La Refondation : premier bilan et perspectives

Date : 13/03/26 Introduction Lorsque la transition politique appelée « Refondation » s’est ouverte à Madagascar en octobre 2025, beaucoup y ont vu un moment de bascule historique. Une mobilisation populaire d’ampleur, portée par une jeunesse urbaine lassée des crises quotidiennes, est parvenue à fissurer un pouvoir installé depuis plusieurs années. L’armée a refusé de réprimer les manifestants. Le régime s’est effondré en quelques jours. Une transition politique s’est installée. Dans l’enthousiasme des premières semaines, la Refondation apparaît alors comme une opportunité rare : celle de repenser les institutions, de combattre la corruption et de corriger les déséquilibres structurels qui ont fragilisé l’État malgache depuis des décennies. Mais cinq mois plus tard, le constat est plus ambigu. Le gouvernement est dissous. Le Premier ministre quitte ses fonctions. Les promesses de transformation semblent suspendues. Pour comprendre cette séquence, il faut revenir à l’histoire même de cette refondation. Car les fragilités qui ont conduit à son blocage étaient présentes dès ses premiers jours. Une refondation née d’une crise sociale La séquence commence le 25 septembre 2025 à Antananarivo. Des manifestations éclatent dans la capitale. Les revendications portent d’abord sur des questions concrètes : coupures d’électricité, pénuries d’eau, inflation, dégradation du niveau de vie et corruption. Mais très rapidement, ces protestations prennent une dimension politique. Une partie des manifestants réclame la démission du président en place et dénonce un système jugé incapable de répondre aux besoins fondamentaux de la population. Le mouvement se caractérise par une forte présence de jeunes urbains, souvent désignés sous l’appellation de Génération Z. Leur mobilisation se diffuse rapidement grâce aux réseaux sociaux et échappe largement aux structures politiques traditionnelles. Cette mobilisation ouvre une brèche dans un système politique pourtant solidement installé. Mais elle reste avant tout un mouvement social. Elle ne dispose ni d’une organisation structurée, ni d’un leadership politique clairement identifié. Le tournant militaire Le véritable basculement intervient les 11 et 12 octobre 2025. Une unité militaire importante, le CAPSAT, annonce qu’elle refuse de tirer sur les manifestants. Ce geste modifie profondément l’équilibre politique. L’armée devient alors l’arbitre de la crise. Le président quitte le pays. Quelques jours plus tard, la Haute Cour constitutionnelle investit le colonel Michaël Randrianirina comme président de la Refondation de la République. La transition est officiellement lancée. Cette décision s’inscrit dans un cadre institutionnel particulier où la Haute Cour constitutionnelle joue un rôle central dans la validation des transitions politiques à Madagascar. Dans l’immédiat, l’objectif affiché est double : stabiliser la situation politique et préparer une réforme des institutions. L’armée se présente comme garante de l’ordre et de la transition, tout en affirmant sa volonté de remettre progressivement le pouvoir aux civils. Une civilianisation rapide La transition entre dans une nouvelle phase le 20 octobre 2025 avec la nomination d’un Premier ministre civil : Herintsalama Rajaonarivelo. Le choix de ce profil répond à une logique précise. Ancien dirigeant du patronat malgache et technocrate reconnu, Rajaonarivelo est perçu comme une figure capable de rassurer les milieux économiques et les partenaires internationaux. Le gouvernement qu’il forme quelques jours plus tard comprend une trentaine de ministres. Officiellement, la transition militaire cède la place à une gouvernance civile. Mais cette civilianisation révèle rapidement une ambiguïté majeure. Un Premier ministre issu du système Avant sa nomination à la tête du gouvernement, Herintsalama Rajaonarivelo occupait un poste stratégique dans le système financier malgache. Il était président du conseil d’administration de la BNI Madagascar, l’une des principales banques du pays. Dans une institution bancaire de cette taille, la fonction de président du conseil d’administration ne relève pas d’un rôle symbolique. Le conseil supervise les mécanismes de gouvernance, les dispositifs de conformité et les systèmes de contrôle interne destinés à prévenir les opérations financières à risque. Dans les grandes banques, ces mécanismes constituent la première ligne de défense contre les flux suspects et les opérations potentiellement liées au blanchiment d’argent. La question soulevée par cette séquence n’est donc pas celle d’une responsabilité individuelle, mais celle du fonctionnement global du système bancaire et de sa capacité à détecter et encadrer des mouvements de capitaux d’une telle ampleur. Cette position le plaçait au cœur des circuits financiers qui structurent l’économie nationale. Quelques jours avant sa nomination, une affaire financière attire l’attention : des transferts de fonds importants attribués à l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga vers l’île Maurice. Ces opérations font l’objet d’enquêtes pour blanchiment et conduisent au gel de plusieurs comptes bancaires dans différentes institutions financières malgaches. Plusieurs banques sont concernées, dont la BNI. Il est important de préciser qu’aucune source publique n’affirme que Rajaonarivelo a participé à ces transferts. Mais la chronologie de ces événements soulève des interrogations dans le débat public. Le président du conseil d’administration d’une banque impliquée dans des flux financiers controversés devient Premier ministre au moment même où la transition politique s’installe. Cette séquence alimente une question plus large : celle de la continuité des réseaux économiques dans la transition politique. Chronologie BNI / Ravatomanga Cette chronologie suscite à tout le moins un vrai questionnement en matière de gouvernance. Quelques jours avant sa nomination, nous notions en effet que Herintsalama Rajaonarivelo présidait le conseil d’administration de la BNI Madagascar, l’une des principales banques du pays. Au même moment, nous soulignions également que des enquêtes financières ont été menées sur des transferts de fonds attribués à l’homme d’affaires Mamy Ravatomanga vers l’île Maurice. Plusieurs comptes bancaires liés à ces opérations ont été alors gelés. La question posée dans le débat public ne remettait pas en cause la responsabilité personnelle du futur Premier ministre, mais visait à s’assurer de la capacité du système bancaire à détecter et prévenir des flux financiers d’une grande ampleur. Cette séquence illustre la proximité structurelle entre les sphères économique et politique. La permanence des structures de pouvoir Pour une partie de l’opinion publique et des acteurs du mouvement de protestation, cette nomination symbolise une réalité difficile à ignorer. Le système politique peut changer de dirigeants sans modifier ses structures profondes. Nous n’avions de cesse de le souligner dans nos précédents articles. (S9-26) Les milieux
