Une justice ciblée, une économie captée, une richesse accaparée

Date : 23/01/26 Cui bono ?[1] Introduction À Madagascar, la justice bouge. Des arrestations tombent, des dossiers avancent, des réseaux fonciers sont démantelés, des accords de coopération internationale se signent. Tout cela est visible, et parfois spectaculaire[1]. Mais une question, plus sourde, reste posée par une partie de la population : pourquoi l’effort judiciaire semble-t-il frapper plus vite certains profils en épargnant les mécanismes économiques qui nourrissent le blocage national, au premier rang desquels l’énergie ? Car si l’on cherche un point de strangulation de l’économie, un endroit où l’État dépense sans maîtriser, où les marges sont opaques, où les dépendances sont structurelles, où la souveraineté se dissout dans des contrats, l’électricité apparaît comme un candidat évident. Le cœur du débat n’est pas l’origine des acteurs. Il est la transparence des règles, l’équité devant la loi, et la capacité d’un pays à contrôler les leviers qui conditionnent tout le reste. Le visible : une justice qui montre les dents Depuis plusieurs mois, le BIANCO[2] met en avant des affaires de spoliation foncière avec des suites judiciaires lourdes, y compris des mandats de dépôt et des mesures de contrôle judiciaire. L’exemple de Nosy Be est emblématique, une affaire portant sur plus de 416 hectares liés à la SIRAMA, présentée comme un dossier structuré, documenté, avec des actes reprochés étalés sur plusieurs années[3]. Dans le même temps, des figures politiques de premier plan peuvent être placées en détention préventive sur des chefs graves, liés notamment à la répression de manifestations, selon les déclarations du parquet relayées par la presse[4]. Et sur un registre différent, le ministère de la Justice communique aussi sur des signaux de coopération internationale, comme l’accord Madagascar-Suisse autour du gel et de la restitution d’avoir illicites, annoncé comme un levier contre l’enrichissement illicite au-delà des frontières[5]. Tout cela existe. Tout cela compte. Mais ce n’est qu’une partie de l’image. Le nœud économique : l’énergie, ou la dépendance organisée La JIRAMA n’est pas seulement une entreprise publique en difficulté. C’est un système. Un système qui conditionne la production, la compétitivité, les prix, l’emploi, l’eau, la sécurité, la confiance des bailleurs, et même la stabilité politique. Le dossier Diapason sur l’énergie[6] décrit une mécanique lourde, technique et financière, qui finit par produire une évidence : l’État paie cher, vend bas, perd beaucoup, et reste dépendant. Des dysfonctionnements techniques massifs Des pertes techniques et commerciales élevées, de l’ordre de 30 à 35% selon le dossier, ce qui signifie qu’une part importante de l’électricité produite ou achetée ne se transforme pas en recettes. Un mix très exposé au thermique, avec une dépendance marquée aux carburants importés, dont une part importante en fioul et diesel. Une arithmétique financière intenable Le dossier Diapason documente le recours massif à des groupes électrogènes, environ 196 unités, et évoque des coûts fixes annuels très élevés, de l’ordre de 116 millions d’euros. Surtout, il met en regard un coût de production autour de 2 946 ariary par kWh, pour un tarif moyen facturé autour de 372 ariary par kWh, autrement dit une vente structurellement déficitaire. Dans ce contexte, les pertes et l’endettement deviennent mécaniques. Le dossier cite par exemple des pertes importantes et une dette élevée à l’échelle du pays. Le point sensible : les tiers, la concentration, l’opacité La question n’est pas de dire que tout acteur privé est illégitime. Le privé est nécessaire, y compris dans les énergies renouvelables, y compris dans l’urgence. La question est la forme du partenariat : à quelles conditions, avec quels contrôles, et avec quelle transparence ? Le même corpus Diapason insiste sur un élément clé : la dépendance de la JIRAMA à des fournisseurs et partenaires privés (Jovena, Axian, Filatex…), dans un environnement où l’opacité contractuelle alimente les soupçons. La cartographie[7] Diapason souligne en particulier que l’État est lourdement endetté envers des fournisseurs de carburant et de groupes, en citant Jovena et les fournisseurs de groupes électrogènes comme créanciers majeurs. Elle avance aussi une idée qui mérite débat, parce qu’elle touche au nerf du pouvoir économique : certains groupes contrôlent des pans entiers de l’énergie et du carburant. Dans un pays où l’électricité est rare, chère, instable, contrôler la chaîne énergie carburant n’est pas un marché comme un autre. C’est contrôler l’oxygène de l’économie. La question que la rue formule mal, mais qu’elle pose vraiment La perception populaire, elle, est brutale, souvent imprécise, parfois injuste : une minorité visible semble au sommet de l’économie, emploie beaucoup de main d’œuvre malgache, et reste hors d’atteinte quand l’État s’enfonce. Image ForbesⒸ Ce ressenti se nourrit de trois réalités qui, elles, sont objectivables. La concentration économique est visible Les réseaux d’affaires se structurent, certains groupes deviennent des interfaces quasi obligées sur des secteurs stratégiques. Les élites économiques se représentent entre elles La cartographie Diapason cite des figures souvent perçues comme des représentants économiques influents, présents dans les scènes internationales ou les cercles de décision, ce qui renforce l’idée d’un entre soi. L’impunité perçue naît du silence sur les contrats Quand les tarifs, les coûts d’achat, les marges, les clauses de capacité, les indexations carburant, les garanties souveraines ne sont pas publiés, la population remplit le vide avec des récits. Et plus le quotidien se dégrade, plus ces récits deviennent accusateurs. 4. Le paradoxe des millionnaires C’est peut-être le contraste le plus incompris, donc le plus dangereux. À mesure que le pays s’enfonce, que le pouvoir d’achat se contracte, que l’électricité coupe, que l’État semble manquer d’air, la population voit pourtant apparaître, ou se consolider, une couche de nouveaux millionnaires. Elle ne lit pas cela comme une réussite individuelle. Elle le lit comme un signe de système. Si l’économie réelle recule, comment la richesse privée peut-elle monter aussi vite. Ce paradoxe alimente une idée simple. La prospérité ne viendrait plus de la création de valeur partagée, mais de positions de rente. Importer, revendre, capter des contrats, contrôler un maillon vital, se couvrir en devises, déplacer le risque vers l’État. Dans un pays où l’énergie conditionne la production, chaque délestage devient la preuve quotidienne d’une économie
Madagascar est-il en train de devenir l’Ukraine de l’Afrique ?

