Leur mobilisation se diffuse rapidement grâce aux réseaux sociaux et échappe largement aux structures politiques traditionnelles. Cette mobilisation ouvre une brèche dans un système politique pourtant solidement installé. Mais elle reste avant tout un mouvement social. Elle ne dispose ni d’une organisation structurée, ni d’un leadership politique clairement identifié. Le tournant militaire Le véritable basculement intervient les 11 et 12 octobre 2025. Une unité militaire importante, le CAPSAT, annonce qu’elle refuse de tirer sur les manifestants. Ce geste modifie profondément l’équilibre politique. L’armée devient alors l’arbitre de la crise. Le président quitte le pays. Quelques jours plus tard, la Haute Cour constitutionnelle investit le colonel Michaël Randrianirina comme président de la Refondation de la République. La transition est officiellement lancée. Cette décision s’inscrit dans un cadre institutionnel particulier où la Haute Cour constitutionnelle joue un rôle central dans la validation des transitions politiques à Madagascar. Dans l’immédiat, l’objectif affiché est double : stabiliser la situation politique et préparer une réforme des institutions. L’armée se présente comme garante de l’ordre et de la transition, tout en affirmant sa volonté de remettre progressivement le pouvoir aux civils. Une civilianisation rapide La transition entre dans une nouvelle phase le 20 octobre 2025 avec la nomination d’un Premier ministre civil : Herintsalama Rajaonarivelo. Le choix de ce profil répond à une logique précise. Ancien dirigeant du patronat malgache et technocrate reconnu, Rajaonarivelo est perçu comme une figure capable de rassurer les milieux économiques et les partenaires internationaux. Le gouvernement qu’il forme quelques jours plus tard comprend une trentaine de ministres. Officiellement, la transition militaire cède la place à une gouvernance civile. Mais cette civilianisation révèle rapidement une ambiguïté majeure. Un Premier ministre issu du système Avant sa nomination à la tête du gouvernement, Herintsalama Rajaonarivelo occupait un poste stratégique dans le système financier malgache. Il était président du conseil d’administration de la BNI Madagascar, l’une des principales banques du pays. Dans une institution bancaire de cette taille, la fonction de président du conseil d’administration ne relève pas d’un rôle symbolique. Le conseil supervise les mécanismes de gouvernance, les dispositifs de conformité et les systèmes de contrôle interne destinés à prévenir les opérations financières à risque. Dans les grandes banques, ces mécanismes constituent la première ligne de défense contre les flux suspects et les opérations potentiellement liées au blanchiment d’argent. La question soulevée par cette séquence n’est donc pas celle d’une responsabilité individuelle, mais celle du fonctionnement global du système bancaire et de sa capacité à détecter et encadrer des mouvements de capitaux d’une telle ampleur. Cette position le plaçait au cœur des circuits financiers qui structurent l’économie nationale. Quelques jours avant sa nomination, une affaire financière attire l’attention : des transferts de fonds importants attribués à l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga vers l’île Maurice. Ces opérations font l’objet d’enquêtes pour blanchiment et conduisent au gel de plusieurs comptes bancaires dans différentes institutions financières malgaches. Plusieurs banques sont concernées, dont la BNI. Il est important de préciser qu’aucune source publique n’affirme que Rajaonarivelo a participé à ces transferts. Mais la chronologie de ces événements soulève des interrogations dans le débat public. Le président du conseil d’administration d’une banque impliquée dans des flux financiers controversés devient Premier ministre au moment même où la transition politique s’installe. Cette séquence alimente une question plus large : celle de la continuité des réseaux économiques dans la transition politique. Chronologie BNI / Ravatomanga Cette chronologie suscite à tout le moins un vrai questionnement en matière de gouvernance. Quelques jours avant sa nomination, nous notions en effet que Herintsalama Rajaonarivelo présidait le conseil d’administration de la BNI Madagascar, l’une des principales banques du pays. Au même moment, nous soulignions également que des enquêtes financières ont été menées sur des transferts de fonds attribués à l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga vers l’île Maurice. Plusieurs comptes bancaires liés à ces opérations ont été alors gelés. La question posée dans le débat public ne remettait pas en cause la responsabilité personnelle du futur Premier ministre, mais visait à s’assurer de la capacité du système bancaire à détecter et prévenir des flux financiers d’une grande ampleur. Cette séquence illustre la proximité structurelle entre les sphères économique et politique. La permanence des structures de pouvoir Pour une partie de l’opinion publique et des acteurs du mouvement de protestation, cette nomination symbolise une réalité difficile à ignorer. Le système politique peut changer de dirigeants sans modifier ses structures profondes. Nous n’avions de cesse de le souligner dans nos précédents articles. (S9-26) Les milieux