Newsletter #23
Replay Africa global Télésud : « Multipolaire » avec Diapason

Jeudi 05/03/26 – 19:00 🎥 Replay de l’émission « Africa global Télésud » Diapason est invité à décrypter l’actualité de Madagascar sur Global Africa Télésud, 📺 Russie, Iran, Océan Indien : Madagascar au cœur d’un nouvel échiquier géopolitique Dans cette émission sur Global Africa TeleSud, nous analysons les conséquences des frappes en Iran sur l’équilibre stratégique de l’océan Indien et les ambitions des grandes puissances dans la région. Pourquoi Madagascar attire-t-il autant d’attention ? Sa position à l’entrée du canal du Mozambique, sa vaste zone économique exclusive et la proximité des grandes routes maritimes en font un territoire clé dans la compétition géopolitique mondiale. Au programme du débat : • Les ambitions russes à Madagascar • Le rôle stratégique de Diego Garcia et de la ZEE française • La militarisation croissante de l’océan Indien • Le jeu d’équilibriste diplomatique de Madagascar entre Moscou, Paris et Washington • Les enjeux pour la souveraineté et la stabilité régionale Dans un contexte de tensions au Moyen-Orient, l’océan Indien redevient un espace stratégique majeur. La question centrale demeure : Madagascar peut-il transformer sa position géographique en atout stratégique, ou risque-t-il de devenir un terrain de rivalité entre puissances ? 👉 Analyse et décryptage dans cette émission. Sources : Global Africa TeleSud #GlobalAfricaTeleSud #Geopolitique #OceanIndien#Russie #Iran #France #DiegoGarcia #Diapason_Think_Tank #Madagascar
Quand une compagnie aérienne raconte le destin économique d’un pays

Date : 06/03/26Introduction Un vol peut parfois devenir une leçon d’économie politique. Lorsque l’on embarque sur Ethiopian Airlines, l’une des premières choses qui frappent le voyageur africain est la densité du réseau, la modernité de la flotte et l’efficacité apparente de l’organisation. L’entreprise éthiopienne est aujourd’hui la première compagnie aérienne du continent. Ce décalage devient particulièrement visible pour les voyageurs venant de Madagascar. La compagnie nationale malgache, Air Madagascar devenue Madagascar Airlines, a longtemps été un symbole de souveraineté et de connexion du pays avec le reste du monde. Mais l’entreprise à traversé pendant plusieurs décennies des cycles de restructuration, de dettes et de réduction de réseau. Comparer ces deux histoires, a priori similaires, permet d’éclairer une question plus large : pourquoi certains États africains parviennent-ils à construire des institutions économiques rentables et durables alors que d’autres peinent à stabiliser leurs outils stratégiques ? L’histoire croisée d’Ethiopian Airlines et d’Air Madagascar offre ainsi un point d’observation utile pour réfléchir à la trajectoire économique de Madagascar. Une compagnie symbole de l’indépendance malgache Air Madagascar naît au début des années 1960, dans la foulée de l’indépendance. Comme beaucoup de compagnies nationales africaines, elle incarne à la fois une ambition économique et un symbole politique. Durant les premières décennies, la compagnie assure les liaisons essentielles entre l’île et ses partenaires économiques. Les vols vers l’Europe, notamment Paris, structurent les échanges commerciaux, touristiques et diplomatiques. Mais la trajectoire de l’entreprise se complique progressivement. Les crises politiques successives, les difficultés financières et les choix de gestion instables fragilisent la compagnie. Plusieurs tentatives de restructuration sont lancées au fil des années, souvent accompagnées de partenariats internationaux ou de plans de redressement. En 2021, la compagnie est rebaptisée Madagascar Airlines dans le cadre d’un nouveau programme de transformation. L’objectif affiché est de rationaliser la flotte, renforcer les liaisons domestiques et restaurer la viabilité économique de l’entreprise. Cette relance reste cependant confrontée à un environnement économique et institutionnel complexe. Ethiopian Airlines, une exception africaine La trajectoire d’Ethiopian Airlines suit une logique très différente. La compagnie est fondée en 1946, bien avant l’indépendance de nombreux pays africains. Dès le départ, l’entreprise adopte une organisation technique inspirée des standards internationaux. Contrairement à de nombreuses compagnies publiques du continent, elle bénéficie d’un principe qui restera constant au fil des décennies : la gestion opérationnelle est largement protégée des interférences politiques. Cette orientation produit des résultats visibles. Aujourd’hui, Ethiopian Airlines dessert plus d’une centaine de destinations internationales et opère avec une flotte de plus de cent appareils. L’entreprise transporte plusieurs dizaines de millions de passagers chaque année et génère plusieurs milliards de dollars de chiffre d’affaires. Au-delà des chiffres, la compagnie joue un rôle structurant dans l’économie nationale. L’aéroport d’Addis-Abeba est devenu l’un des principaux hubs aériens du continent africain. Quelques chiffres permettent de mesurer l’écart entre les deux trajectoires. Trois chiffres pour comprendre l’écart Ethiopian Airlines Plus de 140 avions en flotte Plus de 130 destinations dans le monde Environ 17 millions de passagers par an Madagascar Airlines Environ 5 avions en flotte Réseau principalement domestique et régional Plusieurs plans de restructuration depuis les années 2000 Économie nationale Croissance moyenne de l’Éthiopie depuis les années 2000 : près de 8 % par an Croissance moyenne de Madagascar sur la même période : environ 3 à 4 % Ces chiffres ne racontent pas seulement l’histoire de deux compagnies aériennes. Ils illustrent la différence entre deux trajectoires économiques. Le rôle décisif de la stratégie L’expansion d’Ethiopian Airlines n’est pas seulement le résultat d’une bonne gestion interne. Elle s’inscrit dans une stratégie nationale plus large. Ethiopian Airlines n’est pas seulement une compagnie aérienne : c’est l’une des institutions qui ont permis à l’Éthiopie de transformer sa stratégie économique en réalité. Au début des années 2000, les autorités éthiopiennes lancent plusieurs programmes de transformation économique. L’un des plus emblématiques concerne le secteur aérien. La compagnie adopte des plans stratégiques successifs qui fixent des objectifs précis en matière de flotte, de réseau et de formation. Ces programmes reposent sur plusieurs piliers. Le premier concerne l’investissement massif dans les infrastructures. L’aéroport d’Addis-Abeba est progressivement modernisé pour devenir une plateforme continentale. Le deuxième concerne la formation. Ethiopian Airlines crée l’une des plus importantes académies aéronautiques d’Afrique, capable de former pilotes, ingénieurs et techniciens pour tout le continent. Le troisième pilier concerne la diversification. L’entreprise développe des activités dans la maintenance, le cargo, la formation et les services logistiques. Cette stratégie permet à la compagnie de s’imposer comme un acteur central du transport aérien africain. Cette divergence entre les deux compagnies ne peut pas s’expliquer uniquement par des choix de gestion ou par des conditions de marché. Elle renvoie également à des trajectoires politiques et institutionnelles différentes. Deux trajectoires politiques Comparer Ethiopian Airlines et Air Madagascar revient aussi à comparer deux trajectoires politiques. Madagascar a connu plusieurs cycles de rupture depuis l’indépendance. Les transitions politiques successives ont souvent entraîné des changements rapides dans les priorités économiques et dans la gouvernance des entreprises publiques. Cette instabilité complique la construction de politiques industrielles de long terme. L’Éthiopie n’a pas été épargnée par les crises. Le pays a connu une révolution, un régime militaire et des périodes de conflit. Mais certaines institutions économiques ont été préservées malgré ces turbulences. Ethiopian Airlines en fait partie. La compagnie a bénéficié d’une continuité stratégique rare dans le contexte africain. La continuité stratégique Ce contraste met en lumière une différence fondamentale entre les deux pays : la continuité stratégique. En Éthiopie, malgré les changements de régime et les crises politiques, certaines institutions économiques ont été protégées et développées sur plusieurs décennies. Ethiopian Airlines fait partie de ces structures considérées comme stratégiques. À Madagascar, les cycles politiques ont souvent entraîné des réorientations rapides des politiques économiques. Cette discontinuité rend plus difficile la construction de stratégies industrielles de long terme. L’ascension économique de l’Éthiopie Depuis le début des années 2000, l’économie éthiopienne connaît une transformation rapide. Pendant près de deux décennies, le pays enregistre l’un des taux de croissance les plus élevés d’Afrique. Cette progression repose sur
Réécrire les règles pour sortir du cycle électoral sans fin

Date : 27/02/26 Introduction À Madagascar, les crises politiques ne naissent pas uniquement des hommes. Elles sont aussi le produit d’un système électoral qui concentre les tensions, renchérit les campagnes et fragilise la légitimité des vainqueurs. À chaque scrutin, la même mécanique se remet en marche. Contestations, soupçons, abstention, recompositions forcées. L’élection clôt un cycle institutionnel mais ouvre souvent un cycle de défiance. La question n’est plus seulement de savoir qui gagne, mais encore et surtout de comprendre comment et pourquoi les règles qui régissent le scrutin conduisent presque toujours à une instabilité. Depuis plusieurs années, les analyses publiées par Diapason convergent vers une idée simple : le problème malgache n’est pas l’absence d’élections. Il réside dans l’architecture qui les organise. Plusieurs pistes de réforme sont avancées. Élections liées entre président et députés. Scrutin uninominal majoritaire à un tour. Mandat unique. Plafonnement strict des budgets. Refondation des organes de contrôle. Et surtout, une méthode de transition encadrée pour éviter la rupture brutale. Avant d’examiner ces propositions, il faut comprendre ce que produit réellement le système actuel. Le système actuel : une mécanique qui entretient la défiance Le modèle présidentiel malgache repose sur un scrutin majoritaire à deux tours. Conçu pour produire une majorité claire, il engendre en pratique une séquence longue, coûteuse et politiquement tendue. Une inflation de candidatures Le filtre d’entrée est faible. Le scrutin devient un espace d’exposition autant qu’un projet structuré. Les candidatures se multiplient, sans exigence d’ancrage territorial solide. La dispersion du premier tour laisse place à des recompositions souvent opaques au second. La cohérence programmatique s’efface derrière des alliances de circonstance. Une campagne à forte intensité financière Deux tours impliquent deux mobilisations et deux cycles de financement. Dans un environnement où le contrôle des dépenses reste fragile, cette structure favorise l’escalade budgétaire. Le coût réel dépasse fréquemment les plafonds affichés (non obligatoires). Le scrutin devient un investissement politique lourd, avec une logique implicite de retour. Une légitimité fragile Même lorsqu’un vainqueur est proclamé, la suspicion persiste. Participation modérée, contentieux récurrents, défiance durable. Ce n’est pas un accident ponctuel. C’est l’effet d’un système qui concentre l’affrontement au sommet sans structurer l’ancrage territorial. Lorsque toute la légitimité repose sur un seul moment et une seule personne, la tension devient maximale. Pour comprendre la répétition de ce schéma, il faut revenir à l’origine du modèle. Une architecture importée, une trajectoire institutionnelle bousculée