Date : 16/01/26 Il y a une question qui commence à circuler, souvent à voix basse, mais parfois aussi avec excès : Madagascar est-il en train de devenir l’Ukraine de l’Afrique ? La formule choque, parce qu’elle évoque la guerre, l’occupation, la partition. Mais elle dit quelque chose de plus simple, de plus inquiétant. Le risque qu’un pays en crise intérieure devienne un terrain de compétition entre puissances, avec des récits importés, des appuis extérieurs, des conditionnalités, et au bout du compte une souveraineté réduite. Pour répondre à cette question, il faut ralentir. Sortir du réflexe militant. Revenir aux faits, aux intérêts, aux mécanismes. Et regarder comment une crise de gouvernance et de survie quotidienne peut conduire à une guerre des blocs. Le contexte immédiat : un changement de régime sous pression régionale et internationale Le basculement politique récent a placé Madagascar sous le regard direct des organisations régionales et du système onusien. L’Union africaine a acté une suspension après la prise de pouvoir militaire, en appelant à un retour à l’ordre constitutionnel[1]. Le Secrétaire général des Nations unies a condamné le changement anticonstitutionnel de gouvernement et demandé un retour à l’ordre constitutionnel[2]. La SADC a, de son côté, appelé à la retenue, au dialogue et à des solutions inclusives[3]. La France, pour sa part, a publié un communiqué appelant à la responsabilité, au dialogue, et à l’absence de pression ou d’ingérence étrangère[4]. Ces éléments ne disent pas qui a raison ou qui a tort. Ils affirment que la crise est devenue une question de légitimité internationale. Madagascar est devenue ainsi une zone où les puissances peuvent s’affronter, ou à tout le moins être sollicitées. La situation mondiale, une guerre de blocs qui ne se limite pas à l’Europe La guerre en Ukraine a durci l’architecture géopolitique globale. Côté européen, l’Union prolonge et renforce les sanctions économiques contre la Russie, prolongées jusqu’au 31 juillet 2026, et multiplie les paquets visant finance, énergie, transport, technologie et défense[5]. Dans le même temps, des États membres poussent à frapper des nœuds logistiques, comme les services et soutiens aux flottes qui transportent pétrole, gaz et charbon russes. Côté américain, l’assistance à l’Ukraine s’est structurée dans la durée autour de programmes de formation, d’équipement, de financement et de reconstitution de stocks[6]. Ce cadrage est essentiel. Quand l’Europe cherche à réduire les revenus russes et que Washington organise l’endurance ukrainienne, Moscou cherche des marges. Diplomatiques, économiques, logistiques, informationnelles. L’Afrique devient un espace de respiration, et parfois un espace de démonstration. Ce que montrent les faits à Madagascar, au-delà des impressions Un point a basculé du registre du soupçon vers le registre du document. Le 14 janvier 2026, un communiqué attribué à la Présidence de la Refondation annonce que Madagascar a reçu des équipements militaires fournis par la Russie, et qu’une délégation russe assure une formation à destination de militaires malgaches[7]. . Ce fait ne suffit pas à conclure à un alignement stratégique. Il établit trois réalités : Première réalité, une coopération sécuritaire est revendiquée officiellement[8]. Deuxième réalité, la séquence est médiatisée, donc pensée comme un message, à l’intérieur et à l’extérieur[9]. Troisième réalité, la crise intérieure se déroule déjà sous surveillance régionale, et ce type de coopération devient immédiatement un objet de lecture géopolitique[10]. Les forces en jeu, pays, intérêts, leviers Russie, sécuritaire, visibilité, points d’ancrage L’intérêt russe, dans de nombreux pays africains, se construit sur un échange simple. Offre de sécurité, de formation, parfois d’équipement, contre espace diplomatique, accès, contrats, et légitimité. La guerre en Ukraine rend chaque appui plus précieux, y compris symbolique. Dans le dossier malgache, le communiqué du 14 janvier matérialise ce registre[11]. Europe et États Unis, légitimité, normes, contre influence Le réflexe occidental, dans ce type de bascule, tient en trois axes. Rétablir une trajectoire constitutionnelle, limiter les partenariats sécuritaires opaques, et contenir les dispositifs d’influence hostile. Sur ce dernier point, plusieurs travaux décrivent l’intensification des opérations informationnelles russes en Afrique et les mécanismes de désinformation, y compris via des plateformes ou réseaux identifiés[12]. Organisations régionales, la bataille de la reconnaissance SADC et Union africaine pèsent sur la reconnaissance, le calendrier, les conditions d’une transition, donc sur la marge de manœuvre du pouvoir[13]. Les actifs qui attirent la compétition : ports, minerais, couloir maritime Dans une guerre de blocs, un pays n’est pas seulement un territoire. C’est un faisceau d’actifs. Le port de Toamasina concentre l’essentiel du commerce maritime du pays, avec une part dominante du trafic de conteneurs et du trafic global, selon des documents de la Banque mondiale[14]. Le canal du Mozambique, voisin immédiat, figure dans des analyses sur l’ordre maritime de l’océan Indien, avec des enjeux de sécurité, d’énergie, de pêche et d’infrastructures sous-marines[15]. Sur les minerais, Madagascar apparaît comme un producteur majeur de graphite, matière première critique pour des chaînes industrielles stratégiques, et susceptible de devenir un fournisseur clé, selon une note publique du Trésor français[16]. Ports, minerais, couloir maritime. Voilà le triptyque qui transforme une crise interne en dossier géostratégique. Alors, « ukrainisation », que veut dire ce mot ici Dans cet article, le terme ne doit pas être une provocation. Il doit être une grille. On peut parler de risque d’ukrainisation quand trois symptômes apparaissent en même temps. Symptôme 1, la sécurité devient le langage central de l’État, au cœur d’une crise sociale[17]. Symptôme 2, la légitimité du pouvoir se joue aussi à l’extérieur, sous pression de suspensions, condamnations, médiations[18]. Symptôme 3, la bataille des récits s’intensifie, avec des narratifs prêts à l’emploi et des opérations d’influence[19]. Madagascar coche déjà plusieurs cases. Pas au stade de la guerre, mais à celui du basculement possible. Quatre scénarios, et ce qu’ils impliquent vraiment Scénario 1, l’alignement sécuritaire assumé avec la Russie Déclencheur plausible, besoin rapide d’outils de maintien de l’ordre, de formation, de contrôle territorial, de capacité anti-crise. Gain court terme, une réponse visible. Coût long terme, isolement régional, durcissement des positions des partenaires occidentaux, risque de sanctions ciblées, polarisation interne par le récit pro ou anti. Indice à surveiller, extension de la coopération au-delà de la formation, présence durable, accords non