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Replay Africa global Télésud : « Multipolaire » avec Diapason

Jeudi 05/03/26 – 19:00 🎥 Replay de l’émission « Africa global Télésud » Diapason est invité à décrypter l’actualité de Madagascar sur Global Africa Télésud, 📺 Russie, Iran, Océan Indien : Madagascar au cœur d’un nouvel échiquier géopolitique Dans cette émission sur Global Africa TeleSud, nous analysons les conséquences des frappes en Iran sur l’équilibre stratégique de l’océan Indien et les ambitions des grandes puissances dans la région. Pourquoi Madagascar attire-t-il autant d’attention ? Sa position à l’entrée du canal du Mozambique, sa vaste zone économique exclusive et la proximité des grandes routes maritimes en font un territoire clé dans la compétition géopolitique mondiale. Au programme du débat : • Les ambitions russes à Madagascar • Le rôle stratégique de Diego Garcia et de la ZEE française • La militarisation croissante de l’océan Indien • Le jeu d’équilibriste diplomatique de Madagascar entre Moscou, Paris et Washington • Les enjeux pour la souveraineté et la stabilité régionale Dans un contexte de tensions au Moyen-Orient, l’océan Indien redevient un espace stratégique majeur. La question centrale demeure : Madagascar peut-il transformer sa position géographique en atout stratégique, ou risque-t-il de devenir un terrain de rivalité entre puissances ? 👉 Analyse et décryptage dans cette émission. Sources : Global Africa TeleSud #GlobalAfricaTeleSud #Geopolitique #OceanIndien#Russie #Iran #France #DiegoGarcia #Diapason_Think_Tank #Madagascar
Quand une compagnie aérienne raconte le destin économique d’un pays

Date : 06/03/26Introduction Un vol peut parfois devenir une leçon d’économie politique. Lorsque l’on embarque sur Ethiopian Airlines, l’une des premières choses qui frappent le voyageur africain est la densité du réseau, la modernité de la flotte et l’efficacité apparente de l’organisation. L’entreprise éthiopienne est aujourd’hui la première compagnie aérienne du continent. Ce décalage devient particulièrement visible pour les voyageurs venant de Madagascar. La compagnie nationale malgache, Air Madagascar devenue Madagascar Airlines, a longtemps été un symbole de souveraineté et de connexion du pays avec le reste du monde. Mais l’entreprise à traversé pendant plusieurs décennies des cycles de restructuration, de dettes et de réduction de réseau. Comparer ces deux histoires, a priori similaires, permet d’éclairer une question plus large : pourquoi certains États africains parviennent-ils à construire des institutions économiques rentables et durables alors que d’autres peinent à stabiliser leurs outils stratégiques ? L’histoire croisée d’Ethiopian Airlines et d’Air Madagascar offre ainsi un point d’observation utile pour réfléchir à la trajectoire économique de Madagascar. Une compagnie symbole de l’indépendance malgache Air Madagascar naît au début des années 1960, dans la foulée de l’indépendance. Comme beaucoup de compagnies nationales africaines, elle incarne à la fois une ambition économique et un symbole politique. Durant les premières décennies, la compagnie assure les liaisons essentielles entre l’île et ses partenaires économiques. Les vols vers l’Europe, notamment Paris, structurent les échanges commerciaux, touristiques et diplomatiques. Mais la trajectoire de l’entreprise se complique progressivement. Les crises politiques successives, les difficultés financières et les choix de gestion instables fragilisent la compagnie. Plusieurs tentatives de restructuration sont lancées au fil des années, souvent accompagnées de partenariats internationaux ou de plans de redressement. En 2021, la compagnie est rebaptisée Madagascar Airlines dans le cadre d’un nouveau programme de transformation. L’objectif affiché est de rationaliser la flotte, renforcer les liaisons domestiques et restaurer la viabilité économique de l’entreprise. Cette relance reste cependant confrontée à un environnement économique et institutionnel complexe. Ethiopian Airlines, une exception africaine La trajectoire d’Ethiopian Airlines suit une logique très différente. La compagnie est fondée en 1946, bien avant l’indépendance de nombreux pays africains. Dès le départ, l’entreprise adopte une