L’instabilité électorale malgache s’inscrit dans une histoire constitutionnelle. En 1958, Madagascar adopte un modèle inspiré de la Ve République française : présidentialisme fort, centralisation et scrutin à deux tours. Ce choix répondait à une recherche de stabilité. Mais la Ve République repose en France sur des partis structurés, une administration robuste, une régulation progressive du financement politique et une tradition d’acceptation du verdict des urnes. À l’indépendance, Madagascar ne disposait pas de ces mêmes fondations. Société politique fragmentée, équilibres territoriaux sensibles, partis peu institutionnalisés : dans ce contexte, le présidentialisme majoritaire a concentré la compétition plutôt que de l’amortir. L’histoire récente le montre. En 1972, la crise sort du cadre électoral. En 1991, la rue impose la transition. En 2002, le scrutin à deux tours conduit à une double proclamation et à un blocage institutionnel. En 2009, la rupture se produit hors des urnes. En 2018, malgré un scrutin formellement organisé, la défiance demeure. Le problème n’est donc pas l’existence d’élections. Il réside dans une configuration institutionnelle qui rend chaque séquence présidentielle hautement polarisée. Dans un pays où la culture politique valorise le consensus local et où les équilibres territoriaux restent sensibles, un modèle centralisé à deux tours tend à amplifier la confrontation plutôt qu’à l’absorber. Organiser une nouvelle élection sans modifier ce cadre reviendrait à relancer une mécanique dont les effets sont déjà connus d’avance. Une réforme par simplification Si le diagnostic est structurel, la réponse doit agir sur les incitations produites par le système. Les propositions avancées ne relèvent pas d’une révolution idéologique. Elles visent une simplification : moins de complexité, moins de personnalisation isolée, moins d’escalade financière. Il ne s’agit pas d’importer un modèle, mais d’adapter les règles à la réalité et aux moyens disponibles du pays. Une partie de ces pistes prolonge les travaux conduits depuis plusieurs années par le groupe de réflexion APOGENIIES[1]sur la réforme du système électoral malgache. Lier présidentielle et législatives Un candidat à la présidence ne pourrait se présenter sans porter simultanément une majorité législative complète. Aujourd’hui, le président est élu puis cherche une majorité. Cette séquence favorise les recompositions opportunistes. En liant les deux scrutins, l’ambition présidentielle devient indissociable d’un ancrage territorial réel. Le candidat doit démontrer une organisation nationale cohérente. Ce mécanisme réduit les candidatures hors sol et limite les incertitudes institutionnelles. Passer au scrutin uninominal majoritaire à un tour Le système actuel étire la tension : dispersion au premier tour, négociations au second. Un scrutin à un tour impose des alliances en amont. Il raccourcit la séquence électorale, réduit les coûts logistiques et limite les recompositions opaques. La majorité peut être relative plutôt qu’absolue, mais dans un contexte de défiance chronique, la clarté peut valoir plus que la sophistication procédurale. Instaurer un mandat unique La réélection crée un horizon permanent de campagne. Les décisions peuvent être influencées par la préparation du scrutin suivant. Un mandat unique modifie l’équation : gouverner pour laisser une trajectoire, non pour se représenter. Cette logique réduit la tentation d’utiliser l’appareil d’État à des fins électorales et limite la personnalisation prolongée du pouvoir. Plafonner strictement les budgets La financiarisation des campagnes est un angle mort du système actuel. Les plafonds existent, mais leur contrôle reste fragile. Un plafonnement strict, réellement audité, réduit l’avantage financier, abaisse la barrière d’entrée et diminue la pression sur les ressources publiques. La réforme ne garantit pas l’égalité parfaite. Elle réduit les écarts. Territorialiser le contrôle La chaîne de traitement des résultats demeure fortement centralisée. Cette concentration nourrit la suspicion et les tentations de fraude. Renforcer le rôle des communes, publier les résultats bureau par bureau, numériser les procès-verbaux et réduire les délais de transmission raccourcit
Quand la géopolitique redessine le calendrier démocratique

Date : 20/02/26 Introduction La transition malgache entre dans une séquence décisive. Une feuille de route doit être présentée aux organisations régionales. La question n’est pas seulement de savoir si un calendrier électoral sera annoncé. Elle est de comprendre qui fixe réellement le tempo, selon quels équilibres internes et sous quelles influences extérieures. Le précédent de 2009, la stratégie de retour de l’ancien président et la diversification accélérée des partenaires internationaux invitent à lire la situation autrement. À Madagascar comme ailleurs en Afrique, la durée d’une transition n’est jamais neutre. Elle traduit toujours un rapport de forces. Civilianiser n’est pas gouverner La civilianisation est souvent présentée comme l’objectif central d’une transition. Le terme rassure. Il suggère un retour progressif à l’ordre constitutionnel et à la primauté du politique sur le sécuritaire. Pourtant, l’expérience récente du continent montre que le passage formel à un pouvoir civil ne garantit ni l’autonomie décisionnelle ni la consolidation démocratique. Dans le cas malgache, la présentation d’une feuille de route marque une étape structurante. Elle oblige le pouvoir à formuler des engagements précis. Elle réduit l’espace de l’ambiguïté. Mais elle ne dit rien, en soi, sur la nature du pouvoir réel. La question déterminante est ailleurs. Qui décide des nominations clés ? Qui contrôle les arbitrages budgétaires ? Qui définit le calendrier électoral et ses modalités ? Une transition peut afficher un visage civil tout en conservant une architecture sécuritaire dominante. Elle peut aussi ouvrir un véritable espace de recomposition politique. La différence tient à la distribution effective du pouvoir. Encadré 1 – Trois tests de crédibilité Le test du calendrier opposable Des dates précises, des jalons publics, un mécanisme de suivi indépendant. Le test du pouvoir civil effectif Autonomie sur les nominations stratégiques, les finances publiques et l’appareil sécuritaire. Le test de la transparence contractuelle Publication des accords majeurs conclus pendant la transition. La civilianisation n’est pas une déclaration d’intention. C’est un déplacement mesurable du centre de gravité du pouvoir. 