Souveraineté & état de droit des Nations

Date : 09/01/26 Ce que « l’affaire Maduro » renvoie à l’Afrique, et l’image qu’elle projette sur Madagascar Le 3 janvier 2026, les États Unis ont mené à Caracas une opération qui, selon plusieurs sources concordantes, s’est soldée par la capture du Président de la République vénézuélien en exercice, Nicolás Maduro, et son transfert vers New York pour y être jugé[1]. Dans notre réflexion, le point n’est pas de rejouer le feuilleton vénézuélien, mais de lire ce que cet épisode fait au droit international et à l’imaginaire de la souveraineté, surtout vu d’Afrique, et de Madagascar. La ligne rouge de l’ONU, redevenue élastique L’article 2 paragraphe 4 – 2(4) – de la Charte des Nations Unies interdit la menace ou l’emploi de la force « contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique » d’un État[2]. Le cœur du problème, tel que le résume la note, tient en trois questions simples. Premièrement, y a-t-il emploi de la force au sens de 2(4) si une incursion armée est menée sur un territoire étranger, avec raid et frappes associées, pour capturer un chef d’État en exercice. La plupart des analyses juridiques sérieuses répondent que oui, ou à tout le moins que l’argument contraire devient difficile à soutenir sans élément exceptionnel. Deuxièmement, existe-t-il une exception qui rende licite ce recours à la force. Le cadre onusien n’en reconnaît essentiellement que trois : autorisation du Conseil de sécurité, consentement valable de l’État territorial, légitime défense au sens de l’article 51[3]. La note souligne que, publiquement, aucune de ces trois bases ne ressort de façon claire. Troisièmement, au-delà du territoire, il y a l’indépendance politique. Capturer un président, provoquer une bascule de fait au sommet de l’État, et annoncer une administration extérieure de la transition, touche précisément ce que 2(4) dit vouloir protéger[4]. Le « message » reçu en Afrique : la souveraineté redevient conditionnelle Côté africain, ce qui marque n’est pas seulement la question Maduro. C’est l’idée qu’un grand État assume le coût diplomatique d’une action contestée, puis l’habille d’un récit de justice, de sécurité, ou de restauration démocratique. L’Union africaine, dans ses réactions publiques, a remis au centre souveraineté, intégrité territoriale et autodétermination[5]. L’Afrique du Sud a été plus frontale, qualifiant l’action américaine de violation manifeste de la Charte, en rappelant explicitement l’interdiction de la menace ou de l’emploi de la force[6]. Même lorsque les positions varient selon les capitales, un réflexe commun réapparaît : l’obsession du précédent. Parce qu’en Afrique, « l’exception » finit souvent par voyager, puis par revenir. Ce message implicite est brutal parce qu’il remplace une idée confortable par une réalité opérationnelle. La souveraineté, dans les textes, est un statut. Dans le monde réel, elle se comporte comme une preuve renouvelée. Elle tient quand un État est lisible et quand il peut démontrer, semaine après semaine, qu’il contrôle trois choses simples : qui décide, comment la décision est vérifiée, et ce que la population reçoit effectivement. Quand ces preuves manquent, un vide s’ouvre. Et ce vide appelle presque mécaniquement des « offres de stabilisation ». Elles arrivent rarement avec le mot tutelle. Elles arrivent avec des mots acceptables, parfois même désirables. Stabilisation. Protection des civils. Anticorruption. Sécurisation des flux. Aide d’urgence. Appui à la transition. Ce vocabulaire n’est pas forcément mensonger. Il devient dangereux quand il sert à déplacer le centre de gravité hors de l’État, vers des dispositifs qui s’installent et s’autonomisent. On reconnaît la tutelle moderne à ses mécanismes concrets. Elle commence par l’urgence. Énergie, carburant, nourriture, sécurité, élections. Celui qui paie l’urgence gagne du temps politique, puis des contreparties. Elle se poursuit par la technique. Conseillers intégrés, audits pilotés de l’extérieur, conditionnalités, benchmarks, assistance « clé en main ». C’est souvent efficace à court terme, mais cela peut déposséder la décision. Elle se verrouille par les flux. Ports, douanes, recettes, contrats énergétiques, filières minières, paiements internationaux. On ne gouverne plus seulement un territoire, on gouverne des tuyaux. Elle se protège par le récit. Le partenaire devient « indispensable ». La critique devient « irresponsable ». L’alternative devient « risquée ». Le point crucial, c’est que cette mécanique ne nécessite pas d’occupation militaire. Elle fonctionne très bien dans une transition. Parce qu’une transition est par définition une période où l’autorité est discutée, où les institutions se cherchent, et où le pays vit à crédit politique et parfois à crédit tout court. C’est là que Madagascar est directement concerné. Quand l’eau, l’électricité et la sécurité deviennent les arbitres du quotidien, l’État doit prouver qu’il tient la main sur le réel. S’il n’y arrive pas, d’autres proposeront de tenir la main à sa place, au nom de la stabilité. La meilleure défense est simple, mais exigeante, difficile à mettre en œuvre. Un calendrier opposable, public, daté, avec jalons et responsabilités. Une transparence de flux, contrats, recettes, dépenses, décisions clés. Un tableau de bord du réel vital, publié régulièrement, auditable. Des