organisation technique inspirée des standards internationaux. Contrairement à de nombreuses compagnies publiques du continent, elle bénéficie d’un principe qui restera constant au fil des décennies : la gestion opérationnelle est largement protégée des interférences politiques. Cette orientation produit des résultats visibles. Aujourd’hui, Ethiopian Airlines dessert plus d’une centaine de destinations internationales et opère avec une flotte de plus de cent appareils. L’entreprise transporte plusieurs dizaines de millions de passagers chaque année et génère plusieurs milliards de dollars de chiffre d’affaires. Au-delà des chiffres, la compagnie joue un rôle structurant dans l’économie nationale. L’aéroport d’Addis-Abeba est devenu l’un des principaux hubs aériens du continent africain. Quelques chiffres permettent de mesurer l’écart entre les deux trajectoires. Trois chiffres pour comprendre l’écart Ethiopian Airlines Plus de 140 avions en flotte Plus de 130 destinations dans le monde Environ 17 millions de passagers par an Madagascar Airlines Environ 5 avions en flotte Réseau principalement domestique et régional Plusieurs plans de restructuration depuis les années 2000 Économie nationale Croissance moyenne de l’Éthiopie depuis les années 2000 : près de 8 % par an Croissance moyenne de Madagascar sur la même période : environ 3 à 4 % Ces chiffres ne racontent pas seulement l’histoire de deux compagnies aériennes. Ils illustrent la différence entre deux trajectoires économiques. Le rôle décisif de la stratégie L’expansion d’Ethiopian Airlines n’est pas seulement le résultat d’une bonne gestion interne. Elle s’inscrit dans une stratégie nationale plus large. Ethiopian Airlines n’est pas seulement une compagnie aérienne : c’est l’une des institutions qui ont permis à l’Éthiopie de transformer sa stratégie économique en réalité. Au début des années 2000, les autorités éthiopiennes lancent plusieurs programmes de transformation économique. L’un des plus emblématiques concerne le secteur aérien. La compagnie adopte des plans stratégiques successifs qui fixent des objectifs précis en matière de flotte, de réseau et de formation. Ces programmes reposent sur plusieurs piliers. Le premier concerne l’investissement massif dans les infrastructures. L’aéroport d’Addis-Abeba est progressivement modernisé pour devenir une plateforme continentale. Le deuxième concerne la formation. Ethiopian Airlines crée l’une des plus importantes académies aéronautiques d’Afrique, capable de former pilotes, ingénieurs et techniciens pour tout le continent. Le troisième pilier concerne la diversification. L’entreprise développe des activités dans la maintenance, le cargo, la formation et les services logistiques. Cette stratégie permet à la compagnie de s’imposer comme un acteur central du transport aérien africain. Cette divergence entre les deux compagnies ne peut pas s’expliquer uniquement par des choix de gestion ou par des conditions de marché. Elle renvoie également à des trajectoires politiques et institutionnelles différentes. Deux trajectoires politiques Comparer Ethiopian Airlines et Air Madagascar revient aussi à comparer deux trajectoires politiques. Madagascar a connu plusieurs cycles de rupture depuis l’indépendance. Les transitions politiques successives ont souvent entraîné des changements rapides dans les priorités économiques et dans la gouvernance des entreprises publiques. Cette instabilité complique la construction de politiques industrielles de long terme. L’Éthiopie n’a pas été épargnée par les crises. Le pays a connu une révolution, un régime militaire et des périodes de conflit. Mais certaines institutions économiques ont été préservées malgré ces turbulences. Ethiopian Airlines en fait partie. La compagnie a bénéficié d’une continuité stratégique rare dans le contexte africain. La continuité stratégique Ce contraste met en lumière une différence fondamentale entre les deux pays : la continuité stratégique. En Éthiopie, malgré les changements de régime et les crises politiques, certaines institutions économiques ont été protégées et développées sur plusieurs décennies. Ethiopian Airlines fait partie de ces structures considérées comme stratégiques. À Madagascar, les cycles politiques ont souvent entraîné des réorientations rapides des politiques économiques. Cette discontinuité rend plus difficile la construction de stratégies industrielles de long terme. L’ascension économique de l’Éthiopie Depuis le début des années 2000, l’économie éthiopienne connaît une transformation rapide. Pendant près de deux décennies, le pays enregistre l’un des taux de croissance les plus élevés d’Afrique. Cette progression repose sur
Réécrire les règles pour sortir du cycle électoral sans fin