2009 en miroir : la transition peut-elle devenir un régime Madagascar aborde la séquence actuelle avec une mémoire institutionnelle encore récente. La crise politique de 2009 a débouché sur une période de transition prolongée avant un retour aux urnes en 2013. Cette expérience n’est pas seulement un précédent historique. Elle constitue un repère structurant pour comprendre les dynamiques actuelles. En 2009, la rupture institutionnelle ouvre une phase transitoire dont la durée dépasse largement les premières annonces. Avec le temps, la transition se normalise. Elle obtient une reconnaissance extérieure progressive. Elle organise des arbitrages économiques et politiques. Elle finit par produire sa propre stabilité. L’élection vient alors refermer la séquence sans effacer complètement les conditions de son ouverture. Ce précédent éclaire un mécanisme classique des transitions africaines : plus la durée s’étire, plus les intérêts liés à la période transitoire se consolident. Les nominations administratives, les contrats économiques, les alliances politiques créent des équilibres nouveaux. La sortie devient un moment de renégociation plus que de rupture. Encadré 2 – Chronologie comparée 2009 – 2013 Rupture institutionnelle. Transition prolongée. Normalisation progressive. Élection présidentielle. 2025 – ? Rupture institutionnelle. Pression régionale accrue. Feuille de route exigée. Durée encore indéterminée. La comparaison n’a pas pour objet de prédire une répétition mécanique. Les contextes diffèrent. Les rapports de force régionaux ont évolué. Le paysage international s’est fragmenté. Mais une question demeure constante : la transition est-elle conçue comme un pont vers un ordre institutionnel stabilisé, ou comme un cadre politique susceptible de se prolonger ? Dans ce contexte, la posture de l’ancien président mérite d’être lue avec attention. En mobilisant des soutiens africains et en évoquant des irrégularités procédurales, il cherche à redevenir un acteur central du jeu institutionnel. Cette stratégie s’inscrit dans une logique de réintégration politique par le continent. Elle rappelle que, dans les périodes de transition, la bataille se joue autant dans les capitales étrangères que dans l’espace national. La transition devient alors un espace de recomposition. Elle n’est plus seulement une gestion administrative du temps. Elle devient un terrain de concurrence entre acteurs nationaux et régionaux. Diversifier les partenaires : opportunité stratégique ou dépendance prolongée La transition actuelle se déroule dans un environnement international profondément recomposé. Le monde est devenu plus fragmenté, plus concurrentiel. Les États africains disposent désormais d’une marge de manœuvre accrue pour diversifier leurs partenariats stratégiques. Russie, États-Unis, pays du Golfe, Chine, Union européenne : chacun propose des formes d’appui différentes, avec des conditionnalités variables. Pour Madagascar, cette diversification peut représenter une opportunité réelle. Elle permet de ne pas dépendre d’un seul partenaire. Elle offre des alternatives financières et sécuritaires. Elle peut renforcer la capacité de négociation de l’État. Mais cette ouverture comporte un coût structurel. Les partenariats stratégiques exigent de la prévisibilité. Les investissements dans les secteurs sensibles, qu’il s’agisse des infrastructures, de l’énergie ou des ressources naturelles, demandent du temps pour produire des effets. La stabilité devient une condition implicite. Dans ce contexte, la durée d’une transition peut devenir un paramètre stratégique. Plus la transition s’allonge, plus elle permet d’installer des accords, de sécuriser des engagements et de stabiliser des alliances. Le calendrier démocratique cesse alors d’être uniquement une question institutionnelle. Il devient un élément d’équilibre géopolitique. Encadré 3 – Durée et intérêts stratégiques Transition courte Retour rapide à l’ordre constitutionnel. Marges de négociation réduites. Accords limités dans le temps. Transition intermédiaire. Négociations approfondies. Installation progressive d’alliances. Risque de glissement institutionnel. Transition longue Stabilisation d’accords structurants. Consolidation d’intérêts établis. Difficulté accrue de rupture. La question centrale n’est pas de savoir si la diversification est légitime. Elle l’est, dans un monde multipolaire. La question est de déterminer si la durée de la transition répond à une nécessité institutionnelle ou à une logique de sécurisation d’intérêts. Dans un environnement fragmenté, la frontière entre souveraineté élargie et dépendance redéployée est parfois difficile à tracer. Une transition peut renforcer l’autonomie stratégique. Elle peut aussi créer de nouvelles contraintes invisibles. Madagascar dans la grammaire des transitions africaines La séquence malgache s’inscrit dans un mouvement plus large observé sur le continent depuis plusieurs années. Les transitions
Corruption : le patient malgache que l’on renvoie de spécialiste en spécialiste

Date : 13/02/26 Un patient malgache fatigué, affaibli et inquiet arrive chez son médecin généraliste. Ce dernier l’écoute, prescrit un traitement, puis l’oriente vers un spécialiste qui ajuste la prescription, ajoute un médicament et l’envoie vers un autre service. À force de consultations, les traitements s’accumulent. Les effets secondaires aussi. Au bout du parcours, plus personne ne distingue la maladie initiale des complications provoquées par les traitements successifs. Cette effarante trajectoire pourrait être celle de Madagascar face à la corruption non maitrisée qui s’est structurée d’elle-même. Une pathologie devenue système En 65 ans d’indépendance, la corruption à Madagascar n’est plus un dysfonctionnement ponctuel. Elle s’est transformée en architecture. Les alternances politiques n’ont pas inversé la dynamique. Les réformes annoncées n’ont pas modifié les incitations fondamentales. Les dispositifs de contrôle ont souvent produit plus de procédures que de