règles électorales qui empêchent la captation et obligent à la preuve. À ce niveau, la souveraineté cesse d’être une tribune vide. Elle devient une entité vérifiable. Et c’est précisément ce qui réduit l’espace des « stabilisateurs ». Ceux qui viennent vous sauver ne le font pas forcément pour votre intérêt. De Caracas à Antananarivo : le risque d’une triangulaire, pas seulement d’un duel Dans l’article Diapason « 2026, l’année de tous les dangers[7] », le diagnostic est clair : la transition malgache ouvre une fenêtre de vulnérabilité où l’enjeu n’est pas seulement « qui gouverne », mais « qui fixe la trajectoire ». Et ce duel France/Russie y est décrit comme structurant, parce qu’il se joue sur trois terrains concrets : les arbitres institutionnels, les leviers régaliens, puis l’énergie et la trésorerie. L’apport de cet article est d’ajouter une idée : après l’épisode vénézuélien, les États Unis peuvent devenir un troisième pôle, pas forcément par des moyens militaires, mais par des outils plus « propres » en apparence, financements, conditionnalités, contrats, sanctions ciblées, sécurisation de chaînes d’approvisionnement. Les intérêts américains « durs » à Madagascar, et pourquoi ils comptent Le point le plus tangible côté mines est Toliara, passé dans l’orbite d’une entreprise américaine, avec un
Newsletter #21
2026 – l’année de tous les dangers

Date : 02/01/26 Au-delà des dissensions locales, une bataille de trajectoire Ce qui se joue à Madagascar dépasse de loin une querelle de leadership, une recomposition de coalition ou une bataille de procédures. Derrière les dissensions locales et les manœuvres politiques, une fenêtre géopolitique rare s’est ouverte. Le gouvernement en place, par déni, par ignorance ou par calcul, met en œuvre une organisation dont l’impact sur la société malgache restera nul ou marginal. En cause, un verrou constitutionnel de fait : les prérogatives d’un président intérimaire sont limitées, car sa mission est de préserver la continuité de l’État et de restituer l’appareil public à un dirigeant élu. Dans ce cadre, les initiatives actuelles risquent de s’apparenter davantage à une gabegie financière et à une tentative stérile de prolongation du pouvoir qu’à une refondation réelle. Derrière ce brouhaha politico-médiatique se joue une autre partie qui détermine l’avenir du pays. Parce que le pouvoir actuel est juridiquement encadré mais politiquement contraint, la transition a créé un espace de vulnérabilité où l’essentiel se décide souvent en dehors de la scène officielle. Dans ce type de moment, l’enjeu n’est pas seulement de savoir qui gouverne, mais qui fixe la trajectoire. Le calendrier électoral, les conditions de sécurité, l’accès à l’énergie, les accords économiques, le contrôle du récit, la reconnaissance internationale. Ce sont ces paramètres qui rendent une transition réversible ou irréversible. Dans cette fenêtre, Madagascar redevient une pièce sur l’échiquier de l’océan Indien. Et deux acteurs cherchent à peser plus lourd que les autres. La France, puissance historique et régionale, vise une stabilisation par la normalisation, avec un retour rapide à la légalité constitutionnelle et une place centrale accordée aux civils. (Diplomatie.gouv.fr) La Russie, en quête d’ancrages nouveaux, adopte un cadrage plus souverainiste et plus transactionnel, appelant à la retenue tout en présentant la crise comme une affaire intérieure. (Mid.ru) Entre ces deux pôles, l’Union africaine et les organisations régionales poussent vers des élections crédibles, car c’est, en pratique, le seul mécanisme reconnu pour refermer la parenthèse transitionnelle. (ISS Africa) Le gouvernement en place en a pleinement conscience et cherche à rallier ces instances internationales en répondant partiellement à leurs exigences, notamment par l’organisation précipitée d’Assises citoyennes, parmi d’autres initiatives. Le vrai nœud est là. Si l’élection devient le point de convergence, elle peut être un verrou de sortie. Elle peut aussi devenir un instrument de captation. Une transition encadrée par le droit, contrainte par la politique L’article Diapason[1] sur la séquence d’octobre 2025 rappelle un fait structurant : le PRRM (Présidence de la Refondation de la République de Madagascar) tient une légitimité de fonction, issue d’une décision de la HCC (Haute Cour Constitutionnelle), mais pas une légitimité électorale. Son action devient politiquement contestable dès qu’elle s’éloigne du strict registre de la continuité. Le même texte insiste sur une conséquence directe : l’intérim est pensé comme court, avec des pouvoirs explicitement neutralisés pendant la vacance, notamment la dissolution. Autrement dit, la transition peut gérer. Elle peut ajuster. Elle peut arbitrer. Mais elle ne peut pas, à elle seule, refonder durablement l’architecture institutionnelle. Dans cette configuration, le centre de gravité se déplace. Il se rapproche du Parlement, et plus précisément du président de l’Assemblée nationale, décrit comme un pivot discret, à la fois déclencheur institutionnel de la séquence et acteur central des saisines. Ce point est décisif pour comprendre la suite : quand le pouvoir est diffus, les influences extérieures ne cherchent pas seulement un homme fort. Elles cherchent des points d’appui. Et, sur le plan gouvernemental, la transition se dote d’un exécutif transitoire et d’un gouvernement annoncé à 29 ministres, après la nomination d’un Premier ministre civil. (Le Monde.fr) Le pattern commun des transitions, et où Madagascar se situe Dans beaucoup de pays africains depuis 2020, une même séquence s’est répétée. Un pouvoir civil discrédité. Une rupture présentée comme un acte de salut public. Une promesse de retour rapide à l’ordre constitutionnel. Puis, très souvent, un glissement du calendrier et une normalisation de l’exception. Mali, Guinée, Burkina Faso, Niger, Gabon. À chaque fois, la sortie a été annoncée comme imminente, puis renégociée. Les raisons invoquées varient, sécurité, logistique, consensus, refondation, mais le résultat est fréquemment le même : le provisoire devient un mode de