Date : 27/02/26 Introduction À Madagascar, les crises politiques ne naissent pas uniquement des hommes. Elles sont aussi le produit d’un système électoral qui concentre les tensions, renchérit les campagnes et fragilise la légitimité des vainqueurs. À chaque scrutin, la même mécanique se remet en marche. Contestations, soupçons, abstention, recompositions forcées. L’élection clôt un cycle institutionnel mais ouvre souvent un cycle de défiance. La question n’est plus seulement de savoir qui gagne, mais encore et surtout de comprendre comment et pourquoi les règles qui régissent le scrutin conduisent presque toujours à une instabilité. Depuis plusieurs années, les analyses publiées par Diapason convergent vers une idée simple : le problème malgache n’est pas l’absence d’élections. Il réside dans l’architecture qui les organise. Plusieurs pistes de réforme sont avancées. Élections liées entre président et députés. Scrutin uninominal majoritaire à un tour. Mandat unique. Plafonnement strict des budgets. Refondation des organes de contrôle. Et surtout, une méthode de transition encadrée pour éviter la rupture brutale. Avant d’examiner ces propositions, il faut comprendre ce que produit réellement le système actuel. Le système actuel : une mécanique qui entretient la défiance Le modèle présidentiel malgache repose sur un scrutin majoritaire à deux tours. Conçu pour produire une majorité claire, il engendre en pratique une séquence longue, coûteuse et politiquement tendue. Une inflation de candidatures Le filtre d’entrée est faible. Le scrutin devient un espace d’exposition autant qu’un projet structuré. Les candidatures se multiplient, sans exigence d’ancrage territorial solide. La dispersion du premier tour laisse place à des recompositions souvent opaques au second. La cohérence programmatique s’efface derrière des alliances de circonstance. Une campagne à forte intensité financière Deux tours impliquent deux mobilisations et deux cycles de financement. Dans un environnement où le contrôle des dépenses reste fragile, cette structure favorise l’escalade budgétaire. Le coût réel dépasse fréquemment les plafonds affichés (non obligatoires). Le scrutin devient un investissement politique lourd, avec une logique implicite de retour. Une légitimité fragile Même lorsqu’un vainqueur est proclamé, la suspicion persiste. Participation modérée, contentieux récurrents, défiance durable. Ce n’est pas un accident ponctuel. C’est l’effet d’un système qui concentre l’affrontement au sommet sans structurer l’ancrage territorial. Lorsque toute la légitimité repose sur un seul moment et une seule personne, la tension devient maximale. Pour comprendre la répétition de ce schéma, il faut revenir à l’origine du modèle. Une architecture importée, une trajectoire institutionnelle bousculée L’instabilité électorale malgache s’inscrit dans une histoire constitutionnelle. En 1958, Madagascar adopte un modèle inspiré de la Ve République française : présidentialisme fort, centralisation et scrutin à deux tours. Ce choix répondait à une recherche de stabilité. Mais la Ve République repose en France sur des partis structurés, une administration robuste, une régulation progressive du financement politique et une tradition d’acceptation du verdict des urnes. À l’indépendance, Madagascar ne disposait pas de ces mêmes fondations. Société politique fragmentée, équilibres territoriaux sensibles, partis peu institutionnalisés : dans ce contexte, le présidentialisme majoritaire a concentré la compétition plutôt que de l’amortir. L’histoire récente le montre. En 1972, la crise sort du cadre électoral. En 1991, la rue impose la transition. En 2002, le scrutin à deux tours conduit à une double proclamation et à un blocage institutionnel. En 2009, la rupture se produit hors des urnes. En 2018, malgré un scrutin formellement organisé, la défiance demeure. Le problème n’est donc pas l’existence d’élections. Il réside dans une configuration institutionnelle qui rend chaque séquence présidentielle hautement polarisée. Dans un pays où la culture politique valorise le consensus local et où les équilibres territoriaux restent sensibles, un modèle centralisé à deux tours tend à amplifier la confrontation plutôt qu’à l’absorber. Organiser une nouvelle élection sans modifier ce cadre reviendrait à relancer une mécanique dont les effets sont déjà connus d’avance. Une réforme par simplification Si le diagnostic est structurel, la réponse doit agir sur les incitations produites par le système. Les propositions avancées ne relèvent pas d’une révolution idéologique. Elles visent une simplification : moins de complexité, moins de personnalisation isolée, moins d’escalade financière. Il ne s’agit pas d’importer un modèle, mais d’adapter les règles à la réalité