résultats. Le système absorbe les talents. Il les neutralise sans nécessairement les corrompre pénalement. Il les socialise. Des ingénieurs, des juristes, des économistes, des financiers formés dans les meilleures écoles, entrent dans l’appareil public avec l’intention de réformer. Beaucoup découvrent que leurs marges de manœuvre sont conditionnées par des équilibres existants. Le problème n’est pas uniquement moral. Il est organisationnel. La corruption ne se limite pas aux détournements spectaculaires. Elle est souvent diffuse. Attributions calibrées. Tolérance sélective. Ralentissements administratifs stratégiques. Intermédiations informelles. Surfacturations discrètes. Ces mécanismes transforment une économie fragile en économie entravée. Le thermomètre international Chaque année, Transparency International publie l’Indice de perception de la corruption. En 2025, Madagascar obtient un score de 25 sur 100 et se situe dans le bas du classement mondial. Ce chiffre ne mesure pas la corruption réelle mais la perception agrégée d’acteurs économiques. Cette perception influence l’investissement, le crédit, la confiance et la prime de risque. Le lien est simple : Plus d’opacité. Plus d’incertitude. Plus de coût du capital. Moins d’investissement productif. La corruption devient ainsi un multiplicateur de pauvreté. Les effets secondaires invisibles Dans la métaphore médicale, les effets secondaires masquent progressivement la maladie initiale. À Madagascar, ils prennent quatre formes principales. Dégradation des services publics Lorsque les ressources sont inefficacement allouées, l’impact est direct sur l’électricité, l’eau, les infrastructures ou l’éducation. Le citoyen constate la défaillance sans toujours en identifier la cause structurelle. Désengagement civique Quand les scandales se succèdent sans conséquences visibles, sans sanctions exemplaires, la confiance s’érode. Le coût est politique et social. Distorsion concurrentielle Les entreprises respectueuses des règles subissent un handicap face à celles qui les contournent. L’économie s’organise autour de la proximité plutôt que de la performance. Capture institutionnelle À mesure que certaines pratiques deviennent normales, les nouveaux entrants s’y adaptent. Le système n’a plus besoin d’imposer. Il intègre. Pourquoi certaines réformes échouent Madagascar n’a pourtant pas manqué d’initiatives pour normaliser et assainir le système. Stratégies nationales. Engagements internationaux. Partenariats techniques. Trois limites reviennent régulièrement pour endiguer cette bonne volonté. Dépendance hiérarchique Un organe placé dans une architecture politique dépendante ne peut pas toujours cibler les niveaux supérieurs. La dissuasion reste partielle. Dispersion Multiplier les dossiers sans cibler les chaînes de rente majeure dilue l’effet. On ne traite que les symptômes périphériques. Absence de réforme procédurale Punir sans modifier les règles qui rendent la corruption dissuasive revient à assécher un marécage sans détourner l’eau. Quand la corruption recule : les mécanismes observés ailleurs pouvant servir d’exemples. Plusieurs pays ont connu des trajectoires d’amélioration. Hong Kong Une agence indépendante créée en 1974 agit sur trois axes : Une agence indépendante créée en 1974 agit sur trois axes : Répression, Prévention, Éducation. L’élément déterminant n’est pas seulement l’arrestation, mais la réécriture des procédures. Singapour Les enquêtes ont concerné des responsables de haut niveau. Le signal est clair : le rang ne protège pas. Géorgie Réforme ciblée de la police et des douanes. Restructuration rapide. Simplification administrative. La corruption de guichet chute fortement. Rwanda et Botswana Ces pays affichent des indicateurs supérieurs à la moyenne régionale. Leur point commun : cohérence entre règle et sanction. Les invariants communs Cinq éléments apparaissent systématiquement : Un organe d’enquête crédible. Une réforme des procédures. Des poursuites au sommet. Une transparence exploitable. Un espace civique actif. Sans ces piliers, la réforme se dissout. Madagascar : sortir du cycle d’absorption Toute réforme intégrée au système existant est absorbée. Toute agence dépendante est neutralisée. Toute transparence non exploitable devient symbolique. La question n’est pas d’ajouter une structure. Elle est de modifier les incitations. La « refondation » qui reconduit le même édifice Depuis plusieurs mois, le mot revient avec insistance : refondation. Il suggère rupture, reconstruction, changement d’architecture. Il promet un nouveau départ. Mais dans les faits, la dynamique observée ressemble davantage à un réagencement interne qu’à une transformation structurelle. Une refondation véritable implique trois conditions minimales : Modifier les règles du jeu, Modifier les incitations, Modifier les rapports de pouvoir. Or, ce que l’on observe est plus proche d’une redistribution des rôles à l’intérieur du même système que d’une remise à plat des mécanismes qui produisent la rente. Les institutions restent organisées selon les mêmes chaînes hiérarchiques. Les procédures budgétaires n’ont pas été repensées dans leurs points de vulnérabilité. Les circuits de décision demeurent opaques. Les organes de contrôle restent dépendants de l’architecture politique qu’ils sont censés surveiller. Dans ces conditions, la « refondation » agit comme un sas de stabilisation. Elle apaise les tensions sans transformer les incitations. Elle change les visages sans changer les structures. Elle promet la moralisation sans modifier les procédures qui rendent la corruption rationnelle. Le danger n’est pas l’échec spectaculaire. Il est plus subtil. C’est la normalisation progressive d’un discours de rupture qui n’entraîne aucune rupture réelle. La société finit par intégrer que la réforme consiste à redistribuer les positions plutôt qu’à redéfinir les règles. Une véritable refondation aurait dû commencer par identifier clairement les chaînes de rente, publier les mécanismes de captation, réécrire les procédures budgétaires sensibles et instaurer une traçabilité contraignante sur les flux critiques. Elle aurait dû accepter de déplacer, voire de rompre les équilibres établis. En l’absence de ces ruptures, le système ne se réforme pas. Il se réajuste.