gouvernement. Le point important n’est pas de dire que tous les pays se valent. Le point important est d’identifier les marqueurs qui reviennent. Militarisation des postes civils de direction. Glissement du calendrier. Réduction de l’espace civique. Procédures de gré à gré. Biais budgétaire en faveur de la sécurité au détriment de l’eau et de l’électricité. Le dossier ajoute une idée simple : le piège se referme moins par la violence que par la normalisation. Il s’installe dans les habitudes, dans les mots, dans les textes. C’est précisément là que le piège Népal[2] complète la lecture. Il décrit une mécanique en étapes, du déclencheur vital à la rue, de la répression au recyclage, puis à une bifurcation qui peut échouer faute d’organisation, de leadership et de plan post chute. Et surtout, il annonce l’étape la plus dangereuse pour 2026 : le choc géostratégique. Le moment où l’élan interne percute les intérêts extérieurs, sur l’énergie, les mines, la dette, les alliances. Madagascar est en train d’entrer dans cette zone. France Russie, une bataille d’alignement dans l’océan Indien Dans les transitions, la rivalité d’influence ne se joue pas d’abord sur des grands discours. Elle se joue sur trois choses. D’abord les arbitres : la HCC, le calendrier, l’autorité électorale, l’architecture du scrutin. Ensuite les leviers régaliens : sécurité, intérieur, justice, finances. Parce que ce sont eux qui définissent la marge de manœuvre concrète d’un gouvernement transitoire. Enfin l’énergie et la trésorerie : carburants, production électrique, contrats, subventions. Parce que, dans un pays où l’eau et l’électricité ont déclenché la colère, celui qui apporte des solutions rapides gagne un avantage politique et narratif. La France, dans ses prises de position publiques, insiste sur l’association des civils et le retour rapide à la légalité constitutionnelle. (Diplomatie.gouv.fr) Cela a deux effets. Elle offre un
2025 à Madagascar – L’année où le réel a repris la parole

Date : 26/12/25 On aurait pu raconter 2025 comme une suite d’annonces, de promesses et de récits. Mais Madagascar ne se laisse plus raconter. Il se vit. Et ce qui s’est imposé, mois après mois, c’est une évidence simple : un pays n’est pas en crise parce qu’il manque d’idées, il est en crise parce que les mécanismes qui transforment les idées en services publics ne fonctionnent plus. L’eau, l’électricité, les prix, la sécurité, la justice. Voilà la boussole réelle. Tout le reste est littérature. Le pays des coupures : quand l’énergie devient le résumé national L’énergie n’est pas un secteur parmi d’autres. C’est l’infrastructure de tout le reste. Et 2025 a remis ce fait au centre. Les chiffres rappellent l’ampleur du verrou : accès à l’électricité autour de 33% au niveau national, inférieur à 6% en zone rurale, pertes de réseau supérieures à 30%, production publique devenue minoritaire, dépendance structurelle à des producteurs privés, mix largement dominé par le fioul lourd et le diesel. Quand l’État doit subventionner massivement son opérateur public, tout le budget devient un budget de survie. Cela écrase l’investissement utile, puis l’emploi, puis la confiance. Ce que 2025 a rendu visible, c’est le cercle : dépendance énergétique, dépendance budgétaire, dépendance politique. L’économie fantôme[1] : un pays riche dont la richesse ne reste pas En mars, l’idée qui a marqué les esprits tient en une phrase : Madagascar produit, exporte, attire des flux, mais l’État et la population ne voient pas la couleur de la valeur créée. Même en s’en tenant aux chiffres officiels rappelés dans l’article, le paradoxe saute aux yeux : un PIB 2023 autour de 14,6 milliards d’euros, une structure dominée par la consommation, des importations lourdes, des exportations sous évaluées, et surtout une capacité fiscale faible. Cette faiblesse fiscale n’est pas qu’un problème technique. C’est une question de souveraineté concrète : un État qui ne capte pas la valeur ne peut pas financer l’école, la justice, l’énergie, ni même l’entretien minimal de ses infrastructures. Le dossier sur l’architecture de la dépendance pousse la logique plus loin : l’informalité massive enferme le pays dans une économie de subsistance où travailler ne protège plus de la pauvreté, et où l’État reste structurellement sous-alimenté. L’architecture de la dépendance[2] : la souveraineté de façade Juin 2025 a posé le diagnostic que beaucoup évitent : l’indépendance formelle n’a pas été suivie d’une reconstruction institutionnelle capable d’organiser la protection, l’orientation économique et la redistribution. Le texte insiste sur un héritage institutionnel lourd et durable, avec un pouvoir exécutif fort et une séparation des pouvoirs peu effective, ce qui a déséquilibré la trajectoire politique sur le long terme. La radioscopie[3] publiée plus tard dans l’année reformule ce constat de manière très accessible : drapeau, hymne, siège à l’ONU, mais dépendances politiques, économiques, culturelles et sociales encore structurantes. C’est là que 2025 a été pédagogique. On ne parle plus seulement de corruption, on parle de structure. On ne parle plus seulement de personnes, on parle de systèmes qui reproduisent les mêmes résultats, quel que soit le casting. L’échiquier mondial[4] : vulnérable, donc négociable Avril 2025 a introduit une lecture stratégique plus disruptive : Madagascar n’est pas marginal. Il est au croisement de chaînes de valeur mondiales, minerais, textile, services numériques et BPO. Cela crée une vulnérabilité, mais aussi un levier. L’article propose une relecture de la pression tarifaire comme levier de renégociation, en rappelant le mécanisme d’offshorisation et la capture de valeur hors du territoire. Schéma – Offshorisation – Apple Dans un autre registre, l’analyse sur la façon dont on empêche un continent de se tenir debout[5] éclaire la dimension narrative : convaincre un peuple qu’il ne peut pas, puis organiser la dépendance, puis s’étonner qu’il renonce. Le cas malgache est présenté comme emblématique, y compris sur des sujets symboliques comme les îles Éparses[6], absentes du débat