et aux moyens disponibles du pays. Une partie de ces pistes prolonge les travaux conduits depuis plusieurs années par le groupe de réflexion APOGENIIES[1]sur la réforme du système électoral malgache. Lier présidentielle et législatives Un candidat à la présidence ne pourrait se présenter sans porter simultanément une majorité législative complète. Aujourd’hui, le président est élu puis cherche une majorité. Cette séquence favorise les recompositions opportunistes. En liant les deux scrutins, l’ambition présidentielle devient indissociable d’un ancrage territorial réel. Le candidat doit démontrer une organisation nationale cohérente. Ce mécanisme réduit les candidatures hors sol et limite les incertitudes institutionnelles. Passer au scrutin uninominal majoritaire à un tour Le système actuel étire la tension : dispersion au premier tour, négociations au second. Un scrutin à un tour impose des alliances en amont. Il raccourcit la séquence électorale, réduit les coûts logistiques et limite les recompositions opaques. La majorité peut être relative plutôt qu’absolue, mais dans un contexte de défiance chronique, la clarté peut valoir plus que la sophistication procédurale. Instaurer un mandat unique La réélection crée un horizon permanent de campagne. Les décisions peuvent être influencées par la préparation du scrutin suivant. Un mandat unique modifie l’équation : gouverner pour laisser une trajectoire, non pour se représenter. Cette logique réduit la tentation d’utiliser l’appareil d’État à des fins électorales et limite la personnalisation prolongée du pouvoir. Plafonner strictement les budgets La financiarisation des campagnes est un angle mort du système actuel. Les plafonds existent, mais leur contrôle reste fragile. Un plafonnement strict, réellement audité, réduit l’avantage financier, abaisse la barrière d’entrée et diminue la pression sur les ressources publiques. La réforme ne garantit pas l’égalité parfaite. Elle réduit les écarts. Territorialiser le contrôle La chaîne de traitement des résultats demeure fortement centralisée. Cette concentration nourrit la suspicion et les tentations de fraude. Renforcer le rôle des communes, publier les résultats bureau par bureau, numériser les procès-verbaux et réduire les délais de transmission raccourcit
Quand la géopolitique redessine le calendrier démocratique

Date : 20/02/26 Introduction La transition malgache entre dans une séquence décisive. Une feuille de route doit être présentée aux organisations régionales. La question n’est pas seulement de savoir si un calendrier électoral sera annoncé. Elle est de comprendre qui fixe réellement le tempo, selon quels équilibres internes et sous quelles influences extérieures. Le précédent de 2009, la stratégie de retour de l’ancien président et la diversification accélérée des partenaires internationaux invitent à lire la situation autrement. À Madagascar comme ailleurs en Afrique, la durée d’une transition n’est jamais neutre. Elle traduit toujours un rapport de forces. Civilianiser n’est pas gouverner La civilianisation est souvent présentée comme l’objectif central d’une transition. Le terme rassure. Il suggère un retour progressif à l’ordre constitutionnel et à la primauté du politique sur le sécuritaire. Pourtant, l’expérience récente du continent montre que le passage formel à un pouvoir civil ne garantit ni l’autonomie décisionnelle ni la consolidation démocratique. Dans le cas malgache, la présentation d’une feuille de route marque une étape structurante. Elle oblige le pouvoir à formuler des engagements précis. Elle réduit l’espace de l’ambiguïté. Mais elle ne dit rien, en soi, sur la nature du pouvoir réel. La question déterminante est ailleurs. Qui décide des nominations clés ? Qui contrôle les arbitrages budgétaires ? Qui définit le calendrier électoral et ses modalités ? Une transition peut afficher un visage civil tout en conservant une architecture sécuritaire dominante. Elle peut aussi ouvrir un véritable espace de recomposition politique. La différence tient à la distribution effective du pouvoir. Encadré 1 – Trois tests de crédibilité Le test du calendrier opposable Des dates précises, des jalons publics, un mécanisme de suivi indépendant. Le test du pouvoir civil effectif Autonomie sur les nominations stratégiques, les finances publiques et l’appareil sécuritaire. Le test de la transparence contractuelle Publication des accords majeurs conclus pendant la transition. La civilianisation n’est pas une déclaration d’intention. C’est un déplacement mesurable du centre de gravité du pouvoir. 