Newsletter #22
Madagascar : La dépendance structurée, « organisée* » ou l’illusion d’une rupture

Date : 06/02/26 Madagascar connaît les catastrophes naturelles comme on compte les jours. Le cyclone Fytia[1], revenu frapper l’île avec une violence accrue, n’est pas un accident isolé : il illustre une dynamique plus profonde, une architecture de dépendance structurelle qui transcende les gouvernements et les discours officiels. Derrière les images de destructions, se joue une répétition presque mécanique : l’urgence remplace la stratégie, les bailleurs financent l’État, les populations survivent au jour le jour et la diaspora, malgré son potentiel, reste cantonnée dans un rôle subsidiaire. Le cycle de l’urgence : une politique publique permanente Quand Fytia a ravagé les côtes et les terres malgaches, elle a déclenché les mêmes routines que les tempêtes précédentes : mobilisation nationale, appels aux partenaires internationaux, promesses de reconstruction. Tel un éternel recommencement, Madagascar se retrouve piégé dans une logique d’urgence permanente, où chaque crise devient la principale politique publique du moment. Ce cycle n’est pas seulement un effet de catastrophe : il est le produit d’un modèle institutionnel où les mécanismes d’anticipation sont faibles, les institutions de prévention sous-dotées, et le financement d’urgence structurellement plus facile à mobiliser que les budgets d’investissements lourds et durables. Le résultat ? Une gouvernance qui raisonne désormais en termes de « réponse à la crise » plutôt que de planification à long terme. Dans ce schéma, l’État malgache dépend presque entièrement de l’aide extérieure pour financer la réaction aux urgences mais aussi, de façon plus troublante, une part significative de son budget de développement « normal ». Madagascar reçoit chaque année plus d’un milliard de dollars d’aide publique étrangère, dont une portion substantielle sert à financer des dépenses courantes ou des programmes ponctuels déclenchés par des catastrophes naturelles[2]. Au cœur de ce mécanisme se trouve une contradiction fondamentale : plus l’État dépend des bailleurs pour ses dépenses, moins il est capable de développer une capacité de financement autonome et durable. Un cercle vicieux qui nourrit en réalité un statu quo, plutôt qu’une véritable transformation structurelle. La diaspora : ressource massive, levier entravé À première vue, la diaspora malgache incarne une forme de ressource alternative, potentiellement vertueuse : des centaines de millions de dollars chaque année en transferts vers Madagascar, un flux de devises privé qui dépasse souvent certains types d’aides publiques[3]. Pourtant, cette force est loin d’être exploitée pleinement. Les transferts de la diaspora, qu’on appelle remittances, sont aujourd’hui estimés entre 450 et 600 millions de dollars par an, représentant une part non négligeable du PIB malgache[4]. Dans de nombreux pays en développement, ces flux pourraient être un levier de développement stabilisant la consommation, favorisant l’investissement productif, et participant à la création d’entreprises nouvelles[5]. À Madagascar, ils restent majoritairement destinés à la survie : soutien aux familles, aide à la consommation, dépenses courantes. La diaspora a certes un impact social incontestable, mais elle n’a pas réussi à devenir une force de transformation économique structurante. Pourquoi ? Parce que les circuits financiers ne l’y encouragent pas : absence d’outils bancaires adaptés, manque de véhicules d’investissement, coûts de transaction élevée, et surtout absence d’un cadre institutionnel qui permette à ces fonds de se canaliser vers des projets d’infrastructure, de prévention des risques ou de résilience climatique[6]. Le problème fondamental est celui de l’architecture même des flux : Il n’existe pas de « Banque de la diaspora », ni de fonds souverain structuré autour des remittances pour financer des investissements longs et structurants. Les remittances transitent souvent par des canaux informels ou bancaires classiques, sans être transformées en instruments d’investissement productifs. Les structures existantes pour favoriser l’investissement des diasporas sont embryonnaires et insuffisantes. Des initiatives existent : le programme TADY Dago, par exemple, cherche à établir des cadres favorables pour mobiliser les ressources de la diaspora en faveur de projets de développement socio-économique[7]. Mais ces programmes restent marginalisés, insuffisants pour inverser la logique actuelle. En l’état, la diaspora aide certes des individus, mais elle n’a pas encore trouvé de moyens institutionnels de participer à la résilience collective. C’est là une limite systémique majeure. Encadré analytique : Remittances vers Madagascar – chiffres clés récents Les transferts de fonds envoyés par la diaspora malgache constituent une source non négligeable de devises pour l’économie du pays, mais leur poids reste modeste comparé à celui d’autres pays africains ou à celui des flux d’aide internationale. Montants globaux récents En 2023, les transferts officiels de la diaspora vers Madagascar ont été estimés à environ 417,7 millions de dollars, soit environ 2,6 % du PIB du pays, d’après la Banky foiben’i Madagasikara[8]. Évolution sur le long terme Ces flux, qui représentaient environ 4 millions USD en 1990, ont connu une forte croissance au fil des décennies : environ 327 millions USD en 2015, jusqu’à un pic supérieur à 543 millions USD en 2020 avant de se stabiliser autour des 400 millions USD récemment[9]. Comparaison régionale À l’échelle mondiale, les remittances vers les pays à revenu faible ou intermédiaire ont atteint près de 656 milliards USD en 2023, dépassant de loin l’aide publique au développement dans certains cas[10]. Poids relatif En termes de % du PIB, Madagascar se situe autour de 2,3 % en 2023, légèrement en baisse par rapport aux années antérieures. À titre de comparaison, la moyenne mondiale tourne autour de 5 % du PIB pour les pays récipiendaires de remittances[11]. Points d’impact Bien qu’importants pour les ménages et les économies locales, ces flux restent principalement orientés vers la consommation et le soutien familial, plutôt que vers des investissements structurants ou des projets d’infrastructure. Le coût des envois demeure élevé, ce qui réduit les montants nets reçus sur le terrain[12]. En résumé : même si les remittances représentent une source de financement significative pour Madagascar, leur poids économique reste modéré comparé à celui des flux d’aide internationale ou à la capacité réelle d’investissement que pourrait mobiliser une banque de la diaspora ou des instruments de financement dédiés. Le verrou du système financier : structure et contrainte Un autre levier bloquant est la structure même du système financier malgache. L’accès aux services bancaires pour une grande