public alors qu’elles pèsent géo-stratégiquement. La leçon 2025 est simple : dans un monde qui redevient transactionnel, un pays n’existe pas par son récit mais par sa capacité à négocier sur des actifs réels et à sécuriser ses intérêts. La refondation sous contrainte[7] : la promesse ou la preuve À l’automne, l’idée centrale n’est plus « qu’est-ce qu’il faut faire », mais « comment prouver qu’on le fait ». Le texte sur la refondation à l’épreuve du réel pose un critère de crédibilité très concret : des résultats mesurables, des données ouvertes, des responsables identifiés, une preuve hebdomadaire. Le PLFI 2026 (Présentation du Projet de Loi de Finances Initiale) approuvé rapidement devient un symbole ambivalent : continuité administrative ou rupture assumée. Et la question se déplace sur les arbitrages budgétaires réels, eau, électricité, chaîne d’arriérés, transparence des contrats, rendement douanier, traçabilité. Dans la même veine, « Stade 4[8] » martèle une idée qui parle à tout le monde : la fenêtre spectaculaire se referme toujours, ensuite vient le temps des preuves. Coalition locale eau et électricité, tableau de bord hebdomadaire, contrôle citoyen des achats et des arriérés, gestes simples de crédibilité. Et la Gen Z est renvoyée à un dilemme stratégique : l’horizontalité mobilise, mais elle limite l’exécution. Il faut une architecture de décision compatible avec l’exigence de résultats. Punchlines pour nourrir le débat à table En cette fin d’année, Madagascar arrive au moment des bilans. 2025 aura été présentée comme l’année du changement. Mais une question s’impose, simple et exigeante. Sommes-nous face à une rupture, ou face à une continuité qui a simplement changé de vocabulaire. La différence ne se lit pas dans les discours. Elle se voit dans les faits. Dans la capacité à faire fonctionner les mécanismes qui transforment une décision en service public. Dans la transparence des chiffres. Dans la manière de gérer l’eau, l’électricité, les prix, la sécurité, la justice. Là se joue la crédibilité. Là se mesure le basculement. Pour nourrir les discussions de fin d’année, voici une série de phrases courtes, à partager, à contester, à affiner. Pas pour gagner un débat, mais pour l’élever. Pour passer du commentaire à la question juste. Et ramener chaque conversation au seul
Constitution – J’écris ton « non » (Article)

Date : 19/12/25 Refondation sous contrainte Chronique d’un pouvoir dépendant et d’un édifice institutionnel fragile Introduction : Les faits, rien que les faits Entre le 12 et le 14 octobre 2025, Madagascar a traversé une séquence constitutionnelle d’une rare densité. En moins de soixante-douze heures, plusieurs actes majeurs se sont enchaînés : réunions du Sénat confirmant un intérim, saisine de la Haute Cour Constitutionnelle, annonce par l’armée d’une Charte de transition, tentative de dissolution de l’Assemblée nationale par décret présidentiel, puis décision de la HCC constatant la vacance du pouvoir présidentiel et encadrant la transition dans un délai de trente à soixante jours. C’est dans ce contexte que le PRRM a été installé à l’issue d’un processus juridiquement validé mais politiquement contraint. Point décisif : le PRRM n’a pas été élu par le peuple. Il ne tire pas sa légitimité d’un suffrage direct, mais d’un mécanisme de continuité activé par la HCC. Cette origine borne son périmètre : assurer la continuité de l’État, sans pouvoir refondre en profondeur l’architecture institutionnelle pendant la période transitoire. La HCC, arbitre juridique issu du même écosystème de pouvoir La Haute Cour Constitutionnelle occupe une place centrale dans la transition actuelle. C’est elle qui constate la vacance, encadre l’intérim et fixe les limites constitutionnelles applicables à la période transitoire. Sur le plan juridique, son rôle est incontestable. Sur le plan politique, il ne peut être dissocié de son mode de composition. Les sept hauts conseillers sont issus de nominations opérées par des institutions largement structurées par l’ancien cycle de pouvoir. Trois proviennent de désignations présidentielles. D’autres sont issus de l’Assemblée nationale et du Sénat, tous deux dominés par l’ancien parti majoritaire. Les derniers relèvent des mécanismes liés au Conseil supérieur de la magistrature, présidé par le Chef de l’État. L’ensemble des canaux de nomination renvoie ainsi à un même écosystème institutionnel antérieur à la rupture annoncée. Cette réalité ne remet pas en cause la légalité des décisions rendues. Elle en affecte toutefois la portée politique. Dans une période de refondation, l’indépendance ne se mesure pas seulement à la conformité juridique, mais aussi à la capacité perçue de s’abstraire des rapports de force hérités. Lorsque l’arbitre est issu des structures-mêmes dont il encadre la transformation, chaque décision tend à être lue comme un facteur de continuité plutôt que de rupture. La HCC joue ainsi un rôle stabilisateur indispensable. Mais elle ne peut, à elle seule, incarner la garantie d’une refondation profonde. Elle sécurise le cadre. Elle ne transforme pas le système. Cette limite structurelle pèse sur l’ensemble de la transition. Une dépendance structurelle : le duo PRRM – Président de l’Assemblée nationale Un élément central de la séquence actuelle est souvent sous-estimé. Le Président de l’Assemblée nationale est l’acteur qui a saisi la Haute Cour Constitutionnelle pour constater la vacance du pouvoir, ouvrant ainsi la voie à l’installation du PRRM. L’accès du PRRM à sa fonction ne procède donc pas d’un rapport direct au suffrage universel, mais d’une initiative institutionnelle portée par le Président de l’Assemblée nationale. Cette configuration crée une dépendance structurelle. Il ne s’agit pas d’une subordination formelle, mais d’une dette politique implicite. Le PRRM exerce l’exécutif dans un environnement où l’Assemblée nationale, dominée par l’ancien parti au pouvoir, dispose d’un levier décisif sur la stabilité institutionnelle. La relation est asymétrique : l’exécutif détient la fonction, le Parlement détient la capacité de contrainte. Dans ce