2009 en miroir : la transition peut-elle devenir un régime Madagascar aborde la séquence actuelle avec une mémoire institutionnelle encore récente. La crise politique de 2009 a débouché sur une période de transition prolongée avant un retour aux urnes en 2013. Cette expérience n’est pas seulement un précédent historique. Elle constitue un repère structurant pour comprendre les dynamiques actuelles. En 2009, la rupture institutionnelle ouvre une phase transitoire dont la durée dépasse largement les premières annonces. Avec le temps, la transition se normalise. Elle obtient une reconnaissance extérieure progressive. Elle organise des arbitrages économiques et politiques. Elle finit par produire sa propre stabilité. L’élection vient alors refermer la séquence sans effacer complètement les conditions de son ouverture. Ce précédent éclaire un mécanisme classique des transitions africaines : plus la durée s’étire, plus les intérêts liés à la période transitoire se consolident. Les nominations administratives, les contrats économiques, les alliances politiques créent des équilibres nouveaux. La sortie devient un moment de renégociation plus que de rupture. Encadré 2 – Chronologie comparée 2009 – 2013 Rupture institutionnelle. Transition prolongée. Normalisation progressive. Élection présidentielle. 2025 – ? Rupture institutionnelle. Pression régionale accrue. Feuille de route exigée. Durée encore indéterminée. La comparaison n’a pas pour objet de prédire une répétition mécanique. Les contextes diffèrent. Les rapports de force régionaux ont évolué. Le paysage international s’est fragmenté. Mais une question demeure constante : la transition est-elle conçue comme un pont vers un ordre institutionnel stabilisé, ou comme un cadre politique susceptible de se prolonger ? Dans ce contexte, la posture de l’ancien président mérite d’être lue avec attention. En mobilisant des soutiens africains et en évoquant des irrégularités procédurales, il cherche à redevenir un acteur central du jeu institutionnel. Cette stratégie s’inscrit dans une logique de réintégration politique par le continent. Elle rappelle que, dans les périodes de transition, la bataille se joue autant dans les capitales étrangères que dans l’espace national. La transition devient alors un espace de recomposition. Elle n’est plus seulement une gestion administrative du temps. Elle devient un terrain de concurrence entre acteurs nationaux et régionaux. Diversifier les partenaires : opportunité stratégique ou dépendance prolongée La transition actuelle se déroule dans un environnement international profondément recomposé. Le monde est devenu plus fragmenté, plus concurrentiel. Les États africains disposent désormais d’une marge de manœuvre accrue pour diversifier leurs partenariats stratégiques. Russie, États-Unis, pays du Golfe, Chine, Union européenne : chacun propose des formes d’appui différentes, avec des conditionnalités variables. Pour Madagascar, cette diversification peut représenter une opportunité réelle. Elle permet de ne pas dépendre d’un seul partenaire. Elle offre des alternatives financières et sécuritaires. Elle peut renforcer la capacité de négociation de l’État. Mais cette ouverture comporte un coût structurel. Les partenariats stratégiques exigent de la prévisibilité. Les investissements dans les secteurs sensibles, qu’il s’agisse des infrastructures, de l’énergie ou des ressources naturelles, demandent du temps pour produire des effets. La stabilité devient une condition implicite. Dans ce contexte, la durée d’une transition peut devenir un paramètre stratégique. Plus la transition s’allonge, plus elle permet d’installer des accords, de sécuriser des engagements et de stabiliser des alliances. Le calendrier démocratique cesse alors d’être uniquement une question institutionnelle. Il devient un élément d’équilibre géopolitique. Encadré 3 – Durée et intérêts stratégiques Transition courte Retour rapide à l’ordre constitutionnel. Marges de négociation réduites. Accords limités dans le temps. Transition intermédiaire. Négociations approfondies. Installation progressive d’alliances. Risque de glissement institutionnel. Transition longue Stabilisation d’accords structurants. Consolidation d’intérêts établis. Difficulté accrue de rupture. La question centrale n’est pas de savoir si la diversification est légitime. Elle l’est, dans un monde multipolaire. La question est de déterminer si la durée de la transition répond à une nécessité institutionnelle ou à une logique de sécurisation d’intérêts. Dans un environnement fragmenté, la frontière entre souveraineté élargie et dépendance redéployée est parfois difficile à tracer. Une transition peut renforcer l’autonomie stratégique. Elle peut aussi créer de nouvelles contraintes invisibles. Madagascar dans la grammaire des transitions africaines La séquence malgache s’inscrit dans un mouvement plus large observé sur le continent depuis plusieurs années. Les transitions