Les 100 jours du PRRM

Date : 30/01/26 De l’austérité proclamée à l’épreuve du réel Lorsque le Président de la Refondation de la République malgache a pris la parole pour la première fois, le mot était clair, presque solennel : austérité. Austérité budgétaire. Austérité de l’État. Austérité comme condition préalable à toute reconstruction nationale. Le message était simple et, dans un pays marqué par l’épuisement économique et moral, il a trouvé un écho favorable, voire enthousiasmé. Après des années de promesses sans effets, l’idée d’un État qui se serre la ceinture pour redonner du souffle au pays apparaissait comme un signal de rupture. Cent jours plus tard, le constat est plus nuancé. Non pas parce que rien n’a été fait, mais parce que la réalité de l’exercice du pouvoir a rapidement révélé un écart croissant entre l’intention proclamée et la mécanique institutionnelle enclenchée. Refonder une Nation : l’ambition affichée La refondation annoncée n’était pas seulement administrative. Elle se voulait morale, politique, presque civilisationnelle. Mettre fin à l’impunité. Rétablir l’autorité de l’État. Répondre aux urgences vitales. Stabiliser avant de transformer. Dans les discours, la cohérence est restée remarquable. Le récit gouvernemental s’est structuré autour de quatre piliers constants : Responsabilité budgétaire, Justice active, Priorité aux services essentiels, Transition maîtrisée. Un récit discipliné, sans contradictions majeures, donnant le sentiment d’un État qui reprend la main sans chaos. Mais très vite, ce récit a commencé à se substituer à la refondation elle-même. La transformation des règles du jeu a laissé place à une méthode de gouvernance centrée sur la stabilisation et la gestion de l’existant. Les contraintes du réel : gouverner dans une architecture verrouillée Les cent premiers jours ont mis en lumière un fait central : le PRRM gouverne dans une architecture qui ne permet pas la refondation car il n’est pas un élu du peuple. La contrainte financière est la plus visible. Les marges de manœuvre budgétaires sont étroites. La masse salariale et les subventions énergétiques absorbent une part croissante des ressources publiques. Les recettes restent volatiles, dépendantes de quelques points névralgiques. Les partenaires extérieurs observent, attendent, conditionnent. À cette contrainte s’ajoute le verrou constitutionnel. Les institutions sont inchangées. Le cadre juridique limite toute réforme profonde sans rupture politique explicite. La refondation reste donc discursive, faute d’instruments juridiques pour la rendre opérante. La contrainte institutionnelle pèse tout autant. L’administration demeure largement la même. Les chaînes de décision, les routines, les équilibres internes n’ont pas été bouleversés. L’État agit avec les outils de l’ancien système, même lorsqu’il annonce vouloir l’améliorer. Enfin, la contrainte politique est constante. La transition se déroule sous surveillance régionale et internationale. La stabilité est devenue une valeur en elle-même. Le risque du chaos, réel ou invoqué, sert de garde-fou à toute velléité de rupture. Les actions au quotidien : une justice visible, une économie toujours verrouillée Sur le plan judiciaire, le gouvernement peut légitimement mettre en avant des signaux d’action. Des arrestations ont eu lieu. Des dossiers de spoliation foncière ont avancé. Des coopérations internationales ont été annoncées, notamment autour du gel et de la restitution d’avoir illicites. Ces gestes existent. Ils sont visibles. Et, dans un pays longtemps marqué par l’impunité, ils comptent. Mais comme le souligne le dernier article de Diapason[1], cette justice en mouvement pose désormais une question plus structurante que celle de sa simple existence : que choisit-elle de frapper en priorité ? Une justice qui montre les dents, mais ne s’attaque pas encore aux mécanismes Le constat posé par Diapason est précis. L’effort judiciaire semble aujourd’hui concentré sur des dossiers à forte charge symbolique ou politique, où la chaîne de preuve est relativement directe. Spoliations foncières, abus de pouvoir, répression de manifestations, détentions préventives de figures publiques. Ces actions envoient un message clair : la justice peut frapper. Mais elles laissent en suspens un angle mort essentiel : les mécanismes économiques qui bloquent structurellement le pays, au premier rang desquels l’énergie. Or, s’il existe un point de strangulation de l’économie malgache, un endroit où l’État dépense sans maîtriser, où les marges sont opaques, où les dépendances sont devenues systémiques, c’est bien l’électricité. L’énergie comme cœur de la capture économique La JIRAMA n’est pas seulement une entreprise publique déficitaire. Elle est un système qui conditionne la production, la compétitivité, l’emploi, l’accès à l’eau, la confiance des bailleurs, et in fine la stabilité politique. Les chiffres rappelés par Diapason sont sans ambiguïté, implacables. Un coût de production du kilowattheure autour de 2 946 ariary, pour un tarif moyen facturé d’environ 372 ariary. Des pertes techniques et commerciales estimées entre 30 et 35 %. Un recours massif à des groupes électrogènes thermiques, environ 196 unités, pour un coût annuel de l’ordre de 116 millions d’euros. Dans un tel système, la perte publique est mécanique. Mais la question centrale n’est pas seulement celle du déficit. Elle est celle-ci : qui contrôle les maillons vitaux de cette chaîne. Une minorité économique devenue nœud du système Diapason insiste sur un point clé, souvent mal formulé dans le débat public : le problème n’est pas l’existence d’acteurs privés, ni leur origine, mais la concentration des positions de rente. Quand quelques groupes se retrouvent à la fois fournisseurs de carburant, opérateurs de production d’appoint, créanciers de l’État et partenaires indispensables à la continuité du service, ils cessent d’être de simples acteurs économiques. Ils deviennent des nœuds systémiques. Dans un pays où l’électricité est rare, chère et instable, contrôler la chaîne énergie carburant revient à contrôler l’oxygène de l’économie. Cette concentration explique un paradoxe social de plus en plus explosif : alors que l’économie réelle stagne, voire recule, une minorité voit sa richesse progresser rapidement. Non par création de valeur partagée, mais par captation de rentes, contrats asymétriques, paiements garantis, couverture en devises, et transfert du risque vers l’État. L’impunité perçue comme produit du silence Le sentiment d’impunité ne naît pas seulement de l’absence de condamnations. Il naît surtout du silence sur les contrats. Quand les PPA[2], les coûts d’achat du carburant, les clauses d’indexation, les garanties souveraines, les bénéficiaires effectifs et les marges ne sont pas publiés,