cadre, l’Assemblée nationale devient un centre de gravité de la transition. Le PRRM gouverne, mais sous surveillance parlementaire renforcée. Toute tentative de rupture frontale avec l’architecture existante se heurterait immédiatement à un mur institutionnel, limitant de facto l’ambition et le rythme de la refondation. Ce que cela implique concrètement pour le PRRM Une légitimité de fonction, pas une légitimité populaire Le PRRM exerce les fonctions de Chef de l’État dans le cadre d’une vacance constatée par la HCC. Sa légitimité est juridique, non électorale. Il peut agir, mais son action devient politiquement contestable dès qu’elle s’éloigne du strict registre de la continuité. Un intérim que la Constitution n’entend pas prolonger L’article 53 de la Constitution inscrit clairement l’intérim dans une logique de court terme. Le constituant n’a pas prévu qu’une autorité non élue exerce durablement les pleines prérogatives présidentielles. Des pouvoirs constitutionnels explicitement suspendus Entre la vacance et l’investiture d’un Président élu, certaines prérogatives sont neutralisées, notamment la possibilité de dissoudre les institutions constitutionnelles. Le PRRM ne peut donc pas reconfigurer l’équilibre des pouvoirs pour se constituer une majorité. La continuité légale de l’ancien bloc institutionnel Les décisions de la HCC confirment que l’Assemblée nationale, le Sénat et les autres organes constitutionnels continuent d’exercer leurs mandats. Le changement de l’exécutif ne modifie pas, à lui seul, les rapports de force institutionnels. Une respiration juridique étroitement contrôlée Un report du calendrier électoral peut être envisagé si les conditions ne sont pas réunies, mais uniquement sous contrôle strict de la HCC. Plus la transition s’étire, plus la tension entre légalité, légitimité et refondation s’accroît. Des marges d’action étroites pour une refondation réelle Dans ce cadre institutionnel, les marges d’action du PRRM sont mécaniquement réduites. L’Assemblée nationale demeure largement composée d’élus issus de l’ancien système, tout comme le Sénat et plusieurs organes clés de régulation. Le Conseil supérieur de la magistrature, bien que présidé par le Chef de l’État, reste majoritairement structuré par des profils hérités des cycles politiques précédents. Il en résulte un paradoxe central. Le discours officiel met en avant une volonté de refondation, mais les leviers effectifs de décision demeurent entre les mains d’institutions qui incarnent la continuité. La refondation se transforme alors en exercice d’équilibrisme, fait de compromis, d’ajustements marginaux et de temporalités étirées. Dans ces conditions, toute réforme de fond dépend moins de l’intention affichée par l’exécutif que de la capacité à obtenir des convergences ponctuelles au sein d’un appareil institutionnel inchangé. La refondation avance, mais à pas comptés, sous surveillance permanente. Les dangers d’un tel déséquilibre L’équilibre institutionnel actuel est par nature instable. Il repose sur une cohabitation permanente entre un exécutif transitoire porteur d’un
Constitution – J’écris ton « non » (Dossier)

Abstract Ce dossier propose une révision en profondeur de l’architecture constitutionnelle malgache à partir d’un constat central : la Constitution actuelle, largement héritée et adaptée du modèle français, n’a pas permis de stabiliser durablement l’État, ni de prévenir les cycles répétés de crises politiques, de transitions extra constitutionnelles et de captation du pouvoir. Derrière une modernité institutionnelle affichée, les mécanismes de contrôle se sont révélés fragiles, contournables ou dépendants de rapports de force informels. Le projet de révision assume une rupture encadrée. Il vise à corriger les déséquilibres structurels du présidentialisme, à restaurer des contre-pouvoirs effectifs et à rendre plus coûteuse la capture des institutions que leur exercice normal. Cette refondation s’appuie sur une lecture comparée des trajectoires constitutionnelles, notamment entre la France et Madagascar, pour mettre en lumière l’histoire politique accélérée du pays et les limites d’un transfert institutionnel sans phase de maturation progressive. Concrètement, le dossier propose la dissolution et la refondation d’institutions devenues centrales dans les crises de légitimité, la clarification des rôles entre Président, Gouvernement et Parlement, le renforcement de l’indépendance de la justice constitutionnelle et ordinaire, ainsi que la constitutionnalisation de la protection des ressources stratégiques et des territoires. Une attention particulière est portée aux dispositions transitoires afin d’organiser la rupture sans créer de vide institutionnel ni permettre une auto prolongation du pouvoir. Au-delà d’un simple exercice juridique, ce projet entend replacer la Constitution au cœur d’un contrat politique crédible entre l’État et la société. Il ne cherche pas à multiplier les promesses normatives, mais à instituer des mécanismes vérifiables de responsabilité, de transparence et de contrôle, condition indispensable à la reconstruction de la confiance publique et à l’émergence d’un ordre constitutionnel réellement vécu. Télécharger l’article : Ici 🗞
Le Transfert institutionnel comme condition de l’hégémonie post-coloniale

Date : 12/12/25 « L’essence du néocolonialisme est qu’un État paraît, en théorie, indépendant et pourvu de tous les attributs de la souveraineté, tandis que sa politique est dirigée de l’extérieur. »Kwame Nkrumah, Le néocolonialisme, dernier stade de l’impérialisme (traduction libre) Introduction Ces dernières années, les scènes de foules africaines manifestant la fin de la présence française, de Bamako à Niamey, sont devenues les symboles les plus visibles d’une rupture annoncée dans la séculaire histoire franco-africaine. Cette lame de fond de contestation n’est cependant pas limitée au Sahel. À Madagascar, terre stratégique de l’ancienne Union française, la récente crise institutionnelle de septembre-octobre dernier, qui a conduit à une nouvelle instabilité politique, rappelle cruellement la fragilité des souverainetés post-coloniales. Cette septième crise majeure depuis l’indépendance de 1960 témoigne non seulement d’une instabilité endémique, mais aussi de la résilience des systèmes de tutelle informelle. L’agitation actuelle, qu’elle soit dans le Sahel ou sur la Grande Île, n’est pas le signe de la mort d’une relation, mais l’expression violente de la contestation d’un impérialisme informel dont les fondations ont été posées dès les indépendances. Loin d’avoir été des actes de souveraineté pleine et entière, les indépendances des années 1960 ont souvent pris la forme d’un transfert de tutelle, par lequel la France a troqué la souveraineté territoriale directe contre un contrôle indirect, moins visible mais tout aussi structurant, notamment par le biais d’élites locales formées et alignées. Il devient donc essentiel de décortiquer cette mécanique de l’influence pour comprendre la crise de légitimité que traversent la France et, par extension, les États comme Madagascar. Comment la France a-t-elle réussi, après les indépendances formelles, à transformer son contrôle impérial en un impérialisme informel durable, fondé sur des institutions et des mécanismes post-coloniaux toujours actifs, et quelle est la répercussion de cet héritage sur la stabilité de la Grande Île ? Pour répondre à cette question, cet article analysera d’abord (I) l’édification des « indépendances tronquées » à travers les accords de coopération initiaux. Il décrira ensuite (II) le triptyque institutionnel de cette hégémonie – monétaire, militaire et économique – qui en assure la permanence. Enfin, il examinera (III) les mécanismes actifs de cet impérialisme informel face aux nouvelles formes de contestation et à la compétition géopolitique contemporaine, avec une attention particulière aux dynamiques observables à Madagascar. I. L’Édification des Indépendances « Tronquées » : Stratégie de Substitution Impériale Dans ce texte, l’expression « transfert institutionnel » désigne le passage organisé d’un empire colonial à un empire informel. Le pouvoir ne s’exerce plus par l’administration directe, mais par un ensemble d’institutions qui encadrent les nouveaux États : des constitutions et accords de coopération qui limitent la souveraineté politique, une architecture monétaire et financière qui maintient la dépendance macroéconomique, un système de défense et de formation des élites qui reproduit les réflexes de loyauté envers l’ancienne puissance tutélaire. Le transfert ne supprime pas les anciennes structures de domination, il les reconfigure pour que la tutelle survive sous les habits d’une indépendance formelle. Les indépendances africaines de 1960 ne peuvent être comprises comme un acte de générosité ou une rupture soudaine, mais comme le résultat d’une réinvention stratégique de l’Empire français. Confrontée à l’impossibilité de maintenir la souveraineté territoriale directe, Paris a délibérément choisi de troquer l’administration coûteuse et contestée contre une tutelle indirecte, moins visible, mais substantielle. Le « Grand Tournant » : La Stratégie du Recentrage Post-Indochine L’origine de l’impérialisme informel se trouve dans l’onde de choc des défaites coloniales, imposant à la France un recentrage douloureux mais stratégique. En 1954 lors de la défaite de Diên Biên Phù, la chute du camp retranché indochinois a marqué la fin de l’empire classique et a sonné le glas du modèle d’assimilation totale. Cette défaite, couplée à l’intensification de la guerre d’Algérie dès la même année, a forcé la Cinquième République à une réévaluation brutale de ses capacités impériales. La nécessité n’était plus de tout conserver, mais de sauver l’essentiel pour maintenir la France au rang de puissance mondiale (siège permanent à l’ONU, accès aux ressources stratégiques, futur nucléaire). L’Afrique subsaharienne est alors désignée comme le nouveau pivot stratégique et économique. Considérée comme plus « malléable » et moins virulente que le Maghreb, elle devient le réservoir exclusif de matières premières vitales (uranium pour la force de frappe, minerais, ressources agricoles) et le marché captif nécessaire à l’économie française. Il s’agissait de maintenir la puissance française par procuration africaine, en assurant une présence et un accès garantis sans en payer le prix fort de l’occupation militaire massive. La Pensée Stratégique de l’Assouplissement : Du Protectorat au Néo-Colonialisme Pour transformer la tutelle, la France a élaboré une pensée « libérale » en trompe-l’œil, visant à désamorcer la contestation indépendantiste en offrant une liberté formelle. Les difficultés rencontrées par la France dans la gestion des Protectorats (Maroc, Tunisie) ont montré le coût politique et militaire de la rigidité coloniale. L’idée est alors d’anticiper en créant un « partenariat » contrôlé. La Loi-Cadre Defferre (1956) est la première application concrète de cette stratégie : elle accorde une autonomie limitée aux colonies d’Afrique noire (création d’assemblées locales et de conseils de gouvernement), mais maintient les domaines régaliens – Défense, Affaires Étrangères, Monnaie – sous l’autorité exclusive de la métropole. Le processus n’était pas un abandon de l’Empire, mais une transformation astucieuse. En impliquant les élites locales dans la gestion des affaires courantes, la France cherchait à créer des interlocuteurs légitimés tout en conservant les leviers de contrôle essentiels. Il s’agissait de donner aux peuples africains l’illusion de la souveraineté pour mieux la vider de son contenu substantiel. L’Application Exécutive : Le Choix du Transfert et l’Instrumentalisation des Élites Cette stratégie aboutit au référendum de 1958 et à l’établissement des réseaux de la Françafrique, où le rôle des élites africaines est central. Organisé par Charles de Gaulle, ce référendum offrait un choix binaire : l’adhésion à la « Communauté franco-africaine » (garantissant l’aide et le maintien du lien) ou l’indépendance immédiate, sanctionnée par la rupture totale des liens. Le choix de la Communauté par la
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